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Réfer. : AL2307A
Auteur : Basile Valentin.
Titre : Le char triomphal de l'Antimoine.
S/titre : .

Editeur : Xxxxx. Leipzig.
Date éd. : 1646 .
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L E C H A R T R I O M P H A L
D E L'A N T I M O I N E
de Frère Basile Valentin religieux de l'ordre de saint Benoît
Avec une préface de Joachim Tancky professeur d'anatomie à Leipzig
Traduit de l'allemand par François Sauvin l'an 1646
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PREFACE DE JOACHIM TANCKY, PROFESSEUR DE L'UNIVERSITE DE LEIPZIG


La Sainte Ecriture, ami lecteur, nous enseigne
que la Très Sainte Trinité et Majesté divine a
créé les choses de l'univers, tant visibles
qu'invisibles, tant spirituelles que corporelles,
à cette fin première, savoir que ces trois Personnes
en la Trinité et Unité de son essence en
un seul Dieu, sa grandeur infinie, sa toute-
puissance et sapience soient reconnues par
icelles, honoré et loué son saint Nom en
toute éternité.
De plus, tout ce qui est compris depuis la
dernière sphère du ciel, sans aucune exception,
soit chose visible ou invisible, jusqu'au
centre de la terre, a été créé pour l'utilité de
l'homme. Car toutes les créatures sont des
témoignages de la sapience incompréhensible
de Dieu, laquelle ne fait pas seulement éclater
sa sainteté et toute-puissance resplendissante
en toutes choses, en la bonté des anges et des
hommes, mais aussi toutes les autres choses,
soient-elles petites ou grandes, montrent les
rayons brillants et la splendeur de la divine

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68 Préface
Providence et Sagesse. Et quoique toutes les
créatures de la terre fassent foi de leur Créateur,
à savoir de son essence et sapience, si
est-ce que pourtant ce témoignage est plus
clair et magnifique en la considération de
l'homme, d'autant que Dieu ne l'a pas non
seulement créé et tiré du néant, mais aussi
lui a inspiré l'esprit de vie et l'a formé à son
image et ressemblance. Et d'autant que l'essence
de Dieu consiste en l'unité de la divinité,
ou de sa nature, et en la différence des
trois Personnes, il s'ensuit aussi que cette
image, qui représente cette essence, ait sa
ressemblance en ce point.
La Majesté divine a créé tout ce qui est en ce
monde inférieur pour l'utilité de cette sienne
image. Elle a même tout soumis à sa disposition,
de sorte que l'homme commande, règne
et domine par-dessus toutes les créatures
terrestres et en tire les utilités qu'il en désire.
Car la terre est obligée de servir à l'homme.
C'est pourquoi elle produit de ses entrailles
fécondes tout ce qu'il peut souhaiter pour la
sustentation de son corps, soit viande ou
boisson. Et s'il arrive que l'homme tombe en
quelque maladie, nous voyons que la terre,
remplie de toutes sortes de médicaments, lui
donne prodiguement tout ce qui est nécessaire
pour la restauration et conservation de
sa santé. Elle nourrit les bêtes, en fait des
médicaments; elle produit une si grande
diversité de plantes, d'arbres, d'herbes, de
fleurs et de fruits; elle engendre toutes sortes
de minéraux et de métaux, pour l'utilité et la

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Le char triomphal de l'antimoine 69
santé de l'homme, mais non point pour s'en
servir au luxe et s'enorgueillir, comme l'on
fait aujourd'hui. Et la bénignité de la terre et
de la Nature est si fertile, si riche et si abondante,
qu'elle témoigne des ressentiments et
réjouissances quand elle serait utile et profitable
aux nécessités de l'homme.
Mais l'homme, à sa confusion, ne se sert pas
seulement de ces dons de la Nature en sa
nécessité, mais le plus souvent à sa destruction
et dommage, ainsi que nous voyons journellement
par expérience. Ce qui est plus à
regretter, c'est que plusieurs ne font aucune
estime de ces dons de la Nature, les
méprisent, et persécutent ceux qui s'emploient
à la connaissance de la Nature et à la
recherche de ses mystères.
Donc puisque la terre, qui est la mère de tous,
et la Nature providente produisent libéralement
tout ce qui est utile et nécessaire
aux hommes, n'est-il pas raisonnable que
l'homme ensuive aussi les traces de la Nature,
ne s'étudiant pas seulement à en tirer sa
propre utilité, mais aussi tâcher d'en faire
profiter un chacun comme son prochain ? Ne
devons-nous pas conformer nos actions à
celles de la Nature et travailler également
avec elle, afin que ce qu'elle ne peut perfectionner
d'elle-même et convertir à notre utilité
sans l'avoir préparé, nous achevions (de
le diriger, d'en juger et d'en faire l'anatomie),
de le parfaire et le rendre utile aux hommes,
puisque sans cela la Bonté divine et la Nature
ne l'auraient pas produit?

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70 Préface

A cette considération, je trouve nécessaire et
expédient au genre humain qu'un chacun ne
cache pas ses talents ni les ensevelisse; au
contraire, qu'il les publie et fasse profiter son
prochain des vertus que Dieu lui a données.
Et véritablement ceux-là méritent une gloire
éternelle qui font participant de leur art et
secrets le public, afin qu'ils soient utiles à
tout le monde. De même que ceux-là sont
dignes d'être loués en tout temps, qui maintiennent
par leurs labeurs les arts et les
sciences utiles à leur être et empêchent
qu'elles ne périssent.
C'est pourquoi M. Jean Thölde, sénateur et
conseiller à Franckenhausen, mérite une
gloire non pareille d'avoir pris la peine de
faire imprimer les oeuvres du très docte
frère Basile Valentin. Et sans doute ce petit
livre de la préparation et diverses utilités de
l'antimoine contient assez les louanges de
ses auteurs (1), quoique l'on trouve assez de ces
perturbateurs de la Nature qui méprisent
Dieu et ses créatures. Lesquels, poussés à
l'envie ou de vaine gloire, s'étudieront à censurer
ces oeuvres desquelles ils ne connaissent
pas la superficie et beaucoup moins peuvent-
ils avoir connaissance des expériences contenues
en icelles.
Car combien en trouve-t-on aujourd'hui
qui, par relation qu'ils en ont eue, croient
que l'antimoine est un poison, et qui le
méprisent et le bannissent de la médecine,


1. Basile Valentin, Roger Bacon, Isaac le Hollandais, etc.

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Le char triomphal de l'antimoine 71
quoiqu'ils ne sachent pas ce que c'est que
l'antimoine. Et si par aventure on leur en
montrait, ils ne sauraient dire ce que c'est.
Je suis bien assuré qu'il y a plusieurs personnes
qui ne connaissent pas autrement
l'antimoine et n'en savent dire autre chose
sinon ce qu'ils en ont lu dans quelques vieux
livres de médecine, qui n'en ont su eux-
mêmes ni la préparation ni l'utilité.
Il y en a d'autres si extravagants qu'ils font jugement
de la vertu de l'antimoine par l'étymologie
de son nom et disent qu'il est appelé
antimonium, du mot grec αντιμενειν, à cause
qu'il tue aussitôt les hommes et ne les laisse
pas longtemps sur la terre, car ceux qui s'en
servent, selon leur avis, ne vivent pas longtemps.
Mais ces rêveurs devraient bien auparavant
montrer que le mot d'antimoine est
un dicton grec. Et quand cela serait ainsi,
puisque l'antimoine est créé pour purger et
nettoyer l'or et les hommes, il est plus raisonnable
de dire que ce nom a été inventé par
quelque grand philosophe, si cette étymologie
est bonne, à raison qu'il ne laisse demeurer
aucune imperfection ou défaut dans les
corps parfaits, soit de l'homme ou de l'or,
mais les purge de telle façon qu'il n'y reste rien
d'impur. Car l'antimoine cru sépare de l'or
toutes ses impuretés, le nettoie et lui conserve
son esprit vital afin qu'il soit utile à l'usage
de la médecine et à la santé de l'homme.
L'or peut résister à l'antimoine, de sorte
qu'il ne lui puisse nuire, mais aussi le
contraint à quitter ses vertus, à les lui communiquer.

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72 Préface
Mais quoique l'homme soit un corps
parfait dans son espèce, [il] n'est pas assez fort
et robuste pour résister à l'antimoine comme
fait l'or, principalement s'il en prend en
quantité. Car l'or demeure dans le feu, lui
résiste et ne se laisse pas consumer. C'est
pourquoi, avant que de donner l'antimoine,
il le faut préparer par la séparation de ce qui
est contraire à l'homme d'avec ce qui lui est
utile. Et il ne faut pas s'étonner de ce que l'on
peut se servir des poisons en la médecine, car
si les maladies qui sont des poisons aux
hommes et qui apportent également la mort
se peuvent guérir, à plus forte raison peut-on
préparer les choses venimeuses et en faire des
bons médicaments.
N'agissent point en sages ceux qui veulent
juger des choses qu'ils n'entendent pas et
qu'ils n'ont pas apprises, car ils ressemblent
aux aveugles qui veulent juger des couleurs.
Ceux qui ne connaissent pas les couleurs et les
vertus de l'antimoine, et qui ne voient que sa
figure extérieure et son teint gris, croyant
qu'il est en toute chose pareil, s'abusent
grandement. Ceux qui veulent savoir et connaître
tout ce qui est caché dans les choses,
leurs facultés, leur opération, il faut qu'ils
recherchent soigneusement par l'antimoine
de chacune en particulier là vertu.
Car qui pourrait savoir les facultés du lait,
s'il ne séparait le beurre du petit lait et du
fromage? Qui connaîtrait les trois principes
contenus dans le vin, si ce n'était par la séparation
qui se fait de ses parties, tant par les

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Le char triomphal de l'antimoine 73
moyens de la Nature que de l'art? Car nous
voyons que le tartre s'attache autour du tonneau,
l'esprit ou le mercure se sépare par
artifice, de même que l'huile, la lie, demeure
au fond, ce qui semblerait incroyable aux
plus grands philosophes de la terre, s'ils
n'en voyaient l'expérience par leurs propres
yeux. D'autant que la Nature ne peut pas
faire une telle séparation ou résolution des
choses en leurs principes, elle nous enseigne
les moyens pour ce faire, lesquels doivent
être suivis par les perscrutateurs de la Nature.
Car ceux qui ne travaillent pas suivant les
règles et les lois de la Nature, ou qui font tout
le contraire, ils ne font que troubler leurs
opérations.
Tous ceux qui portent des beaux couteaux
enchâssés d'or ou d'argent à leur ceinture ne
sont pas pour cela bons cuisiniers.
La Nature ne se laisse pas gouverner par ceux
qui ne la savent pas traiter. Mais il n'y a que
l'art et l'industrie qui puissent coopérer avec
elle. C'est pourquoi ceux qui croient de devenir
tout aussitôt bons chimistes sans avoir
aucune expérience et ne faisant que commencer,
se trompent grandement et se fourvoieront
en plusieurs endroits, au grand détriment
de leur prochain.
La théorie doit toujours précéder la pratique.
La connaissance marche devant l'opération
et devant le jugement. Ceux qui
veulent juger des choses avant de les connaître
doivent retourner à l'école de Pythagore et
suivre les documents du silence.

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74 Préface
On en est venu aujourd'hui à tel point que
plusieurs, voulant juger des arts et sciences,
font de grands discours de tout ce à quoi ils
n'entendent rien, et ne laissent pas de troubler
ceux qui sont désireux de la vérité, et
font souvent suivre le mal pour laisser le bien
et le bon.
Il est bien plus honorable et expédient à ceux
qui n'ont pas encore les vrais fondements
d'une science, pour n'en avoir pas fait les
expériences, de se taire et consentir aux
autres qui sont expérimentés, jusqu'à ce
qu'ils soient parvenus au centre de tout ce
qui est requis à leur perfection, que de vouloir
opiniâtrement disputer à leur confusion
des choses dont ils ne peuvent rendre raison.
Personne ne peut arriver à ce degré de perfection,
s'il ne possède entièrement la théorie
et, après, n'en ait vu la pratique. Car la théorie
ne peut rien si elle n'est confirmée par la
pratique. Et celui-là ne se doit dire véritablement
bon chimiste, qui s'emploie totalement
à la pratique, sans avoir appris la théorie,
mais plutôt n'est autre chose qu'un trompeur
sophistique et pseudochimiste, [ce] qui signifie
faux chimiste, un charlatan qui veut voler
avant que d'avoir des ailes.
La théorie consiste en la considération de la
Nature, en la contemplation de ses vertus et
de sa puissance: comment elle fait ses opérations
et comment elle produit toutes choses,
d'autant qu'elle ne fait rien qu'en vue d'une
fin et d'un but particulier auquel elle dirige

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Le char triomphal de l'antimoine 75
toutes ses intentions. Le vrai chimiste la doit
aider et faire qu'en peu de temps elle achève ce
qu'elle n'aurait pu faire d'elle-même que
dans un très long temps. De même que le
docte Basile Valentin a fait en suivant les
mouvements de la même Nature, étant parvenu
à telle perfection de cette noble science
que l'on pourra difficilement trouver fort
peu de maîtres qui puissent lui être comparés.
Ceux qui voudront bien l'entendre et obtenir
les utilités qu'ils en désirent ne doivent pas
s'éloigner de la piste que Nature leur a tracée.
Car si une fois ils s'en éloignent, ils n'arriveront
jamais au but qu'ils se proposent.
Mais s'ils demeurent constamment avec elle,
ils obtiendront tout ce qu'ils peuvent souhaiter
et ce qu'ils auront cherché avec une
grande passion et travaux continuels. Vale.

Fait à Leipzig, le premier de septembre 1604.

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AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR
Avant (1) que d'entrer plus particulièrement en
la matière contenue en ce livre, j'ai trouvé
nécessaire d'avertir le lecteur des points principaux
à un vrai spagirique craignant Dieu,
lesquels il doit observer exactement et sur
lesquels il doit établir le fondement de son
art, afin que l'édifice ne vienne pas à être
ébranlé par la furie des tempêtes. Ces considérations
ne laisseront pas d'être utiles, car
elles serviront à nos successeurs en la connaissance
de la divine Bonté et à la louange de son
saint Nom, et à suivre la loi de ses commandements
(2). Mais l'état de mon ordre requiert


1. Adde (ajoutez): Moi, frère Basile Valentin, moine profès de l'ordre
de saint Benoit, je te propose dès le début, ami lecteur, un bref avertissement
concernant ce que doit préalablement connaître le spagiriste
qui recherche avec scrupule le vrai Art. Ainsi le spagiriste, qui
désire posséder de manière très sûre cet Art hermétique, considérera-
t-il cela avec beaucoup de profondeur et une très haute intelligence.
En effet, si ce que je vais lui exposer était méprisé, il oeuvrerait très
certainement en vain, car ces choses doivent être observées comme il
suit.
2. Plus exactement : Car moi, puisque je suis moine, je tiens cela pour
hautement nécessaire -- et d'ailleurs cela restera sans doute longtemps
très nécessaire --, afin que quand moi et toi, que ce soit Heinz

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78 Avant-propos de l'auteur
un esprit tout différent de celui des autres
personnes séculières.
En cette considération, j'ai trouvé cinq choses
principales que tous les vrais philosophes et
amateurs des sciences doivent observer.
-- La première est l'invocation de l'assistance
divine.
-- La seconde est la contemplation des
choses (3);
-- La troisième est la vraie et sincère préparation
(des choses).
-- La quatrième est la méthode de s'en servir.
-- La cinquième est l'utilité qui en provient.
Il faut qu'un vrai chimiste (4) considère ces
cinq points et qu'il les connaisse parfaitement.
Car sans iceux (5), il ne peut jamais
acquérir la gloire d'un vrai spagirique.
Nous discourons en particulier de ces choses
pour en produire un oeuvre en général parfait
et utile à tous.

Premier point concernant l'invocation du saint
Nom de Dieu
L'invocation de Dieu se doit faire par le
moyen d'une dévotion (particulière et un zèle)
céleste du plus profond de nos coeurs, avec
une conscience nette et pure qui ne soit
point chargée d'envie, de gloire et d'avarice,


ou Sunz, Hansel ou Hans, nous serons retranchés ici-bas de la vue
des hommes, nous laissions dans le monde une mémoire honorable
en l'honneur de Dieu, pour que Sa Majesté divine soit louée et que
par une préparation adéquate nous nous préparions au voyage.
3. Plus exactement : de l'essence (des Wesens) ou de l'être.
4. Adde : et vrai alchimiste.
5. Adde : il ne peut être parfait et...

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Le char triomphal de l'antimoine 79
d'oppression du prochain et autres péchés
énormes, desquels il faut avoir la conscience
libre et déchargée. Car ne vous imaginez pas
de pouvoir obtenir les grâces du Saint-Esprit
et avoir les trésors de la santé corporelle, si
vous n'êtes auparavant sain d'esprit (6), Car
je vous dis en vérité que Dieu ne se laisse pas
tromper (7), mais qu'il veut être invoqué et
reconnu pour le créateur de toutes les choses
du monde par une reconnaissance et obéissance
réciproque. Ce qui est bien juste et raisonnable;
car l'homme n'a rien du tout que
ce qu'il plut à sa bonté infinie de lui donner.
Il lui a donné le corps, la vie, l'esprit et l'âme
immortelle (8). Et pour la conservation de tout
cela, il nous a donné (9) le vrai éternel Verbe
divin, pour la nourriture de l'âme spirituelle
et pour otage de la vie éternelle (10). Il a
ordonné pour l'entretien du corps tout ce
qui lui était nécessaire (11), de quoi n'auront
jamais faute ceux qui le demandent avec une
sincérité et pureté de conscience à celui qui
a créé (12) toutes choses visibles et invisibles,


6. Plus exactement : L'invocation de Dieu doit se faire au moyen d'une
dévotion céleste, d'un coeur pur et d'une conscience non faussée, sans
orgueil ni hypocrisie, ni autres vices tels que la superbe, l'arrogance,
les manières mondaines, le luxe, le faste, l'oppression du prochain et
autres tyrannies et tous autres abus de ce genre. Tous ces vices doivent
être extirpés du coeur et purifiés, afin que, si l'on veut parvenir au
trône de Grâce, pour la santé du corps, après avoir séparé le bon
grain de l'ivraie, un temple sacré et décoré au mieux soit apprêté.
7. Adde : comme l'imaginent les pseudo-savants et sages de ce siècle.
8. Plus exactement : l'esprit pour agir dans ce monde et l'âme très
noble.
9. Adde : par sa grâce.
10. Plus exactement : sa félicité éternelle.
11. Adde : la nourriture, la boisson, les vêtements, les chaussures.
12. Plus exactement : toutes choses qu'il donne à celui qui invoque

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80 Avant-propos de l'auteur
le firmament, les éléments (les planètes) et
toutes les autres créatures. Car je suis assuré
qu'aucun homme impie et méchant ne pourra
jamais obtenir la vraie science de médecine;
beaucoup moins il goûtera la douceur de ce
pain de vie éternelle (13).
C'est pourquoi, suivant ma doctrine, il faut
premièrement que tous vos desseins et vos
espérances soient fondés en la volonté du
Créateur; que vous demandiez sa bénédiction
éternelle, afin que vos principes soient tirés
de la crainte de Dieu et que, par son assistance,
vous puissiez arriver au but de la
sapience que vous désirez (14).
Ceux qui ont l'intention et le désir d'obtenir
cette grâce qui est la plus grande et la plus
belle du monde -- savoir la connaissance de
tous les biens des créatures que la bonté
divine a donnés pour l'utilité de l'homme, et
des vertus admirables qui résident ès pierres,
plantes, racines, semences, bêtes, minéraux,
métaux et autres semblables --, il faut qu'ils
éloignent de leur esprit toutes les pensées
mondaines, supportent patiemment les adversités
en attendant avec espérance en Dieu, le
priant avec humilité qu'il leur octroie la fin
de leurs désirs, ce qu'il fera infailliblement
lorsqu'on y pensera le moins (15). Car c'est lui


avec sincérité, humilité et du plus profond de lui-même, le Père très
ancien qui a créé le ciel et la terre.
13. Plus exactement : il goûtera le pain céleste, vrai, immuable et doux
de l'éternité.
14. Adde : car la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse.
15. Plus exactement : ce dont aucun homme ne peut douter ou désespérer.

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Le char triomphal de l'antimoine 81
qui est le dieu d'Israël, qui a délivré son
peuple des mains de Pharaon, qui accorde
tout ce qu'on lui demande avec droiture et
bonne intention. De sorte que la science ne se
peut établir autrement que par l'invocation et
l'assistance divine, laquelle ne se doit pas faire
avec une mauvaise intention ou un coeur
trompeur, mais de même que fit le bon capitaine
de Capharnaüm, d'une espérance ferme
et d'une foi constante, et comme la Cananéenne
(16). Et lorsqu'on invoque l'aide divine,
il faut avoir le désir de la charité chrétienne
de communiquer après à son prochain ce
qu'on espère obtenir par ses prières. Et, par
ce moyen, on aura tout ce qu'on désire et une
fin assurée de son espérance, tant de la santé
que des richesses.

Deuxième point concernant la contemplation des
choses
Après l'invocation de Dieu, s'ensuit la contemplation
de toutes choses. C'est-à-dire qu'il
faut considérer du commencement toutes les
circonstances de chaque chose en particulier
(17), et principalement connaître leurs opérations
et vertus, et comment telles facultés
leur sont communiquées; comment les
astres coopèrent; comment les éléments y
concourent et comment elles sont (18) formées


16. Adde : fit le salut de sa fille. Et ceci se doit faire par amour chrétien,
de même que le Samaritain rencontra le blessé sur le chemin de
Jéricho et versa de l'huile et du vin sur ses blessures et lui recommanda
de se soigner lui-même.
17. Adde : ce qui concerne leur matière et leur forme.
18. Adde : engendrées et...

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82 Avant-propos de l'auteur
de leurs trois principes; de même, comment
toutes les choses corporelles se peuvent
résoudre en leur première matière ou première
essence, ainsi que j'ai déjà dit en divers
endroits de mes écrits, afin que de la dernière
matière on en puisse faire la première et,
pareillement, de la première en faire la dernière.
Voilà ce qu'il faut considérer après l'invocation
de Dieu, cette considération étant spirituelle
et céleste (aussi bien que la première).
Car la contemplation (19) des choses pénètre
par la pensée spirituelle de l'homme au plus
profond des essences. Et toutes les pensées
sont des effets de la spéculation de laquelle
il y en a deux sortes. Les unes sont des choses
possibles et les autres des choses impossibles.
Celles des choses impossibles produisent
des pensées inutiles et superficielles desquelles
ne sortira jamais aucun effet possible ou
aucune chose réelle, sinon des chimères (20),
comme lorsque quelqu'un désire approfondir
l'éternité du Seigneur, ce qui est non seulement
impossible aux hommes, mais aussi
une vanité et un péché contre le Saint-
Esprit de vouloir pénétrer les mystères incompréhensibles
de la divinité (21).
L'autre contemplation de chaque chose


19. Adde : de la condition.
20. Plus exactement : des pensées inutiles et superficielles qui ne
peuvent produire rien de réel par nature et dans lesquelles on ne peut
saisir aucune forme de l'essence.
21. Plus exactement : de vouloir atteindre la divinité incommensurable
infinie et éternelle et de vouloir examiner les mystères incompréhensibles
de ses desseins.

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Le char triomphal de l'antimoine 83
consiste en la possibilité d'icelles. La théorie
n'est autre chose que la contemplation de
toutes les choses visibles et palpables et qui
ont une formelle et temporelle essence; comment
on les peut perfectionner ou résoudre
tout ce que chaque corps peut contenir en soi
ou produire d'utile; ce qu'il contient de bon
ou de mauvais, poison ou médicament, et
comment séparer ce qui est bon d'avec l'inutile
et contraire à la santé de l'homme. Comment
il faut faire l'anatomie de toutes les
choses. Comment il les faut diviser, rompre
et pulvériser (22) auparavant, afin qu'on puisse
séparer comme il faut les impuretés d'avec
ce qui est pur et net. Laquelle séparation se
peut faire en plusieurs manières (23): les unes
sont communes à la pratique; d'autres inconnues
et non vulgaires, comme lorsque vous
calcinez, sublimez, réverbérez, circulez, putréfiez,
digérez, distillez, cohobez et figez. Lesquelles
opérations se font les unes après les
autres, par degrés, en la pratique, et s'apprennent
en travaillant; et par le moyen desquelles
on peut connaître ce qui est fixé et ce
qui ne l'est pas; ce qui devient blanc, noir,
rouge, bleu ou vert, et ainsi du reste, en toutes
les opérations où les maîtres (24) agissent bien
(selon la nature), avec bonne considération.
Car les opérations où les maîtres (24) agissent
ainsi ne peuvent qu'être bonnes, parce que


22. Ou plutôt : rectifier.
23. Plus exactement : plusieurs types de manipulations, de nombreuses
voies et moyens.
24. Plus exactement : Artistes.

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84 Avant-propos de l'auteur
les opinions peuvent bien tromper (25), mais
la nature ne s'abuse jamais lorsqu'elle est
conduite (26) par celui qui opère avec elle. C'est
pourquoi si vous avez manqué de bien gouverner
la nature en la séparation de ses parties,
apprenez mieux la théorie pour faire
meilleur fondement de votre Art et avoir les
principes assurés pour la séparation ou la
résolution des choses, ce qui est le principal
point (27).

Troisième point concernant la vraie et sincère préparation
des choses
Après avoir bien entendu, en considérant
toutes ces choses en particulier, et pénétré
les circonstances susdites, ce qui n'est rien
autre chose que la théorie, s'ensuit la vraie
méthode de les préparer, laquelle se pratique
par opération manuelle, afin qu'il s'ensuive
des effets réels (28). Et par telles opérations,
vous acquerrez la science, les vrais fondements
et les moyens des vrais médicaments.
Les opérations manuelles se font par une pratique
continuelle. Et la science s'acquiert et
tient sa gloire de l'expérience, avec telle distinction


25. Plus exactement : car l'opinion peut reposer sur un mauvais fondement
et faillir au cas où elle n'atteindrait pas la voie.
26. Adde : correctement.
27. Adde : C'est pourquoi le second fondement de la philosophie
consiste dans la considération des choses singulières et des essences, et
on l'appelle la considération de la nature. Car il est écrit: « Cherchez
» d'abord le règne de Dieu et sa justice », etc., par l'invocation du
nom divin, et le reste vous sera donné de surcroît, c'est-à-dire les
biens temporels désirés par l'homme et ce qui est nécessaire à la
subsistance et à la conservation de la santé.
28. Adde : utiles et efficaces.


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Le char triomphal de l'antimoine 85
que l'une se connaît avant l'autre par
certaine faculté. Et l'anatomie des choses est
le vrai juge de toutes deux. Les opérations
manuelles donnent à connaître comment
toutes les choses (cachées) se peuvent rendre
manifestes et notoires. La science nous donne
la pratique et les vrais fondements pour devenir
bon praticien, et n'est autre chose que la
confirmation des opérations manuelles, lorsqu'elles
ont bien procédé et découvert les
secrets de la nature qui étaient auparavant
cachés (29).

Quatrième point concernant la méthode de se servir
des bons médicaments
La préparation des choses étant faite par la
séparation du bon d'avec le mauvais (30), il faut
observer la méthode de s'en servir pour les
hommes. En quoi il faut premièrement avoir
égard à la mesure et au poids des doses qu'il
en faut donner, ce qu'il faut noter et observer
en leurs opérations: voir si elles sont trop
fortes ou trop faibles, si elles profitent ou
portent dommages. Ce qu'un médecin doit
savoir auparavant que de les ordonner, s'il ne
veut faire ouvrir de nouveaux cimetières,
perdre son âme et sa réputation.

29. Adde : Car comme en ce qui concerne les choses spirituelles de
l'âme l'on doit préparer le chemin qui mène au Seigneur, ainsi pour
ces choses il faut qu'au préalable un chemin soit ouvert et préparé,
afin que le bon sentier soit atteint et emprunté pour la santé temporelle,
sans errance ni détour, et d'une manière profitable. Telle est la
préparation.
30. Adde : par résolution (Aufschliessung).

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86 Avant-propos de l'auteur
Cinquième et dernier point concernant l'utilité des
bons médicaments
Après que les médicaments ont fait leur opération
et se sont portés ès membres du corps
pour chasser la maladie et y faire les effets
destinés, il reste finalement à observer l'utilité
ou le dommage que telle opération aura produit.
Car il se peut bien faire que les médicaments
opèrent aussi bien en mal qu'en bien,
et en tel cas ils ne sont pas médicaments mais
poisons.
C'est pourquoi il faut bien remarquer ce dernier
point et mettre par écrit tout ce qui se
passe touchant l'utilité et dommage que les
médicaments font aux malades, afin qu'en cas
semblables on les puisse éviter. Il faut pareillement
avant que [de] prescrire les médicaments,
faire distinction des maladies internes
et externes (31) Car si elles consistent au centre
du corps, il les faut attirer ou chasser par
quelque remède intérieur à la circonférence
ou dehors, parce qu'il leur faut ordonner
tels médicaments qu'ils puissent pénétrer
jusqu'au centre de la maladie, dissiper les
causes morbifiques et restaurer ensuite la
santé, si on en vient jusqu'au centre.
Notez que toutes les maladies externes qui ont
leur origine de l'intérieur et qui sont arrêtées
en quelques parties ne se doivent pas guérir


31. Plus exactement : en outre, pour l'usage et l'utilité, il faut noter si
le mal est ouvert ou s'il possède seulement un siège interne non ouvert.
En effet, les maux externes diffèrent des internes, et leurs
remèdes sont différents. C'est pourquoi il convient de rechercher si
les maux peuvent être soignés par des remèdes purement externes ou
s'ils doivent être chassés de l'intérieur.

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Le char triomphal de l'antimoine 87
par les seuls médicaments externes, ou autrement
la mort est sûre. Car si on veut repousser
les fleurs d'une plante dans leurs boutons,
il est nécessairement vrai qu'un tel mouvement
contre nature sera cause de la perte de la
plante (32).
C'est pourquoi il faut faire grande différence
des plaies récentes extérieures d'avec les
ulcères et tumeurs anciennes procédant de
quelque indisposition interne. Car elles (33) se
peuvent guérir par des remèdes topiques et
extérieurs; mais celles-ci (34) ont besoin de
médicaments internes pour épuiser la source
de telles maladies. Il n'y a de finesse à guérir
une plaie récente faite par quelque cause
externe. Car un simple paysan la peut médicamenter
avec une pièce de lard. Mais l'artifice
consiste à empêcher les symptômes qui
peuvent y arriver et tarir la source de ceux
qui procèdent de quelques parties internes
offensées (35).


32. Plus exactement : De même que si quelqu'un voulait repousser
vers son centre les fleurs d'une plante qui poussent vers l'extérieur,
non seulement aucun fruit ne sortirait de la fleur, mais le suc, ayant
été rejeté contre nature vers le centre d'où il était monté en puisant
sa nourriture dans la terre, ne serait d'aucune utilité pour la plante,
à cause de ce violent rejet. Bien plus, la plante suffoquerait complètement,
parce que l'humidité provenant de la nourriture terrestre ne
pourrait pas s'échapper.
33. Les plaies externes.
34. Les ulcères.
35. Adde : Prêtez attention, vous tous, médecins et docteurs exerçant
la médecine sur cette terre. Maîtres, maîtres en l'une et l'autre médecine,
je veux dire l'externe et l'interne, réfléchissez sur votre titre honorifique
et, en votre conscience, examinez si vous le tenez de Dieu ou
s'il n'est pas seulement de pure forme et usurpé par ambition. Car il
y a une aussi grande différence entre la médecine externe et interne,
comme on l'a indiqué, qu'entre le ciel et la terre. Si vous tenez votre
titre de Dieu, alors l'Eternel vous prêtera assistance, bénédiction et

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88 Avant-propos de l'auteur
Or pour entamer les discours de nos inventions,
il faut remarquer que l'odeur des corps
se doit soigneusement observer par ceux qui
sont vraiment philosophes. Lesquels doivent
rechercher ce qu'est une telle odeur, bonne
ou mauvaise, d'où elle provient, en quoi
consiste sa vertu, et comment on peut en tirer
de l'utilité pour la santé de l'homme. Car il
arrive qu'une merde puante engraisse la terre,
la nourrisse et la fertilise, de sorte qu'elle en
produit des fruits odorants. Ce qui se fait par
plusieurs causes, lesquelles voulant toutes décrire
en particulier, aussi bien que celles de
l'altération, des corruptions et générations
admirables de la nature, il faudrait faire des
grands volumes. Mais la principale cause de
tels transmutation et changement d'une forme
en l'autre est celle-ci, savoir la digestion et la
putréfaction, en ce que le feu et l'air produisent


bonheur, salut, prospérité et opulence. Mais s'il est reçu et conçu sans
Dieu et seulement en vue d'assouvir un excès d'orgueil, alors vous
tomberez de votre grandeur et vous préparerez vous-mêmes le feu
éternel et indicible de l'enfer. Le Seigneur Christ, notre Sauveur, dit
à ses chers disciples: « Vous m'appelez Seigneur et Maître, et vous
» faites bien. » Ainsi quiconque veut porter légitimement son titre
honorifique doit réfléchir afin de bien agir, c'est-à-dire de ne pas
abuser de son titre et de ne pas se surestimer ni se vanter de plus de
choses qu'il n'a apprises. Celui qui veut avoir la réputation de professeur
et maître en l'une et l'autre médecine doit être versé en l'une
et l'autre, celle de l'intérieur et celle de l'extérieur, afin qu'il sache la
disposition interne des corps, grâce à l'anatomie et, de là, qu'il
extirpe la maladie de n'importe quel membre et puisse savoir indiquer
la raison, la cause et la manière dont il doit affronter ce mal; et
extérieurement, qu'il puisse comprendre les dommages ouverts et
les blessures. Mon Dieu! où donc rencontrerait-on ce titre et où
demeurerait-il un maître en l'une et l'autre médecine si l'on faisait
passer un examen sérieux à la foule de ceux qui le portent? Longtemps
avant moi et dans les temps anciens, les médecins soignaient
de leurs mains les maladies, notamment externes, puisque cet office

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Le char triomphal de l'antimoine 89
une maturité naturelle des choses,
afin que de l'eau et de la terre il se fasse un
changement. De même, on peut séparer un
baume odoriférant de la fiente puante d'un
paysan et réciproquement d'un baume odorant
en faire une matière bien puante. Vous
me pourrez dire avec raison que je vous apporte
des comparaisons bien grossières; il est
vrai, je l'avoue. Mais ceux qui cherchent la
cause des choses ne s'en doivent pas formaliser,
puisqu'elles nous enseignent comment
l'on peut transformer les choses viles en des
choses précieuses, et les nobles en d'autres
viles; comment on peut faire dégénérer un
bon médicament en poison et changer la malignité
d'un poison en un médicament très
utile; d'une chose douce et agréable à la Nature
en produire une amère et corrosive; et
des corrosives en faire des bonnes et utiles. La


de médecin l'exige. Mais en notre siècle, ils louent des valets et domestiques
qui exercent la chirurgie. Et ainsi cet art très noble est devenu
une vile besogne que ne peuvent guère avoir honte d'accomplir ceux
qui ne savent ni lire ni écrire. Bien plus, ceux-là mêmes qui sont
incapables de faire sortir un âne d'un champ labouré sont maintenant
maîtres en médecine externe -- et les docteurs médecins, leurs
disciples -- et ils peuvent exercer plus heureusement et avec meilleure
conscience cet art, pour dire librement la vérité, que toi, « médico-
chirurgien » ignare qui te glorifies de tes deux titres acquis par pure
ambition, mais qui n'es ni l'un ni l'autre.
Quelle sorte de docteur es-tu? Quelle sorte de médecin? Ne t'irrite
pas, de grâce, de mon discours et de mon opinion, car tu seras
contraint d'avouer ton ignorance si je t'interroge soigneusement au
sujet des blessures infligées par coupure et par piqûre; car il y a
autant de jugement sur ces choses dans ton cerveau que dans la tête
d'une poule peinte pour les petits enfants sur un abécédaire. Je vous
conseille donc à vous tous, érudits, que vous soyez d'une magnifique
ou d'une basse extraction, de considérer d'abord, en vertu de la
science et de la conscience qui sont exigées des docteurs et des
maîtres, la vraie doctrine qui consiste en la préparation des choses,

@

90 Avant-propos de l'auteur
Nature ne laisse pas toujours ouvert le cabinet
de ses secrets à un chacun (36).

Sainte aspiration et prière de l'auteur au Seigneur
notre Dieu
Et vous, mon Dieu et mon Créateur, vous avez
donné la vie aux hommes si brève qu'ils ne
peuvent parvenir au bout de tous vos mystères
naturels. Vous avez bien fait de vous réserver
les plus grands, afin qu'un chacun se contente
de les admirer et vous en donne la gloire que
vous méritez comme le Créateur de toutes
choses. Accordez-moi la grâce que je puisse
toujours vous admirer en vos oeuvres et vous
louer éternellement dans mon coeur; que je
puisse, outre la santé et la nourriture corporelle
que votre bonté infinie m'a données, obtenir
celle de l'âme en votre céleste demeure,
de laquelle je n'ai aucun doute, puisqu'en
l'Arbre de la Croix vous avez répandu le vrai


et ensuite la méthode de s'en servir Alors vous vous arrogerez à bon
droit un titre honorifique adéquat, vous porterez avec confiance et
efficacité secours aux hommes, et rendrez grâce à votre Créateur
avec un coeur pur.
En fonction de ce que nous avons dit, chacun doit s'examiner et voir
s'il peut user légitimement de son titre. Car celui qui désire revendiquer
un titre doit le comprendre exactement et en justifier le port.
Il ne suffit pas, en effet, de dire avec le vulgaire: « Voici une grosse
merde très puante » -- sans vouloir choquer les oreilles honorables --
et ignorer la cause de la puanteur, bien que l'homme puisse avoir
mangé des mets à l'odeur très suave et rejeter ensuite un excrément
très fétide. Mais il convient de savoir la raison pour laquelle un mets
odorant se transforme en une chose monstrueuse dont la cause est
la putréfaction naturelle. Et inversement, il en est de même en ce qui
concerne les choses aromatiques. On ne doit pas simplement considérer
l'odeur, mais il est d'un i rai philosophe de rechercher...
36. Il faut transporter plus bas cette phrase et lire : O mon Dieu! la
Nature, etc., car vous avez donne...

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92 Avant-propos de l'auteur Baume et le Soufre céleste (37), pour moi, pauvre
pécheur, et pour tous les autres. C'est ce Soufre
admirable qui est le vrai médicament des
âmes pécheresses et pénitentes, qui les guérit
de la mort éternelle et qui donne la vie bienheureuse
à vos élus, aussi bien que la damnation
à Satan et à ses adhérents (38).

Analyse des grandes vertus de l'Antimoine
Venons maintenant (dit l'auteur) à notre Antimoine.
Et auparavant il faut savoir que toutes les
choses du monde contiennent en elles-mêmes
des esprits agissants et vivifiants qui habitent
dans les corps; lesquels se repaissent d'iceux,
se nourrissent, s'entretiennent; les éléments
mêmes ne sont pas sans esprit. Laquelle demeure
il faut rechercher dans tous les corps,
soit-elle bonne ou mauvaise. Les hommes et
tous les animaux ont en eux un esprit actif et
vivifiant, lequel étant séparé de leurs corps, il
ne reste plus qu'un cadavre. Toutes les plantes
contiennent en elles un esprit de la santé humaine,
autrement on ne s'en pourrait servir
dans la médecine. Les métaux pareillement
et tous les minéraux entretiennent avec eux
un esprit imperceptible dans lequel résident
principalement toutes leurs facultés et vertus,
en ce qu'ils peuvent servir à la vie de l'homme.


37. Plus exactement : soufre de l'âme.
38. Adde : Je prends spirituellement soin de mes frères par mes
prières et corporellement par des remèdes ordinaires. C'est pourquoi
j'espère qu'eux aussi veilleront spirituellement sur moi, afin
que nous habitions tous ensemble et pour l'éternité dans la demeure
de Dieu tout-puissant.

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Le char triomphal de l'antimoine 93
Car tout ce qui est dépouillé de ces esprits
n'est qu'un corps mort et ne peut produire
aucune opération vivifiante.
C'est pourquoi il faut aussi conclure qu'il y a
dans l'antimoine un esprit qui règne. Lequel
doit exécuter toutes les opérations et vertus
que nous voyons sortir d'un tel corps minéral,
ce qui se fait néanmoins invisiblement, de
même que la calamite (39) a aussi une vertu cachée
d'attirer à soi le fer, qu'elle conserve totalement
en ses esprits, desquels nous parlerons
en son lieu (40).
Ces esprits des corps sont de plusieurs sortes.
Car il y en a qui sont visibles aux sens extérieurs,
qui ont quelque intelligence et un raisonnement
spirituel. Lesquels esprits néanmoins
se rendent imperceptibles quand ils
veulent et se dépouillent de leur corps. Tels
sont les esprits des éléments et ceux qui habitent
auprès d'eux, comme les esprits du feu
qui paraissent comme des chandelles en l'air
et ont des formes visibles de diverses sortes. Il
y en a d'autres, qui sont des esprits de l'air,
qui demeurent toujours en l'air. De même il
y a des esprits dans l'eau, qui s'appellent aquatiques.
Finalement, il y en a dans la terre qui
se montrent principalement ès lieux gras, autour
des mines et des montagnes. Tous ces
esprits ont de l'entendement et ont des arts
particuliers et savent changer leurs formes. Je


39. Aiguille des anciennes boussoles ou aimant.
40. Plus exactement : en mon traité sur l'aimant.

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94 Avant-propos de l'auteur
les laisserai tels qu'ils sont jusqu'au jour du
jugement universel, auquel ils doivent recevoir
leurs sentences comme nous autres. Je
laisse ce secret à l'inscrutable et divine sagesse
du Tout-Puissant.
Les autres esprits, lesquels ne parlent point et
ne peuvent paraître en formes visibles ou perceptibles,
sont ceux-là qui demeurent dans les
corps des bêtes et des hommes, des plantes et
de toutes les choses végétatives, aussi bien que
des minéraux, lesquels ne laissent pas d'avoir
une vertu active et une nature vivifiante qui se
manifeste par les opérations qu'ils exercent
et font paraître lorsqu'ils sont séparés de
leurs corps par le moyen de l'art.
Pareillement, l'esprit actif de l'antimoine manifeste
ses admirables vertus et les communique
aux hommes lorsque préalablement,
pour être plus pénétratif, on l'a tiré ou séparé
de son corps comme d'une prison, et qu'on lui
a donné la liberté d'exercer plus amplement
ses forces; à quoi sert beaucoup la disposition
du maître et de la Nature. Car il faut que Vulcain
et le chimiste s'accommodent ensemble.
Le feu sépare les esprits, et le maître forme la
matière. Et de même qu'un maréchal ou forgeron
ne se sert que d'un feu et d'une seule
matière, qui est le fer, duquel il forme divers
instruments, de sorte que d'une seule matière
il prépare diverses formes pour différents
usages, de même l'on peut former de l'antimoine
plusieurs choses utiles. Et le Philosophe
ressemble au maréchal qui perfectionne tout

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Le char triomphal de l'antimoine 95
par l'opération, qui ensuite nous enseigne
son usage (41).

Sainte exclamation de l'auteur sur la folie et l'aveuglement
des humains
O mon Dieu! pourquoi est-ce que le monde
est si fol qu'il n'a point de vue ni d'oreilles ni
d'esprit ? Pourquoi ne fait-il pas différence des
trompeurs et charlatans de la vraie science qui
se connaît par l'usage des médicaments? S'il
avait tant soit peu de jugement, ne devrait-il
pas quitter le bourbier dont il est continuellement
abreuvé pour venir boire les eaux vives
de la santé à la vraie source de la vie?
Je veux bien que tout le monde sache que je
rendrai en vérité plusieurs grands maîtres
ignorants, et qu'au contraire beaucoup de
pauvres écoliers qui sont rebutés et méprisés
se rendront savants par les effets de mes expériences,
et même grands médecins. Car pourvu
qu'ils suivent ma doctrine, ils obtiendront tout
ce qu'ils souhaitent et auront un perpétuel
souvenir de ma mémoire quand je serai dans
le tombeau. Et ceux qui, après mon décès,
voudraient ressusciter mon corps pour disputer
avec moi, trouveront leur réponse dans
mes écrits, étant assuré que les sectateurs de
ma doctrine n'oublieront pas mes préceptes.
Car ils feront conquête de l'empire de la vérité,
qui est le fondement de mes opinions et
qui sera toujours triomphante contre tous


41. Plus exactement : L'artiste est le forgeron qui forme (la matière);
Vulcain fournit la clef; l'opération et l'utilité fournissent la préparation
et l'expérience.

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96 Avant-propos de l'auteur
les mensonges et demeurera à jamais victorieuse.
De plus, le lecteur doit être averti qu'il y a
plusieurs sortes d'antimoine. Car l'un est beau,
net, et a une propriété de l'or, parce qu'il
contient en soi beaucoup de mercure. L'autre
contient beaucoup de soufre et n'approche pas
tant de la nature de l'or que le premier, qui a
plusieurs petits rayons blancs et resplendissants.
C'est pourquoi le premier est meilleur
que l'autre pour l'usage de la médecine
chimique, de même que la chair de poisson est
bien moins bonne pour la nourriture du corps
humain que celle des autres bêtes terrestres,
quoiqu'ils soient tous des animaux; ainsi la
même différence se trouve d'un antimoine à
l'autre.
De plus, il se tiendra pour averti qu'il y a plusieurs
personnes qui écrivent des facultés de
l'antimoine. Mais la plupart de ceux-là n'entendent
pas les raisons de ses vertus et n'ont
jamais appris ni trouvé par quel moyen il les
peut réduire en action, d'autant qu'ils n'en
écrivent qu'avec opinion (42). Et il ne faut pas
s'étonner s'ils n'en obtiennent pas ce qu'ils
désirent. Car pour parler de l'antimoine pertinemment,
il est nécessaire d'avoir fait plusieurs
observations de ses vertus, supporté
grand travail en sa préparation, et avoir trouvé
le vrai esprit dans lequel réside sa vertu, afin
qu'on en puisse donner de vrais documents et
en avoir une science infaillible pour connaître


42. Adde : et pour la gloire qu'ils recherchent en écrivant.

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Le char triomphal de l'antimoine 97
ce qui est bon ou mauvais en lui, ce qui est
poison ou médicinal. Ce n'est pas peu de chose
que de savoir faire un bon examen de l'antimoine
pour pénétrer son essence et trouver
par expérience comment il faut séparer sa malignité
(arsenicale) de laquelle se plaignent
tant de gens, et le rendre un médicament bénin
sans aucun poison.
Il y en a d'autres qui ont extrêmement blâmé
l'antimoine et en ont écrit des volumes entiers,
mais beaucoup plus à leur perte qu'à celle
d'une chose naturelle qui n'agit sinon que
quand on la sait disposer et préparer. Car
tous ceux-là n'ont jamais su la vraie méthode
de le préparer; c'est aussi pourquoi il ne faut
pas s'étonner s'ils en ont mal écrit (43).
L'antimoine se peut avec raison comparer à
un cercle qui n'a point de fin, ainsi que le mercure
est aussi qualifié. Il est de toutes les couleurs
du monde, et plus on recherche ses vertus
et plus on peut en apprendre, pourvu qu'on y
procède comme il faut. Enfin un homme ne
peut connaître ses vertus toutes ensemble, à
cause que sa vie est trop courte.
Il est vrai qu'il est un poison, et même un poison
au dernier degré. Mais aussi est-il sans


43. Plus exactement : Beaucoup d'anatomistes firent des recherches ici
et là, et affligèrent, torturèrent et crucifièrent l'antimoine à un degré
qui dépasse tout ce qu'on en peut humainement dire et imaginer.
Mais ils ont trouvé et produit, en fait, peu de choses utiles, parce
qu'ils se sont écartés du vrai but. C'est pourquoi ils n'ont pas pu
atteindre cette cible qu'ils croyaient devoir viser, parce que la ligne
de tir avait été assombrie à leurs yeux par une couleur noire, de telle
sorte qu'ils ne purent ni l'observer, ni la reconnaître, ni la prendre
en considération.

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98 Avant-propos de l'auteur
poison et se peut dire le remède des remèdes
et le premier trésor de la vie, extérieurement
appliqué et pris intérieurement. Ce que ne
peuvent pas voir ceux qui sont aveuglés par
l'ignorance. Ce défaut leur devrait être pardonné
s'il était seul; mais le pire est qu'ils ne
veulent rien voir ni apprendre en ce cas ni en
d'autres semblables.
L'antimoine a les quatre extrémités et qualités
en soi avec leurs propriétés. Il est froid et
humide, chaud et sec. Il se règle selon les
quatre saisons de l'année. Il est fluide (44) et
fixe. Celui qui est fluide n'est pas sans poison;
et celui qui est fixe est libre de tout poison.
C'est pourquoi il est certain que plusieurs
écrivent diverses fictions de l'antimoine, lorsqu'ils
parlent de ses facultés malignes. Car ils
n'entendent pas ce qu'ils écrivent. Il est bien
vrai que c'est un minéral admirable, fort difficile
à bien connaître. On le peut même appeler
un des sept miracles du monde, d'autant
que jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne,
ni même de mon temps, qui ait pu
connaître entièrement toute sa puissance, ses
vertus et ses opérations, et qui ait pu totalement
pénétrer son essence jusqu'à tel point
qu'on y ait pu encore trouver quelque nouveauté.
Et au cas qu'il se rencontre telle personne,
elle mériterait d'être menée sur un
chariot de triomphe, comme autrefois on
avait accoutumé de faire entrer dans la ville
de Rome les grands héros, lesquels avaient


44. Plus exactement: volatil (flüchtig).

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Le char triomphal de l'antimoine 99
remporté quelque grande victoire sur les ennemis.
Mais Je ne crois pas que Jamais on
emploie beaucoup d'ouvriers à faire tel chariot
de triomphe à ce sujet.
La plupart des hommes d'aujourd'hui ne
cherchent les facultés de l'antimoine à autre
intention que pour acquérir quelque vaine
gloire ou accumuler des richesses mondaines,
ne se souciant pas de l'utilité que l'on en peut
tirer pour la médecine et la santé des hommes,
laquelle devrait être le but principal de tous
ceux qui recherchent les secrets de la Nature,
afin que l'Auteur d'icelle soit béni et loué en
ses propres merveilles.
Il faut avouer qu'outre la santé on peut trouver
plus de richesse dans l'antimoine que vous
ni que moi-même ne saurions croire. Car
encore bien que j'aie plus vu, plus appris et
plus expérimenté les vertus de l'antimoine
que vous ni vos semblables qui croient en
savoir beaucoup, si est-ce pourtant que je me
trouve toujours apprenti en la recherche de
ses facultés.
Ce n'est pas pourtant que j'envie la fortune de
ceux qui recherchent les secrets de [la] Nature,
et qui ont trouvé et découvert en ce minéral
des secrets admirables. Car la Bonté
divine donne ses grâces particulières à qui lui
plaît. Néanmoins, à cause que le monde est
rempli d'ingratitude et ne reconnaît pas les
bienfaits de son Créateur, il arrive le plus souvent
que sa justice lui bande les yeux, afin
qu'il ne puisse connaître les propriétés et les

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Le char triomphal de l'antimoine 101
secrets de la Nature qui se trouvent en ses
formes minérales (45).
Tous les hommes ne font que souhaiter les
richesses, et un chacun dit: « Je voudrais devenir
» riche et opulent, ainsi que les Epicuriens
» disent; pourvu que je puisse acquérir
» des biens corporels, j'en trouverai bien des
» spirituels en abondance. » Tout le monde
aujourd'hui ressemble à ce roi Midas qui,
selon la fiction des poètes, ne désirait autre
chose que de convertir en or tout ce qu'il toucherait.
C'est pourquoi la plupart s'étudient
à trouver les moyens de s'enrichir par l'antimoine.
Mais d'autant que leur intention est
dépravée et qu'ils n'ont point de charité pour
leur prochain, il ne faut pas s'étonner s'ils
connaissent ou comprennent si peu les mystères
de la Nature (46), ressemblant en cela à ceux
qui étaient présents aux noces de Cana en
Galilée, lorsque notre divin Sauveur changea
l'eau en vin. Ils ne pouvaient comprendre
comment ce miracle s'était fait, encore bien
qu'ils vissent la couleur et goûtassent la douceur
du vin. Car notre Seigneur ne voulut pas
leur découvrir sa toute-puissance, afin qu'ils
eussent sujet de l'admirer. De même en est-il
de ceux qui recherchent les mystères et les
secrets que le Souverain Créateur a cachés


45. Plus exactement : métalliques.
46. Plus exactement : Mais, parce qu'ils ont oublié leur Créateur dans
leurs commentaires et que, omettant les actions de grâces qui doivent
préalablement être rendues, ils négligent la charité due à leur prochain,
ils palpent la bouche d'un cheval dont ils ignorent l'âge et
la force.

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102 Avant-propos de l'auteur
dans la nature de ses créatures, lesquels sont
infinis, incompréhensibles et autant de miracles.
Il n'est cependant pas défendu de les
contempler ni de les rechercher (47).
Or ceux qui désirent devenir bons anatomistes
de l'antimoine doivent premièrement observer
les vrais moyens de le résoudre comme il
faut, afin qu'ils ne manquent pas en ses principes.
En second lieu, il faut observer le gouvernement
du feu, afin qu'il ne soit pas trop
ardent, ni moins effectif qu'il ne doit. Car le
principal point consiste dans le feu, qui est le
seul séparateur des esprits vivifiants, lesquels
étant séparés de leurs corps ne doivent pas
être dépouillés de leur force par la violence du
feu. En troisième lieu, il faut noter l'usage et
l'utilité de ces esprits, en savoir bien la mesure,
ainsi que j'ai déjà averti ci-devant (48).
En la division ou résolution de l'antimoine en
ses parties consiste le principal point. Et pour


47. Plus exactement : C'est pourquoi j'affirme qu'il appartient à tous
de rechercher les mystères placés par le Créateur dans sa création.
Car bien que l'on ne puisse imaginer que quelqu'un puisse atteindre
à leur connaissance parfaite tout comme pour les autres miracles du
Sauveur, il n'est cependant pas défendu qu'il les recherche, parce
qu'il faut qu'il apprenne tout cela par un labour et une réflexion
assidus, afin de n'avoir pas à se plaindre de souffrir d'une infirmité
ou de la perte de ses richesses et de sa santé, mais bien plutôt afin
qu'il puisse en jouir et s'en réjouir. C'est pourquoi il ne doit pas
manquer de remercier son Créateur pour tout.
48. Plus exactement : C'est pourquoi quiconque veut devenir un vrai
anatomiste en antimoine doit premièrement observer la décomposition
(Zerlegung) ou l'ouverture des corps, afin de l'atteindre par la
voie adéquate et en son lieu et ne pas errer. En second lieu, il doit
observer le régime du feu, afin qu'il n'augmente ou ne diminue trop,
qu'il ne glace ou soit trop ardent, car dans le feu consiste le point
principal, afin que les esprits soient expulsés, déliés et rendus libres
d opérer, et que cependant cette vertu active ne brûle ni ne périsse.
En troisième lieu, il doit observer l'usage er une certaine mesure,

@

Le char triomphal de l'antimoine 103
s'en servir il les faut préparer par le feu et faire
comme le boucher qui, ayant tué un boeuf,
le divise en ses parties et les distribue au public
pour les cuire s'ils les veulent manger. Car on
n'en peut tirer l'utilité qu'on désire si on ne
les fait cuire par le moyen du feu qui en ôte
la crudité. Et si on les mange crues, il ne faut
pas douter qu'elles ne servent plutôt de poison
que de nourriture, d'autant que la chaleur
naturelle de l'estomac des hommes est
trop faible pour digérer la crudité d'un tel
corps. De même en est de l'antimoine, lequel
ayant un corps très dur et rempli de poison,
ne peut se digérer par notre chaleur si auparavant
on ne le prépare, et comme poison
apporte bientôt la mort aux hommes.
C'est pourquoi avant toute chose il faut séparer
le poison de l'antimoine et y procéder de
telle sorte que jamais il ne puisse reprendre sa
malignité, de même que le vin, lorsqu'il est
une fois changé en vinaigre par le moyen de la
putréfaction, ne peut jamais produire le vrai
esprit de vin, mais demeure vinaigre. Et au
contraire, si on distille l'esprit de vin et qu'on
en sépare l'aquosité (ou le flegme), et qu'après
cet esprit de vin soit exalté, il ne se convertira
jamais en vinaigre, quand même on le laisserait
ainsi cent ans, et demeurera toujours esprit
de vin par soi-même. L'esprit de vinaigre
non plus ne se peut pareillement jamais changer
en esprit de vin. La transformation du vin


ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, à propos des cinq choses fondamentalement
nécessaires aux chimistes, que je répète cependant par
parabole.

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104 Avant-propos de l'auteur
en vinaigre est un admirable changement,
puisqu'il se rend tout autre en essence qu'il
n'était auparavant. Quand on distille le vin,
l'esprit sort le premier; mais lorsqu'on distille
le vinaigre, son flegme monte le premier
et son esprit le dernier, comme j'ai dit ci-
devant. C'est pourquoi l'esprit de vin rend les
corps fluides et volatils, ainsi qu'il l'est
lui-même; mais l'esprit de vinaigre fige et
rend solides tous les médicaments, afin qu'ils
puissent extirper les maladies figées de leur
nature. Ce qu'il faut remarquer d'autant plus
soigneusement que tout cela nous éclaircit
beaucoup en la préparation de l'antimoine,
lequel contient aussi son vinaigre, duquel on
peut ôter la malignité et le rendre un médicament
si bénin et si admirable qu'il n'a aucun
poison; mais bien loin de là, car il chasse et
dissipe ou expulse des corps toutes sortes de
poisons.
La vraie préparation de l'antimoine se fait par
le moyen de l'alchimie, laquelle le divise en
ses parties et le résout en ses principes en le
calcinant, le réverbérant et sublimant, en
faisant un extrait de son essence et en tirant
d'icelui un mercure vivifiant. Lequel mercure
par après se doit précipiter en une poudre
fixe. On peut aussi, par le moyen de l'Art, en
préparer une huile qui a la vertu de dissiper
ces nouvelles maladies inconnues qui sont venues
ici pendant le temps des guerres (49). Laquelle
huile se fait en alcalisant l'antimoine et


49. Plus exactement : que les soldats français nous ont apportées.

@

Le char triomphal de l'antimoine 105
par autres préparations que l'art spagirique et
l'alchimie nous enseignent.
Par exemple, je dis que de même quand un
brasseur veut faire de la bière avec de l'orge,
du froment et autre blé, il faut qu'il passe par
tous les degrés de préparation avant que de
tirer la vertu du blé et l'approprier en boisson.
Premièrement, il faut mettre l'orge dans
l'eau pour le faire ramollir (50); et cela n'est que
la putréfaction. Après, on le tire de l'eau et on
le laisse égoutter; on le met en monceau jusqu'à
ce qu'il soit échauffé et qu'il commence
à germer par le moyen de la chaleur: voilà
une digestion. Ensuite on épand le monceau
d'orge, de blé ou autre, on le fait sécher à
l'air ou au feu, et voilà la réverbération ou
coagulation. Pareillement, on fait moudre le
blé qui est bien sec, ce qui n'est autre chose
que la calcination. De sorte que, par tous ces
degrés de préparation, le brasseur fait passer
la matière dont il veut tirer l'essence pour préparer
la bière, et il fait bouillir le tout ensemble
avec de l'eau; et cela se peut dire la
distillation en grosse forme. Le houblon qu'on
ajoute à la coction est le sel végétable et un
préservatif pour conserver longtemps la bière
en son état et pour empêcher une nouvelle
putréfaction. Les Espagnols et les Italiens ne
savent point faire la bière. De même dans la
haute Allemagne, ma patrie, fort peu savent
ce métier. Après que la bière est faite, on la


50. Adde : ainsi que je l'ai soigneusement observé, quand j'étais adolescent,
en Belgique et en Angleterre.

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106 Avant-propos de l'auteur
laisse écumer et rasseoir, et il se fait par la clarification
une nouvelle séparation des choses
impures d'avec les pures, ce qui se fait par le
mouvement naturel des esprits agités qui séparent
la lie d'avec le corps et jettent dehors
l'écume ou la levure, avant quoi la bière n'est
pas bonne à boire, et [les hommes] ne peuvent
en profiter à cause que les esprits sont mêlés
avec la lie qui empêche leur opération. La
même chose s'observe dans le vin, lequel pendant
qu'il est trouble, bourru et non clarifié,
ne fait pas les effets ordinaires à sa nature. Ni
le vin ni la bière avant leur clarification ne
donnent un esprit distillé si parfait. Outre
toutes ces préparations, on peut faire une nouvelle
séparation par une sublimation végétable,
savoir en séparant les esprits du vin et de
la bière, et par la distillation en faire une nouvelle
boisson comme de l'eau-de-vie, ainsi
qu'on les peut tirer aussi des lies restantes de
tous deux. Ce que faisant, on sépare les esprits
opérateurs de leurs corps par le moyen du feu.
Et les esprits laissent leur demeure qu'ils
avaient auparavant dans ces corps, lesquels
étaient pour lors encore en vie; mais après
une telle séparation, ce ne sont plus que des
corps morts et sans âme. L'exaltation de ces
esprits se fait par la rectification de l'eau-
de-vie, laquelle se distille jusqu'à ce qu'elle
soit pure et nette, sans aucun flegme ni aquosité;
de laquelle une pinte a plus de force et
plus d'activité que vingt autres qui ne sont pas
rectifiées, car elle pénètre bien plus tôt et
opère très promptement.

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Le char triomphal de l'antimoine 107
Voyez donc si vous voulez apprendre quelque
chose dans mes écrits et obtenir les richesses et
les vrais médicaments de l'antimoine, et dans
ce cas [tâchez] de bien observer ma pensée susdite,
car il n'y a pas une lettre dans cet
exemple qui soit superflue et qui n'ait quelque
signification particulière pour votre instruction.
Et vous trouverez plusieurs paroles réitérées
qui sembleront des répétitions superflues,
lesquelles il vous faut remarquer et apprendre.
Car en elles le principal fondement de l'Art
est caché. Et personne ne se doit ennuyer de
réfléchir plusieurs fois sur tout le livre. Car
quand vous payeriez pour chaque parole un
écu d'or, vous n'égaleriez pas leur valeur. Vous
verrez que mes exemples, quoique grossiers,
contiennent en eux de grands mystères. Je
ne veux cependant pas louer moi-même mes
écrits, parce qu'en l'exécution des effets,
lorsque leur valeur sera manifestée, ils déclareront
assez leurs louanges.
Je vous allègue des exemples parce que
les vertus de l'antimoine et ses forces sont
cachées; il faut les rechercher au plus profond
de son essence, ce qu'on ne comprendra
pas au commencement si facilement. Il
est nécessaire de vous introduire en telle
connaissance par les choses les plus notoires
et connues, afin que, tous les principes
étant compris, on puisse arriver à la
fin désirée.
L'antimoine est de même qu'un oiseau qui
vole en l'air, lequel par l'assistance des vents
se porte où il veut. L'opérateur ou l'Artiste se

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108 Avant-propos de l'auteur
peut comparer au vent, qui peut mener l'antimoine
où il lui plaît. Il le peut rendre rouge,
jaune, blanc, noir et comme il veut, selon la
disposition que son feu lui donne. Car l'antimoine
contient toutes les couleurs, comme
le mercure. Chose dont il ne faut pas s'étonner
parce que la Nature a deux ressorts admirables,
lesquels nous ne pouvons pas apprendre
aujourd'hui ni après (51).
L'antimoine est un livre dans lequel ceux qui
ne savent pas lire sont avertis que, s'ils désirent
apprendre et connaître ses mystères et ses utilités,
ils commenceront avec moi à connaître
les lettres et les éléments premiers, afin qu'ils
puissent lire d'eux-mêmes et monter d'une
classe à l'autre. En quoi l'expérience nous servira
de recteur pour faire le jugement à l'examen,
et donner les prix qu'on aura mérités
selon la doctrine d'un chacun.
Je ne puis passer sous silence ceux qui crient
journellement: « Crucifige! Crucifige! (52) » contre
tous ceux qui ordonnent des poisons aux
malades, qui préparent des venins et qui
montrent comment on peut s'en servir en la
médecine, et par le moyen desquels ils croient
que tant de personnes meurent, comme par le


51. Adde : Lorsqu'un illettré prend un livre, il ne sait pas ce que cet
écrit peut contenir en soi et il ignore la signification des signes qu'il
regarde, comme une vache une nouvelle porte. Or, quand cet ignorant
en reçoit d'un autre l'intelligence et l'usage, il ne prend pas cela
pour de la science, mais c'est pour lui quelque chose de commun et
de facile dont il connaît bien le négoce et l'usage. Mais il peut véritablement
comprendre, au point qu'il ne restera rien de secret ou
d'obscur dans ce livre, quand il aura lui-même maîtrisé sa lecture et
sa compréhension.
52. C'est-à-dire : « Crucifiez-le! Crucifiez-le! »

@

Le char triomphal de l'antimoine 109
mercure, l'arsenic et l'antimoine. Tous ceux
qui font tels cris et tant de bruit ne sont ordinairement
que des ignorants qui se disent
médecins et qui ne savent pas eux-mêmes ce
que c'est que [du] poison, ce qui est poison ou
médicinal, [eux] qui ne savent pas faire la séparation
du poison d'avec le médicinal; et c'est
ce qui les incite à déclamer contre ceux qui
sont leurs maîtres et qu'ils ne savent pas
reconnaître pour tels. Mais j'ai bien meilleure
raison de crier moi-même contre ceux-là qui,
véritablement, ordonnent les poisons avant
que de les avoir préparés, d'autant qu'ils n'en
ont pas l'esprit. Car si le mercure, l'arsenic,
l'antimoine, et autres semblables, demeurent
en leur substance comme ils sont sans être
bien préparés, ils sont véritablement [des] poisons.
Mais quand ils sont méthodiquement
préparés, toute leur virulence est éteinte et
dissipée, et [ils] sont convertis en médicaments
salutaires, lesquels résistent contre tous
autres poisons et les chassent lorsqu'ils se
trouvent engendrés dans nos corps. Car un
poison bien préparé, et de sorte qu'il ne
retienne plus aucune mauvaise qualité, résiste
et extirpe un autre poison quand il le rencontre.
Et s'il ne le chasse pas, il a tout au
moins la vertu de le préparer et de lui faire
pareillement perdre ses mauvaises qualités
et le rendre conforme à sa nature, nonobstant
qu'ils fussent tous deux poisons auparavant.
Je veux bien croire que ce que je viens de dire
suscitera des grandes disputes parmi les docteurs,

@

110 Avant-propos de l'auteur
lesquels examineront si la vérité des
choses est possible ou non. Et leurs jugements
seront très différents. Les uns seront d'opinion
qu'il est du tout impossible qu'on puisse
entièrement dépouiller un poison de toutes
ses mauvaises qualités, ce qui ne m'étonnera
point, d'autant que cette science leur est
inconnue et que leur moindre pensée est
d'apprendre un tel mystère. Mais il y en aura
néanmoins quelques-uns qui avoueront
qu'on peut bien, par le moyen de l'art, changer
une mauvaise chose en une bonne, et ils
défendront mon opinion.
Ne m'avouerez-vous pas, Messieurs les médecins,
que vous êtes de cette opinion que les
maladies et les causes morbifiques de nos
corps, qui sont toutes des poisons, se peuvent
changer en bon état et se rendre propres à la
santé ? Pourquoi donc ne voulez-vous pas
confesser que la malignité que contiennent
certains médicaments se puisse séparer de
leur bonté et que, par après, tels médicaments
soient utiles et nécessaires à la santé de
l'homme? Mais d'autant que l'expérience et
la science de telle opération est encore inconnue
à plusieurs, la plupart ne laissera pas de
crier: « C'est poison ! C'est poison ! » comme
les Juifs: « Crucifige! Crucifige! » [contre] notre
Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ, le rebutant
et réputant comme le plus grand, le pire
et le plus maudit poison de tous les hommes,
vu qu'il était le plus noble, le plus riche et le
plus précieux médicament de nos âmes pour
les délivrer du péché, de la mort, du Diable

@
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112 Avant-propos de l'auteur
et de l'enfer. Ce que ne voulaient pas reconnaître
ni approuver les docteurs et les pharisiens,
quoique cela fût vrai et demeurera
confirmé en toute éternité; et même les portes
de l'enfer n'auront point de puissance pour
renverser cette vérité. J'espère et suis assuré
que, quand il y aurait encore deux fois autant
de ces médisants et de ces docteurs de cabinet
et tous les autres charlatans qui veulent porter
le nom de médecins, et qu'ils criassent tous
ensemble contre l'antimoine : « Crucifige!
Crucifige! », il demeurerait malgré cela en possession
de ses facultés en dépit de leur ignorance
et, par le moyen des préparations qu'on
lui donnera, surmontera la gloire de tous ses
ennemis, les rendra confus et ensevelira le
renom qu'ils cherchent avec si grande ambition
(53).
Vous, Messieurs les grands docteurs et fameux
personnages qui persuadez aux empereurs,
rois, princes et autres potentats qu'il faut bien
se garder de se servir de tels médicaments, à
cause qu'ils sont nuisibles et vénéneux, vous
me devriez bien pardonner si j'ose vous dire
ou vous écrire combien me semble ridicule
votre opinion. Mais je n'en parle pas, d'autant
que vous ne sortez jamais des principes
que vous avez une fois appris et que vous ne
voulez pas faire d'autres observations que
celles que vous avez vues. C'est aussi pourquoi
vous ne devriez pas condamner celles
des autres. Car encore bien qu'on eût donné


53. Plus exactement : jusqu'à ce que les ennemis malfaisants de l'antimoine
périssent avec les ennemis du Christ sanglant.

@

Le char triomphal de l'antimoine 113
un tel poison, que vous dites extrême, à quelqu'un,
je me ferais fort assez de lui donner
(54) un contre-poison préparé en public
qui lui sauverait la vie et chasserait à l'instant
tout le poison duquel il devrait mourir aussitôt.
Et quoique les docteurs ne peuvent ni ne
veulent comprendre cette vérité et qu'ils la
croient impossible, n'importe, je sais les
moyens de me défendre et d'en montrer les
preuves quand on voudra, les ayant faites
devant des gens qui en peuvent rendre témoignage.
Et s'il me fallait disputer avec de tels
docteurs qui ne savent faire eux-mêmes de
telles préparations, parce qu'il faut les commettre
à d'autres, je suis assuré qu'en la vraie
école j'obtiendrais la place au-dessus d'eux
et qu'ils seraient obligés, à leur déshonneur,
qu'ils se missent bien bas. Car ils ne
connaissent pas les médicaments ni ce qu'ils
ordonnent à leurs malades, et même ne
connaissent pas les couleurs et si elles sont
blanches, noires, rouges, jaunes, grises ou
bleues; s'ils sont chauds, froids ou humides (55).
Ils lisent seulement et s'en tiennent là et ne
désirent pas d'en savoir davantage.
O mon Dieu! quelle conscience ont ces messieurs?
Comment traitent-ils leurs malades?
Ne trouveront-ils pas au jour du jugement la
Justice, s'il n'y en a point à présent pour eux?
Ils ne demandent que de l'argent; mais s'ils
pensaient aux devoirs où ils sont appelés,


54. Adde : avec l'aide de Dieu.
55. Adde : ou secs.

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114 Avant-propos de l'auteur
ils s'emploieraient nuit et jour à découvrir les
secrets de la Nature. Mais les travaux leur
semblent difficiles et pénibles; ils ne s'en soucient
pas, se contentant de cajoler le monde,
croient faire de belles guérisons en enfilant
des grands discours et laissent la guérison à
part. Le charbon est trop cher: c'est aussi
pourquoi ils en usent très peu, aimant mieux
épargner l'argent qu'il faudrait employer que
de trouver les merveilles de la Nature. Vulcain
n'est pas de leurs amis, car il ne se trouve
jamais en leur voisinage. Il suffit que leurs
alambics soient chez les apothicaires, où
ils se trouvent quelquefois pour écrire des
ordonnances; mais le seul son des mortiers
que fera le garçon de boutique peut chasser
au vent toutes ces recettes.
Mon Dieu! je vous supplie de changer un peu
les moeurs et le temps où nous sommes (56),
Donnez quelque fin à cette vaine gloire et prêtez
votre assistance à ceux qui ont confiance
en vous, afin qu'ils puissent surmonter ceux
qui les persécutent et haïssent.
Je veux inciter tous les confrères que j'ai en
ce monastère à prier Dieu jour et nuit pour
qu'il lui plaise d'éclairer l'entendement de
tous ces persécuteurs, leur faire connaître
sa toute-puissance en ses créatures et les
illuminer, de sorte qu'ils commencent à
rechercher par l'anatomie des choses les vertus
qu'il a cachées dans leur profondeur.


56. Plus exactement : « Dieu très clément! change les temps, mets fin
à la superbe, oppose-toi aux arbres afin qu'ils ne croissent jusqu'aux
cieux, aux géants afin qu'ils n'entassent montagnes sur montagnes!

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Le char triomphal de l'antimoine 115
J'espère aussi que sa miséricorde qui a créé
toutes les choses visibles et invisibles exaucera
nos prières, et si ce n'est de mon temps ou
celui de mes frères, ce sera après notre
mort (57). Ainsi soit-il.


Fin de la préface de l'auteur.

57. Adde : Peut-être alors se fera-t-il une pénitence à laquelle Dieu
accordera sa grâce pour que les taies épaisses et sombres soient retirées
des yeux de tous, que chacun retrouve la vue et, par une vraie
illumination, recouvre le vrai groschen. Que Dieu le fasse!

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CHAPITRE PREMIER

TRAITE DE L'ANTIMOINE
Pour commencer le traité de l'antimoine par
l'étymologie du nom, il faut savoir que les
Arabes l'appellent Asinat. Les Chaldéens
l'ont intitulé Stibium. Les Latins Antimonium.
Les Allemands Spiessglass à raison que telle
matière est fluide (58) et qu'on en fait du verre
qui retient toutes les couleurs desquelles on
peut le former.
C'est pourquoi il faut tirer conséquence qu'à
cette même raison que les Arabes, Chaldéens
et Latins, nos premiers pères (59), et autres
peuples ont donné un nom particulier à l'antimoine,
ils ne l'ont pas fait sans raison ni
sans avoir respecté la chose et observé ses
facultés.
Mais il ne faut pas douter que par le moyen
des jalousies naturelles on n'ait effacé ou
supprimé les écritures qui faisaient foi de ses
vertus pour les ensevelir. Car ses ennemis
ont très facilement pu corrompre les impressions
et les livres qui les déclaraient, d'autant
que le Diable peut faire beaucoup de choses
par la permission de Dieu à cause de nos
péchés et de notre ignorance, parce que


58. L'original allemand donne: spiessig, que les traducteurs latins
rendent par « radiata » (Spigellius) et par « vitrum striatum » (Kerkringius).
59. Les Allemands.

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118 Chapitre premier
Satan, qui est ennemi juré du genre humain,
a fait jusques à présent tout son possible et
employé toutes ses ruses afin que la vraie
médecine fût supprimée et ensevelie, et pour
tâcher d'ôter la gloire à Dieu qui est l'auteur
de tous les biens, et que les hommes ne
pussent lui en rendre grâce, comme aussi
pour priver la nature humaine d'une telle
assistance.
Et d'autant que la dispute des noms des
choses est inutile, car elle ne contribue ni ne
diminue rien de leur essence, je ne dirai rien
davantage sur les différents noms de l'antimoine.
Et la louange que l'on peut acquérir
de tout ce que nous faisons consiste seulement
en la vraie préparation des médicaments et
en la reconnaissance de la Bonté divine qui
leur a infusé les vertus que nous y trouvons
par nos labeurs. C'est pourquoi il est à propos
de commencer à démontrer la préparation
de l'antimoine et de décrire ses facultés,
afin qu'on en rende grâce à Celui qui les a
ordonnées.
Mais comme je vous ai avoué ci-devant que
l'antimoine était un poison, auparavant de
vous faire connaître ses vertus je vais vous
montrer par [un] exemple qu'un poison attire
à soi un autre poison et le chasse de nos corps
plutôt que tous les autres antidotes ou contre-
poisons. Et cela à cause de la sympathie et la
ressemblance de nature. Car il faut que vous
sachiez que la vraie licorne chasse toutes
sortes de poisons et ne les peut souffrir. En
voici la preuve.

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Le char triomphal de l'antimoine 119
Prenez une araignée vivante; faites un cercle
tout autour d'elle avec de la licorne. Vous
verrez qu'elle ne sortira pas du cercle que vous
aurez marqué, d'autant qu'elle fuit ce qui
résiste et est contraire à sa nature. Mais si vous
mettez quelque autre chose autour d'elle qui
symbolise avec sa nature venimeuse, elle n'aura
pas d'antipathie à passer par-dessus.
Notez de plus que si vous mettez un denier
d'argent qui soit creusé (comme il y en a en
Allemagne), avec la marque d'une fleur de lys,
à nager sur l'eau comme si c'était un petit
bateau, et que vous approchiez de ce dernier
un petit morceau de licorne, sans toutefois
qu'ils se touchent ensemble, vous verrez que
la licorne, par sa vertu spirituelle, chassera
en arrière le denier d'argent, de même que
si c'était un canard qui voudrait éviter le coup
d'un chasseur. Et au contraire, si vous jetez
un petit morceau de pain pur et net, sans
aucun mélange, dans un vaisseau rempli
d'eau jusqu'au bord, et que vous teniez de la
vraie licorne auprès de l'eau, pourvu qu'elle
ne la touche point, vous verrez que la licorne
attirera petit à petit la mie de pain à soi. En
sorte que c'est une merveille de voir la sympathie
des choses naturelles, comment l'une
attire l'autre qui lui symbolise, et chasse et
éloigne de soi celle qui lui est contraire.
De quoi les médecins peuvent tirer une juste
conséquence: que les poisons attirent à eux
ce qui est de semblable nature; et ce qui n'est
pas poison attire pareillement à soi ce qui
en est exempt. C'est aussi pourquoi l'on

@

120 Chapitre premier
peut aussi chasser tous les poisons de deux
manières: premièrement, par leurs contraires
qui y résistent et les combattent, ainsi qu'on
vient de [le] rapporter de la licorne. Secondement,
on les peut chasser de nos corps par
leurs semblables, à raison qu'un poison attire
l'autre à soi, comme la calamite attire le fer.
Il faut que tel antidote qui doit chasser le
poison, et qui est poison lui-même, soit néanmoins
préalablement préparé de telle façon
que sa malignité se convertisse en médecine
ou antidote et soit encore suffisante pour
chasser l'autre poison à raison duquel on
ordonne celui-ci.
Pareillement, le savon attire à soi et nettoie
les ordures et la graisse des draps et du linge,
quoique le savon ne fût auparavant que de la
graisse. Car il se fait de talc, d'huile d'olive et
autres choses semblables. Et la cause de cela
est qu'on a préparé les matières onctueuses
du savon par la séparation et que l'on y ajoute
du sel quand on le fait, qui est la principale
cause de sa vertu abstersive. Il a le pouvoir
d'attirer à soi et de purger aussi les immondices
onctueuses des linges. Pourquoi donc
niera-t-on que les poisons ne peuvent perdre
et quitter leur malignité par une préparation
convenable et devenir un antidote qui ait faculté
d'attirer les autres poisons et les chasser
de nos corps (60)?
Mais afin que je vous puisse démontrer les
propriétés inconnues de la Nature et vous


60. Adde : et rétablir la santé première.

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Le char triomphal de l'antimoine 121
faire connaître les matières bonnes ou mauvaises,
vénéneuses ou autres, Je vous proposerai
quelques exemples par lesquels la vérité
se manifeste, comme aussi la fausseté des
grands et relevés médecins, aussi bien que leur
négligence, se verra aussi manifestement que
clairement.
Prenez un oeuf gelé qu'on ait exposé au grand
froid; mettez-le dans de l'eau (61) froide quelque
temps, et vous verrez que la gelée ou la glace
qui était auparavant dedans l'oeuf sera attirée
dehors par le moyen de l'eau froide, et pénétrera
la coquille, et toute la substance intérieure
de l'oeuf se remettra en son premier
état comme s'il n'avait pas été gelé.
De même, si quelqu'un avait quelques parties
de son corps gelées et morfondues, qu'il
prenne de l'eau la plus froide qu'il pourra
trouver, comme de la neige fondue, et qu'il
l'applique sans perte de temps sur la partie
gelée: une fraîcheur attirera l'autre au-dehors,
et la partie demeurera en son premier état de
santé.
Et au contraire, si quelqu'un a quelque grande
chaleur ou inflammation en quelque partie
de son corps, qu'il applique sur le mal une
matière chaude, savoir de l'esprit de vin rectifié,
du meilleur qu'il pourra trouver, c'est-
à-dire qu'il soit presque tout feu, ou de la
quintessence du soufre, et très assurément il
verra qu'une ardeur attire à soi l'autre, à raison
de la ressemblance de leur nature, et il ne


61. Adde : extrêmement.

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122 Chapitre premier
sentira pas soulagement ou seulement rafraîchissement
de la partie, mais aussi l'entière
restauration de la santé.
Et pour plus de confirmation de cette vérité,
prenez des oeufs de grenouille qui apparaissent
au mois de mars, et faites-les sécher (62) sur une
planche; et après pulvérisez-les et mettez cette
poudre sur la plaie de quelqu'un qui aura été
mordu de quelque vipère ou serpent, et vous
verrez que cette poudre ôtera le poison de la
morsure, de sorte qu'après cela on pourra la
guérir facilement avec les médicaments ordinaires,
lesquels autrement n'y serviraient de
rien. La même vertu de cette poudre se peut
mettre sur du linge blanc que vous humecterez
plusieurs fois et que vous sécherez après
avec les oeufs de grenouille. Lequel linge doit
être coupé en petits lambeaux pour les appliquer
sur la morsure.
Semblablement, prenez un crapaud vif; pendez-le
par une jambe de derrière au soleil pour
le faire sécher comme il faut; mettez-le après
dans un pot bien couvert et réduisez-le en
cendre avec le feu; puis réduisez-le en poudre
très fine. Servez-vous de cette poudre pour les
blessures vénéneuses et je vous assure qu'elle
en attirera le poison. Et pourquoi cela? C'est
que, par le moyen de la calcination des crapauds,
leur vertu médicinale d'attirer le poison
se rend plus prompte et plus active et
propre à exécuter ses forces pour attirer à soi
son semblable.


62. Adde : au soleil.

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Le char triomphal de l'antimoine 123
Si quelqu'un vient à être infecté de la peste,
qu'il prenne exemple de ces choses vénéneuses
dont il vient d'être parlé et qu'on les observe
pour lui. Car vous trouverez que tout ce que
je vous dis par cet écrit est véritable, parce que
vous pouvez vous servir des choses vénéneuses
susdites en temps de peste pour ceux qui en
sont infectés, pourvu seulement que vous y
ajoutiez l'astre du soleil et l'esprit de mercure.
Car l'esprit de mercure tire à soi ses semblables,
ayant la faculté attractive de toutes les
maladies vénéneuses.
Mais d'autant que l'astrum solis -- duquel de
même que par la vertu du soleil céleste vivifiant
tout est engendré -- in genere universali
surpasse tous les autres en facultés, je crois
aussi que le plus grand de tous les remèdes
consiste en l'or (63); je veux dire en sa nature
et ses esprits qui sont l'astre du soleil terrestre,
desquels esprits tous les métaux et minéraux
au commencement de leur génération ont
tiré leur principe. Nous parlerons de tout ceci
plus amplement quand je te révélerai l'astre
du soleil sur ta conscience (car c'est le secret
des secrets).
Et véritablement l'antimoine, en ces cas susdits,
a la même vertu que l'or. Il faut entendre
corporellement, car je ne puis affirmer qu'il
l'ait pareil à l'astrum solis, quoiqu'en diverses
choses l'antimoine ait beaucoup plus que lui
des vertus. Néanmoins on [ne] peut dire que


63. Soleil. B. Valentin use du nom planétaire des métaux que le traducteur
français a souvent remplacé par le nom commun.

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124 Chapitre premier
tout ce que peut l'astrum solis, l'antimoine le
peut aussi (64).
Or, pour confirmer tout ce que nous avons
dit, il faut noter que Vulcain est le premier
maître et le principal agent de toutes nos opérations
et préparations. Car prenez une pièce
d'acier ou de fer bien dur et un caillou; battez-
les ensemble, et vous verrez qu'il en sortira du
feu qui s'allume par la force du mouvement et
de la collision.
Le soufre ou le feu qui est caché dans ces corps
durs se montre par le moyen de la collision et
de l'air, et se rend disposé à brûler. Le sel demeure
dans la cendre et le mercure s'envole
en même temps avec le soufre brûlant. De
même faut-il croire de l'antimoine, quand on
le prépare; car son mercure se sépare d'avec
son soufre et d'avec son sel par les moyens que
la Nature nous enseigne.
Et de même que le feu qui réside en ces matières
dures ne se montre pas si on ne l'excite,
ainsi tous les médicaments ont leurs vertus
cachées, lesquelles on ne connaît pas avant
qu'on ait séparé les choses impures et mauvaises
d'avec les bonnes par le moyen du
feu (65).
Les abeilles nous font foi de cette vérité lorsque
par leur industrie elles séparent le doux miel


64. Adde : Je ne parle pas de l'astre de Mercure 11 peut, en effet, être
engendré de la même matière que les susdits, mais il cède la prérogative
à l'astre du Soleil à cause de sa pénétrabilité.
65. Adde : J'explique ainsi sommairement la nature de l'antimoine:
toutes les choses cachées, tant qu'elles sont cachées, sont des arts.
L'arcane étant révélé, l'Art cesse et le travail advient, comme je l'ai
enseigné ailleurs.

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Le char triomphal de l'antimoine 125
des fleurs et des plantes (qui sont quelquefois
vénéneuses et amères), duquel on se sert à
plusieurs usages, tant en médecine que pour
la nourriture. On peut néanmoins tirer du
miel, qui est doux et agréable, le plus méchant
et le plus corrosif des poisons. Ce que personne
ne croit que ceux qui l'ont expérimenté;
et personne n'y prend garde que ceux qui en
font une soigneuse observation. C'est pourquoi
il ne faut pas mépriser le miel ni le rejeter
comme inutile pour ce sujet. Car encore
que l'ignorance ou malice de ceux qui le préparent
peut le faire devenir un grand poison,
il ne laisse pas d'avoir de grandes vertus et
utilités en la médecine. Le miel donc se forme
de cette sorte: les excréments et la fiente des
animaux servent pour engraisser la terre et
lui donner une humidité onctueuse, de laquelle
elle produit diverses sortes de fleurs,
herbes et autres plantes. Ce qui montre clairement
qu'il se fait auparavant une altération
et génération d'une chose en une autre, à savoir
de la fiente puante et mauvaise il s'en
forme une matière douce et odoriférante (66),
qui est le miel duquel on fait plusieurs médicaments
utiles et boissons. Et nonobstant tout
cela, on en peut aussi préparer les plus pernicieux
poisons de la Nature (67), qui tuent les
hommes et les bêtes.
C'est pourquoi je vous prie de faire réflexion


66. Plus exactement : des plantes desquelles les abeilles extraient le suc
ou la quintessence, à partir de laquelle se fait une altération ou génération.
67. Plus exactement : une essence toxique extrêmement pernicieuse.

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126 Chapitre premier
sur ces vérités. Et soyez assuré que si vous êtes
amateur de la science, bien que vous soyez
jeune, vieil, docte, ignorant, riche, pauvre,
artisan ou de quelques autres qualités que
vous puissiez être, suivez mes préceptes et les
mouvements de la Nature. Je vous éclaircirai
de la vérité et vous enseignerai comme il faut
séparer les choses bonnes d'avec les mauvaises
et les précieuses d'avec les inutiles.
Et touchant l'antimoine, on en peut préparer
un médicament, lequel est dépouillé de tout
poison et de tout danger. Car sa malignité se
convertit et se change en bonté par le moyen
de l'art qui le rend capable de remédier à
toutes sortes de maladies, pénétrer et digérer,
chasser et expulser toutes les causes morbifiques
comme le feu digère tout.
C'est aussi pourquoi sachez qu'il faut préparer
l'antimoine et le changer en une pierre,
laquelle est [par] sa faculté semblable au feu.
[C'est pourquoi] cette quintessence d'antimoine
est intitulée dans mes écrits partout lapis
ignis ou pierre de feu. Laquelle se faisant par
la coagulation et étant préparée comme je
dirai à la fin de ce traité, a la vertu de consumer
toutes les mauvaises humeurs du corps,
purger le sang au dernier degré de pureté et
fait tout ce que fait l'or potable.
C'est donc encore pourquoi vous qui n'en
savez rien et qui n'en avez aucune connaissance,
qui ignorez toutes expériences et qui
n'en savez aucunement la préparation, et qui
beaucoup moins avez pénétré les miennes, je
vous prie de ne pas censurer suivant la passion

@

Le char triomphal de l'antimoine 127
de vos pensées, mais plutôt d'apprendre auparavant
la vraie méthode de préparer l'antimoine;
comment il faut en séparer le poison et
en produire un médicament le plus noble du
monde. Et alors vous pourrez librement juger
et donner votre avis de ce qu'il vaut, et connaîtrez
la différence qu'il y aura de votre savoir
à celui que vous aviez auparavant (68).
Tous les médecins doivent observer qu'ils ne
fassent rien qui répugne et qui soit contraire
à la nature des choses (69). (C'est-à-dire qu'ils
ne se servent pas des moyens répugnants ensemble
pour exécuter leurs (70) intentions.)
Comme, par exemple, si vous vouliez verser
de l'esprit de vin dans de l'eau forte, il se ferait
une grande contrainte (71), à cause que ces deux
corps ne s'accordent pas ensemble; mais si
vous les savez unir ensemble en les distillant
(72), vous en trouverez d'autres effets merveilleux.
Pareillement, l'huile de tartre ou sa
liqueur ne doit pas se mêler avec du vinaigre


68. Adde : « O misérables sophistes mondains qui vous faites engrosser
d'une fausse sagesse, vous vous appuyez sur un fondement faux,
vous volez dans les nuées avec de vaines pensées et vous ignorez la
fin c'e votre repos! Je vous rappelle que vous serez tenus de vous justifier
devant le Fils de Dieu le jour de ce jugement terrible qui est
très proche. Cherchez, étudiez ce que l'on désire utiliser, ainsi vous
serez récompensés par votre travail. Confiez le reste à Dieu qui vous
accordera sa bénédiction et ne vous privera pas de son secours. Individus
paresseux et fainéants, bacchantes qui avez soin de ne rien
apprendre et qui craignez de vous salir les mains avec le charbon,
ne jugez pas, de crainte que plus tard vous offriez l'occasion de porter
contre vous une sentence que les fils de vos fils pourront écrire
sur un livre incorruptible.
69. Adde : de peur de chasser tout espoir de rétablir la santé.
70. Ses, dans le ms.
71. Embrasement.
72. Adde : de manière philosophique.

@

128 Chapitre premier
fort qui soit fait de vin. Car ils se contrarient
l'un l'autre et se fuient réciproquement,
comme font l'eau et le feu, quoiqu'ils soient
tirés tous les deux d'un même principe, à savoir
au vin.
C'est pourquoi dans la cure de nos maladies,
il faut bien considérer toutes les circonstances
du mal et du patient, et lui demander tout ce
qui s'est passé de son côté; après quoi, il faut
lui approprier les remèdes convenables à son
mal, afin que la bonté de vos médicaments ne
soit pas scandalisée au lieu de la gloire qu'ils
méritent et [qu'ils] ne soient pas blâmés.
Comme, par exemple, lorsque vous voulez dissoudre
du fer dans de l'eau forte: si vous y
versez de l'huile de tartre, lorsque l'eau forte
fait son opération, vous ne verrez pas seulement
que votre verre se brisera, mais vous
aurez aussi de la peine à vous garder d'embrasement.
Car la contrariété de ces deux liqueurs
allumera un feu, de même que la poudre à
canon, qui brûlera tout ce qu'il rencontrera.
Monsieur le docteur, avec son grand pellisson,
ne se sauverait pas d'un tel feu, car il ne sait
rien de tous ces secrets de [la] Nature (73).


73. Adde : Hommes misérables, docteurs ignares, médecins inexpérimentés,
vous qui écrivez de prolixes ordonnances sur de longues
chartes; vous, apothicaires qui remplissez des pots aussi gros que
ceux que l'on utilise dans les cours des grands seigneurs pour bouillir
assez de nourriture pour une centaine d'hommes, vous qui êtes
aveugles depuis si longtemps, permettez que l'on vous frotte les yeux
de collyre et de baume, afin que cessent vos éblouissements et que
vous obteniez le vrai miroir de la claire vision, ce que Dieu vous
accordera afin que vous reconnaissiez ses miracles et que vous considériez
ses oeuvres. Sa charité pousse ses racines en vous pour que
vous scrutiez la vraie médecine que le Prince céleste de toutes choses
a formée de sa main toute-puissante et par sa sagesse éternelle, et a

@

Le char triomphal de l'antimoine 129
Oh! si je n'étais pas religieux, comme je le
suis, de coeur et de bouche, et comme je le
serai toute ma vie, ainsi que j'en ai fait voeu, et
qu'il me fût permis de dire mes sentiments et
de déclamer contre ces ignorants, ces persécuteurs
de la vérité, je les mettrais bien bas. Mais
mon état m'apprend qu'il faut avoir patience.
C'est pourquoi laissons tous ces discours à
part et commençons à préparer notre antimoine.


donnée pour son utilité à la plus noble des créatures, l'homme,
comme secours dans l'extrême nécessité ou pour sa santé.
O misérable! O putride et fétide sac de vermines! O ver de terre et
vile créature, pourquoi regarder si intensément la coque et négliger
l'amande? Jamais tu ne remercies ton Créateur qui t'a formé à son
image, jamais tu ne lui rends grâce de ses miracles! Arrière, redeviens
toi-même, représente-toi toi-même et la forme de ton effigie,
afin qu'elle te fasse honte de ton ingratitude, parce que tu ne recherches
pas ce que Dieu a caché dans les biens qu'il a concédés et
qu'il a répandus dans ses créatures.
Mais je me tairai et me retiendrai de déplorer cette misère, cette cécité
et cette erreur, de crainte que mes larmes que je retiens avec peine
n'abîment mes écrits en tombant sur eux.
Je suis un ecclésiastique faisant partie d'un ordre auquel je me soumettrai
totalement de coeur et de parole aussi longtemps que mon
âme vivra dans mon misérable corps, et je ne me permets d'écrire
que ce qui est compatible avec mon ordre. Autrement, j'élèverai la
voix, comme une trompette. Et si j'étais un juge séculier, je m'accorderais
une audience chez ces personnages orgueilleux qui non seulement
ne connaissent pas la vérité, mais qui, ignares, la persécutent
en mentant, la calomnient, la vitupèrent et l'oppriment de toutes
leurs forces. Dieu tout-puissant et très-haut, Seigneur des multitudes,
qui siège sur un trône sublime, gouvernant le ciel et la terre que tu
as créés, conservant les étoiles, disposant les éléments et les firmaments
pour qu'ils demeurent dans leur cours, en face de qui tremble
tout l'univers et qui épouvante les esprits infernaux, regarde le jeu de
ce monde ingrat, enseigne aux fils des hommes à connaître plus intérieurement
ce que tu leur proposes plus extérieurement, afin que tu
sois glorifié en ton trône, vraiment reconnu en ta puissance et loué
en ton infinie souveraineté. Moi, en vérité, je rends grâce à ta très
haute majesté de tes miracles et bienfaits immenses, de la santé et
des richesses, car je ne peux rien te témoigner de plus dans ce monde
temporel et corruptible.

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CHAPITRE II
DE LA DESCRIPTION
DE
L'ANTIMOINE
Pour faire donc le fondement à notre Chariot
triomphal de l'Antimoine (74), dans lequel il a
son trône et son empire et par lequel il est
élevé à sa gloire et à sa perfection, il faut avant
toute chose démontrer l'origine de sa racine
et de ses principes; comment il opère et se
forme dans les entrailles de la terre; à quelle
disposition des astres il est soumis et quels
éléments le produisent.
Vous saurez donc que l'antimoine n'est autre
chose qu'une fumée ou bien une vapeur excitée
par les astres dans les entrailles de la terre
et, par le moyen des éléments, réduite à une
coagulation formelle. Et les mêmes constellations
qui produisent le mercure produisent
aussi l'antimoine, lui communiquent son essence,
ses vertus, ses opérations et ses qualités
du commencement; et il n'y a nulle autre différence
en leurs principes de génération, sinon
que l'antimoine est plus dur et plus coagulé
que le mercure -- ou argent-vif -- en son commencement.
La raison de cette plus grande


74. Plus exactement : afin que nous écrivions de l'antimoine et que
nous saisissions son fondement...

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Le char triomphal de l'antimoine 145
coagulation de l'antimoine est qu'il a plus de
sel en ses trois principes matériels, quoique
néanmoins le sel soit la moindre partie de ses
trois principes. Mais respectivement il en a
plus que le mercure, et c'est ce qui le coagule.
Car le sel endurcit toutes choses et les coagule,
ce qui manque au mercure qui en a très
peu.
C'est pourquoi, à raison que le mercure
contient en soi un esprit chaud et sulfureux,
qui ne paraît néanmoins pas, il est toujours
fluide et ne peut se coaguler si on ne lui
ajoute d'autres esprits métalliques qui se rencontrent
les plus propres pour cet effet dans
la mère de Saturne; et sans iceux on ne peut le
figer. Et [il ne peut en être autrement] si le mercure
n'a lui-même la Pierre philosophale par
laquelle il puisse réduire lui-même ses trois
principes en une proposition si bien concordante
qu'il ait par après le corps fluide (75),
solide et qui puisse résister au marteau et au
feu comme les autres métaux. Autrement, il
demeure toujours fluide (comme il l'est de
nature), jusqu'à ce qu'on lui ait ôté un tel
principe.
C'est pourquoi tous les animaux et végétaux
sont trop faibles pour le coaguler et le rendre
fixe, comme certaines personnes s'étudient en
vain (76), Car le mercure est feu par toutes ses
parties. C'est aussi pourquoi il résiste à tout
feu et ne se laisse pas fixer par icelui: ou bien
il s'évapore et s'enfuit incontinent par ses esprits


75. C'est-à-dire fusible.
76. Adde : parce qu'ils ne sont pas des espèces métalliques.

@

146 Chapitre II
et se résout en huile incombustible, ou
bien il demeure tellement coagulé après sa
fixation qu'il est impossible de le rompre. Au
reste, tout ce qui se peut faire avec l'or se fait
aussi avec le mercure préparé comme il faut.
Car après sa vraie coagulation, il ressemble
entièrement à l'or, à raison qu'il a les mêmes
principes originaux qu'icelui.
Mais laissons à part le mercure, puisque notre
intention est de parler de l'antimoine, quoique
ces comparaisons ne soient pas inutiles pour
[un] plus grand éclaircissement (77).
Il faut donc noter et bien observer que les minéraux
et les métaux ne sont autre chose
qu'une vapeur ou fumée qui est attirée par
quelque astre prédominant de l'élément de la
terre, comme par une distillation du monde
universel. Laquelle influence céleste opère
jusqu'au centre de la terre par sa propriété
aérienne et ses qualités chaudes; de sorte que
telle constellation opère spirituellement et
donne de ses qualités à telle vapeur qu'elle
élève, laquelle se résout en une liqueur dont
tous les métaux et minéraux prennent leur
origine; et [il] s'en forme un tel ou un autre,
selon la prédomination des trois principes
(selon qu'il y a plus de mercure, de soufre ou
de sel); ou moins de l'un ou de l'autre, ou


77. Plus exactement : Mais encore que mon dessein ne soit pas d'introduire
ici une discussion en parlant très abondamment du mercure,
mais simplement, candidement, de décrire à partir de son fondement
vrai le principe de l'antimoine, le mercure peut être utile
pour poursuivre l'étude de l'antimoine. Ce que j'ai induit, par parabole,
du mercure ne l'a pas été sans fruit pour la méditation suivante,
mais pour que l'antimoine soit plus correctement compris
lui qui a une origine mercurielle.

@

Le char triomphal de l'antimoine 147
qu'ils se trouvent égaux, de manière que
quelques métaux sont fluides, d'autres fixés.
Les fixés sont communément l'or, l'argent, le
cuivre, le fer, l'étain et le plomb. Outre ces
métaux, il se forme aussi des mêmes trois
principes, selon la proportion inégale de leur
mélange, des autres minéraux comme le vitriol,
l'antimoine, la marcassite, l'ambre, et
plusieurs autres qu'il n'est pas nécessaire de
produire ici. Mais l'or, dès son commencement,
se perfectionne et contient en soi un
soufre et un mercure parfaits, au-delà de tous
les autres métaux et minéraux. De même aussi
ses vertus sont beaucoup plus parfaites et
vigoureuses que celles de tous les autres métaux
(78). C'est pourquoi en l'astre du soleil on
trouve ce qui est aux autres, et encore beaucoup
plus, à cause de son plus de perfection.
Au reste, je crois que quand on aura réduit ce
soufre en sa perfection par le moyen du feu,
il se trouvera en grande quantité en tous les
autres métaux et minéraux.
Il y a bien un minéral, duquel j'ai fait mention
plusieurs fois, dans lequel le soufre du
soleil se trouve aussi parfait, aussi puissant et
encore plus, que dans l'or même. Vous trouverez
encore deux sortes de métaux qui
contiennent la même vertu sulfurienne du soleil
et desquels je ne dirai rien à présent.


78. Plus exactement : mais comme l'or dans son astre et commencement
est infecté et a reçu une propension vers un soufre et un mercure
plus pur et plus parfait que tous les autres métaux et minéraux, sa
vertu opérative est par conséquent plus étendue et plus puissante en
acte que les astres des autres métaux et minéraux; et c'est pourquoi...

@

148 Chapitre II
L'antimoine n'est donc autre chose qu'un
minéral fait par une vapeur élevée et résoute
en une liqueur. Laquelle vapeur est le vrai
astre de l'antimoine (79). Et cette liqueur attirée
de l'élément de la terre par les astres célestes
et étant desséchée par l'élément du feu qui est
en l'air, se réduit par la coagulation en une
forme et essence palpable (80), dans laquelle
forme le soufre prédomine, ensuite le mercure;
et la moindre partie des trois principes
est le sel, duquel il y en a néanmoins autant
qu'il suffit pour lui donner une forme solide.
Les qualités premières et élémentaires de l'antimoine
sont sèches et chaudes et ne participent
en la froidure et humidité qu'en un
degré bien plus bas; de même aussi le mercure,
ou argent vif commun, et l'or corporel
ont plus de chaleur que de froidure.
Et ceci suffit de la matière et des trois principes
de l'antimoine, ainsi que [comment] par
l'archée il se forme dans l'élément de la terre.
Mais d'autant qu'il importe fort peu à plusieurs
de savoir tous ces miens discours précédents
et [qu'ils] ne se soucient pas en quel
centre se trouve l'astre d'antimoine, ou de
quels principes il est formé, et qu'on désire
seulement savoir son utilité, son usage et sa
préparation, afin de le pouvoir rendre parfait
et voir ses facultés, desquelles on a tant écrit
jusqu'à présent qu'il n'y a ni riche ni pauvre,
docte ou ignorant, qui n'en ait parlé et qui


79. Plus exactement : Cette émanation spirituelle des astres est le vrai
astre de l'antimoine.
80. Adde : de laquelle naît formellement l'antimoine.

@

Le char triomphal de l'antimoine 149
n'attende avec grand désir une dernière description,
je vais finir tous ces préambules et
vous instruire simplement et fidèlement de
toute la doctrine d'icelui, autant que mes labeurs
et mes observations me le permettent.
Il est bien vrai que j'ai employé en cela bien
du temps et beaucoup de travaux; et si néanmoins
je n'ai pas connu toutes ses vertus,
[c'est] d'autant qu'en sa préparation après une
merveille il en survient une autre: des couleurs,
des vertus et des opérations infinies, les
unes après les autres, de sorte qu'on n'en
trouve jamais la fin.
Tout le monde a horreur du seul nom d'antimoine,
et un chacun le déteste comme le plus
grand et le plus puissant de tous les poisons;
on crie: « Gardez-vous bien de prendre de
» l'antimoine », et particulièrement les grands
médecins et philosophes des universités. Il est
vrai, ainsi que je l'ai déjà confessé ci-devant
et, pour ce sujet, je ne conseille à personne de
s'en servir s'il n'est bien préparé (81). Mais je
vous assure en vérité, aussi vrai que Dieu est


81. Plus exactement : Ainsi l'antimoine est un poison, non pas bénin,
mais particulièrement et violemment meurtrier pour les hommes et
les animaux. C'est pourquoi la foule des médecins et la plèbe ignorant
la vraie médecine n'ont aucune connaissance réfléchie de l'antimoine,
vu qu'elles le rejettent comme un poison et que les grands
médecins l'interdisent comme dangereux, et que les professeurs
ressassent jusqu'à s'égosiller aux étudiants des universités: « Gardez-vous,
gardez-vous de l'antimoine! c'est du pur poison. » Emus
par ces opinions, les citoyens des petites villes prohibent l'usage de
l'antimoine. Car la plupart des hommes sont bouleversés par ces
clameurs, si bien que jusqu'à mon époque personne n'a voulu accorder
audience à l'antimoine ou faire confiance aux innombrables et
ineffables remèdes qu'il renferme. En vérité, en vérité je vous le dis,
mes écrits sont vrais, etc.

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150 Chapitre II
le Créateur du ciel et de la terre et de toutes
les créatures, qu'il n'y a pas de plus souverain
ni de plus précieux remède sous le ciel que
dans l'antimoine.
C'est pourquoi, mon cher enfant, et vous ami
lecteur, comprenez bien mon discours et
observez les expériences que j'ai faites de
l'antimoine. Car ma théorie procède des fondements
de la nature et ma pratique de l'expérience,
laquelle peut démontrer aux incrédules
les merveilles et l'utilité que j'en ai
produites.
Et si quelqu'un de ces docteurs, de ces maîtres,
de ces bacheliers, de ces médecins avec le bonnet
rouge, me dit qu'il n'en faut pas user, à
raison qu'on est incertain s'il est préparé
comme il faut, je lui demande pourquoi l'on
se sert si volontiers et si librement de la thériaque
dans la composition de laquelle, outre
les autres poisons, il y entre le serpent appelé
thyrus, qui est un poison extrême. Ne dois-je
pas dire par même raison: « Gardez-vous
» bien d'en user, il y a du poison dans la thériaque
» »? Ils me répondront peut-être que
ces poisons sont préparés comme il faut et
qu'ils servent de contre-poison. De même
aussi répondrai-je que l'antimoine ne se doit
aussi user qu'après sa vraie préparation,
laquelle lui ôte tout son poison (82).


82. Adde : Le futur disciple de l'antimoine, ayant avant toutes choses
dit ses prières, fréquentera l'école de Vulcain qui est le maître et le
docteur de tous les secrets dont se rient les demi-savants, alors qu'ils
n'ont appris du feu aucun arcane, en raison de leur paresse, et qu'ils
empêchent par leur inertie leur manifestation. Et ces fous peuvent
bien clamer qu'on peut faire certains médicaments sans Vulcain.

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Le char triomphal de l'antimoine 151
Je me soucie fort peu de tout ce qu'ils peuvent
dire; et quoiqu'ils soient les persécuteurs de
l'antimoine, ils ne sauraient me montrer ni
meilleur remède ni même aussi bon que celui
qui se fait avec l'antimoine. Car je sais de
science certaine qu'avec l'antimoine, on fait
des remèdes aussi bons qu'avec l'or et le mercure
(excepté l'astre du soleil), et qu'on en prépare
cet or potable pour guérir la lèpre, et
l'esprit de mercure, qui est le souverain remède
de ces nouvelles maladies inconnues,
comme le mal vénérien ou la vérole, et autres
médicaments salutaires (83).
Mais avant que je vous fasse savants et que je
vous enseigne la préparation de l'antimoine,
puisqu'il est si vénéneux, quelqu'un pourrait
me demander comment il se peut faire que les
minéraux soient des poisons, et quelle est
l'essence du poison, et de quoi peut procéder
une telle malignité; comment on peut aussi la
séparer d'une telle matière métallique pour
en faire des bons remèdes qui soient utiles et
sans danger. A quoi je répondrai succinctement
qu'il faut considérer en deux manières
l'essence des poisons, à savoir naturelle et
surnaturelle.
Et la première raison pourquoi, c'est que le
Seigneur qui gouverne tous les cieux, les astres


83. Adde : Mais ces contempteurs ne le peuvent savoir ni observer.
L'ignare ne peut juger, tout comme une bourrique qui ignore la
musique ne peut enseigner au berger comment il doit fabriquer un
pipeau. C'est pourquoi celui qui veut porter un jugement correct
doit avant toute chose connaître ce sur quoi il devra se prononcer
et savoir à la fois grâce aux livres et à l'expérience, ce qui est vrai et
ce qui est faux, afin de porter un jugement objectif

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152 Chapitre II
et la terre, a créé des poisons parmi ses créatures,
et principalement dans les minéraux,
pour faire paraître l'ordre, les merveilles et la
toute-puissance et bonté de sa majesté, nous
proposant devant les yeux telles choses pour
nous faire connaître le bien et le mal, nous
ayant aussi donné le jugement et la raison
pour les comprendre, et le libre arbitre pour
suivre le bien et fuir le mal si nous voulons
(84).
En second lieu, les poisons s'engendrent dans
les entrailles de la terre ou en autres lieux par
certaines constellations, lorsqu'il se fait des
opérations contraires et malignes des planètes
et des étoiles, par lesquelles les éléments sont
infectés et peuvent produire dans le Petit
Monde des dispositions pestilentielles et autres
maladies malignes; de même se doit aussi entendre
des comètes.
En troisième lieu, les poisons se forment par
la conjonction de deux choses contraires,
comme lorsque quelqu'un étant en passion de
colère ou de tristesse, ou étant échauffé en
quelque autre façon, boit froid: par l'antipathie
de ces deux qualités, il se fait un poison


84. Adde : De la même manière se tenait au milieu du paradis l'arbre
de nos premiers parents dont l'usage conduisait au bien et l'abus au
mal, puisqu'à cause de lui le commandement de Dieu fut violé et la
mort introduite dans le monde. L'autre cause, c'est pour que, connaissant
le bien et le mal, l'on fuie le mal et l'on se dirige vers le bien.
Car Dieu ne veut pas que les hommes plongés dans la mort périssent
totalement, mais qu'en s'éloignant du mal ils s'avancent vers les meilleures
choses et évitent de perdre leur âme. Ainsi nous exposa-t-il
le bien et le mal grâce à des similitudes que l'on retrouve aussi bien
dans le précepte de son Verbe que dans l'oeuvre de sa création afin
que nous choisissions ce qui est utile à notre santé et que nous évitions
ce qui lui est nuisible.

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Le char triomphal de l'antimoine 153
dans nos corps qui nous conduit à la
mort.
Finalement, si quelqu'un est blessé mortellement
de quelque arme que ce soit, telle arme
est poison à notre égard, parce qu'on en abuse
contre notre vie, laquelle sera au contraire
un antidote si nous nous en servons à propos
pour nous défendre quand on nous
attaque.
On connaît toutes sortes de poisons par l'instinct
de la nature. Car tout ce qui est contraire
et auquel répugne une chose est poison.
Comme lorsque certaines personnes ont en
horreur des viandes qu'elles ne peuvent supporter.
Car alors telles viandes sont leur poison,
à cause qu'elles sont contraires à leur
nature; et au contraire elles ne sont pas nuisibles
à celles qui les aiment.
Tous les poisons s'engendrent principalement
dans la terre comme une essence mercurielle
-- je parle des poisons des minéraux --,
laquelle n'est pas encore parfaite et bien digérée
en sa forme, qui est contraire et répugnante
à la nature; d'autant que cette essence
mercurielle n'a pas encore atteint sa perfection
et concoction entière, elle pénètre tout
le corps et ne peut être digérée par notre
chaleur naturelle. De même que si nous mangions
du blé tout cru et vert sans aucune préparation
notre estomac aurait de la peine à le
digérer et en recevrait affaiblissement de tout
le corps, d'autant que notre chaleur naturelle
est trop faible pour le réduire à une
concoction telle qu'il requiert. Mais le blé

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154 Chapitre II
qui est réduit en sa maturité par la chaleur
du Grand Monde doit avoir de plus une
coction et perfection plus grandes par le feu
du Petit Monde, afin que l'homme le puisse
digérer plus facilement. Ce qu'il faut aussi
entendre de l'antimoine. Car d'autant qu'il
n'est pas encore fixe et parfait lorsqu'on le
tire de la mine, il est trop puissant et trop
cru pour notre estomac. Ce qui est universellement
vrai de tous les cathartiques et médicaments
laxatifs, soit des minéraux, animaux
ou végétaux, lesquels sont tous [des] poisons
à cause de leur nature et de la matière volatile
et mercurielle qu'ils contiennent et qui prédomine
encore en eux. Lesquels esprits volatils
sont la cause que ces médicaments purgatifs
chassent dehors tout ce qu'ils rencontrent.
Ce n'est pas à dire que tous les médicaments
purgent de la même façon, ou qu'ils se
portent tous directement à tirer les humeurs
qui sont les causes morbifiques. Car il y
a grande différence entre eux. Ceux qui
chassent et attirent les racines des maladies
doivent être fixes. Car ceux qu'on a fixés par
artifice, ou qui le sont de nature, cherchent
aussi dans nos corps des maladies fixes et
les déracinent entièrement, ce que ne peuvent
pas exécuter les remèdes laxatifs qui ne sont
pas fixés. Lesquels se peuvent comparer à un
torrent rapide qui entraîne par violence ce
qu'il rencontre seulement par les lieux où il
passe. Mais les médicaments fixes ne purgent
pas les selles, mais seulement en poussant
au-dehors par les sueurs, lesquelles n'entraînent

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Le char triomphal de l'antimoine 155
pas simplement la paille des maladies
avec eux, mais bien la semence et la
racine, ce que ne font pas ces autres médicaments
crus et qui ne sont pas fixés, lesquels
laissent la semence et la racine, n'entraînant
que la surface et ne touchant jamais au
centre.
C'est pourquoi on doit savoir que le poison
de l'antimoine se doit entièrement séparer
avant qu'on en puisse user en la médecine
avec bonne conscience. Et il faut observer
la séparation du bon d'avec le mauvais, du
fixe d'avec ce qui ne l'est pas, du poison
d'avec le médicament. Ce qui ne peut se faire
que par le moyen du feu, c'est-à-dire par la
préparation de Vulcain, qui est le professeur
et recteur de toutes ces opérations. Car ce que
le feu du Grand Monde a laissé à perfectionner
ou à digérer dans les choses doit être
achevé par le moyen du Vulcain du Petit
Monde, qui rend tout en sa dernière perfection.
Et il ne faut pas s'étonner si le feu a
cette force de séparer les choses impures
d'avec les pures (85). Car l'expérience journalière
nous en fait foi par la diversité des
couleurs et autres qualités qu'il induit successivement
dans les corps qui passent par
lui (86).


85. Adde : ce qui est salubre du venin, et le remède de ce qui est
nuisible.
86. Adde : Car la séparation et le feu, en produisant la fixation,
enlèvent le venin et produisent à sa place un remède salubre. C'est
pourquoi le feu sépare le venin du remède, le bien du mal, de quoi
aucun médecin ne peut ou n'ose témoigner, à moins qu'il n'ait
contracté une étroite familiarité avec Vulcain, et obtenu le bain

@

156 Chapitre II
Oh! si la subtilité de tous ces docteurs pouvait
pénétrer la vérité de mes secrets, qu'ils quitteraient
bientôt les folies qu'ils étudient et
chercheraient les moyens de séparer comme
moi les choses impures d'avec les médicaments
(87).
Je vous dis derechef que dans l'antimoine on
trouve un mercure, un soufre et un sel qui
sont les souverains médicaments de la santé
des hommes. Le mercure de l'antimoine
consiste dans son régule; le soufre en sa rougeur;
et son sel demeure dans la terre noire
qu'on laisse. Et lorsqu'on sait bien séparer ces
trois choses l'une d'avec l'autre, et derechef
les unir ensemble selon les règles de l'art
et qu'on en peut faire une fixation sans poison,
celui-là se peut vanter avec honneur qu'il
a trouvé la pierre de feu qui se fait de l'antimoine
pour la santé des hommes (88).
C'est pourquoi je vais vous donner diverses
préparations de ces médicaments; la façon
.


infernal de l'amitié dans lequel l'épouse est purgée de toute immondice,
afin qu'elle puisse dormir avec son époux dans le lit conjugal
légitime.
87. Plus exactement : O subtilité mondaine! Toi qui méprises ou ne
comprends pas mes écrits, si tu savais ce que je peux t'enseigner, ce
qu'on nomme fixe et volatil, ce qu'apporte la signification de la
séparation du pur et de l'impur, tu oublierais bien des choses inutiles
et, négligeant les nuées où tu te tiens, tu me suivrais.
88. Dans le texte original, c est l'antimoine lui-même qui prend la parole.
On doit donc lire : « Et moi, dit l'antimoine,... Mon mercure... », etc.
Adde : Car on peut trouver dans l'antimoine toutes les couleurs du
monde, le blanc, le noir, le rouge, le vert, le bleu foncé, la couleur
cendre, le jaune et d'innombrables autres teintes qui peuvent être
préparées de diverses manières à partir d'incroyables mélanges et
qui peuvent être connues de diverses manières et employées à divers
usages, chacune étant légitimement disposée dans son état adéquat
et dans son ordre prescrit.

@

Le char triomphal de l'antimoine 157
d'en ôter le poison, de les rendre fixes et de les
séparer comme il faut.
Le lecteur saura auparavant que les vertus de
l'antimoine se peuvent comparer à celles
d'une pierre précieuse en particulier, comme
il y a certains métaux qui symbolisent plutôt
avec une telle pierre qu'avec une autre; mais
que l'antimoine contient et a en soi universellement
les différentes vertus de toutes les pierreries.
Ce qui se montre assez clairement par
les couleurs qu'il contient et qu'il change par
le moyen du feu. Sa rougeur vive et claire est
appropriée à l'escarboucle, aux rubis et au
corail; sa couleur bleue, au saphir; la verte,
aux émeraudes; la jaune, aux hyacinthes et la
noire aux grenats, qui ont une couleur noire
cachée.
Et selon les métaux, la couleur noire de l'antimoine
est appropriée à Saturne; la rouge au
fer; la jaune à l'or; la verte à Vénus; la bleue
à l'argent; la blanche à Mercure; et les autres
couleurs mêlées à Jupiter.
Et de même que nous trouvons toutes les couleurs
des pierreries et des métaux dans l'antimoine,
il contient aussi toutes les vertus médicinales;
lesquelles sont en si grand nombre,
aussi bien que les couleurs dans l'antimoine,
qu'il est impossible à l'homme de les pouvoir
toutes connaître par le moyen de ses travaux.
Quelquefois, l'antimoine se résout par distillation
en une liqueur aigre, de même que du
vinaigre. D'autres fois, il se réduit en une matière
rouge et transparente, douce et agréable,

@

158 Chapitre II
comme du miel et du sucre. Quelquefois
aussi, il acquiert une amertume aussi
puissante que celle de l'absinthe; et, dans
d'autres temps, on le réduit en une matière
âcre et piquante comme de l'huile de sel. De
sorte qu'il change ses qualités et ses vertus
selon les préparations qu'on lui donne. Car
parfois il se change en une montagne olympique
par le moyen de la sublimation, de
même qu'une aigle volante, rouge, jaune et
blanche. Etant distillé par descensum, il donne
aussi ses couleurs différentes, de même que
par la réverbération, laquelle le réduit en un
métal semblable au plomb. On en fait aussi
du verre transparent, rouge, jaune, blanc,
noir et d'autres couleurs, desquelles il n'est
pas toujours à propos de se servir en la médecine
s'il n'a passé par un autre examen.
Il se résout aussi en des huiles étranges et
admirables, desquelles les unes se font sans
addition, c'est-à-dire sans mélange d'aucun
autre ingrédient. D'autres se font avec addition
de quelques matières. Et l'on s'en sert
intérieurement pour les maladies internes, ou
bien extérieurement pour les plaies, ulcères
et autres maladies externes.
On en fait aussi des extraits admirables, lesquels
sont si différents en leurs couleurs, que
si l'oracle d'Apollon était encore en état,
comme du temps des païens, il aurait de
la peine à les déclarer toutes comme il
faut.
On en prépare aussi un mercure vif, et un
soufre ardent comme le commun. De sorte

@

Le char triomphal de l'antimoine 159
qu'il peut servir à faire de la poudre à canon.
Et finalement, on en tire un sel très naturel
et plusieurs autres choses.
C'est pourquoi il est temps de vous montrer
sa préparation : comment il en faut tirer
l'essence, son magistère, son arcane, son
élixir, ses teintures. Lesquelles vous observerez
lorsque je donnerai la préparation de la
pierre de feu; outre plusieurs autres secrets
particuliers, dont le commun ignore en tout
ou au moins la plus considérable partie, d'autant
que les Égyptiens, les Arabes et Chaldéens,
étant morts il y a longtemps, [ils] ont
aussi enseveli avec eux ces secrets de [la]
Nature qui se peuvent employer à la vraie
médecine sans aucun danger, mais avec grande
utilité.
Observez donc diligemment toutes les préparations
l'une après l'autre, ainsi que je vous
les proposerai, parce qu'il n'y en a pas une
qui ne soit d'une grande utilité. Car les médicaments
fixes et préparés de l'antimoine
chassent les maladies du corps. Mais ceux qui
ne sont pas fixes, comme l'antimoine cru,
sans être préparés, ouvrent et purgent seulement
la première région du corps, comme
l'estomac et les boyaux, et laissent le fondement
de la maladie sans le tirer.
La préparation de l'antimoine (89) se fait donc
seulement par le moyen du feu, après l'invocation
de l'assistance divine. Elle se fait de plusieurs
façons, selon l'ordre du feu et la diversité


89. Plus exactement : Je vais maintenant aborder les diverses manières
de préparer l'antimoine et toutes les clefs de sa préparation qui...

@

160 Chapitre II
des opérations, desquelles toutes ses
vertus et ses forces dépendent aussi par conséquent.
L'antimoine a une couleur mêlée de rouge,
noir et blanc, et sa première préparation est
la calcination et réduction en cendres qui se
fait comme vous le verrez au chapitre suivant.


CHAPITRE III
DE LA CALCINATION DE L'ANTIMOINE ET DE SA REDUCTION EN VERRE CLAIR ET NET
Prenez du meilleur antimoine de Hongrie, ou
autre, que vous pourrez trouver, et le pulvérisez
sur une table de marbre ou de porphyre,
le plus subtilement qu'il vous sera possible.
Et vous le mettrez ainsi pulvérisé dans un vase
de terre qui soit large, délié et presque plat (90)
(de manière que cette poudre d'antimoine
soit éparse et comme parsemée, et non pas en
monceaux). Ce plat ou vaisseau de terre, qui
ne doit avoir les bords que de deux travers de
doigts de hauteur, sera mis dans un fourneau
calcinatoire, sous lequel il faudra faire au
commencement un feu modéré avec du charbon.


90. Adde : rond ou carré.

@

Le char triomphal de l'antimoine 161
Et quand vous verrez que l'antimoine
commencera à fumer, vous le remuerez sans
intermission avec quelque instrument de fer;
ce qu'il faudra continuer jusqu'à ce qu'il ne
fasse plus de fumée ou de vapeur. Et quand
vous verrez qu'en le calcinant ainsi il s'amassera
ensemble et s'attachera comme de la
neige et comme une boule, il faudra le tirer
hors du feu et le laisser refroidir; le broyer
derechef subtilement et le remettre de même
sur le feu; le remuer et calciner de nouveau
comme auparavant, et continuer ainsi à le
calciner et remuer jusqu'à ce qu'il ne fume
plus du tout et ne s'attache plus ensemble et
demeure en sa couleur blanche comme de la
cendre blanche. Et alors la calcination sera
achevée.
Vous le mettrez ensuite dans un vase de terre
semblable à ceux que les orfèvres prennent
pour fondre l'or et l'argent; et le mettrez
au fourneau à vent, ou dans un autre fourneau
près du soufflet. Et vous lui donnerez
telle ardeur en soufflant que l'antimoine se
fonde et soit aussi coulant que de l'eau claire
et nette.
Et quand vous voudrez savoir et éprouver
si le verre d'antimoine a acquis sa vraie
consistance et sa couleur transparente, mettez
dedans votre creuset de terre une verge de fer
longue et froide, et le verre d'antimoine
s'attachera au bout. Lequel vous détacherez
avec un marteau. Et s'il paraît beau et transparent
et clair au jour, alors le verre sera parfait.
Ce que doivent bien observer les jeunes

@

162 Chapitre III
disciples et étudiants en l'art spagirique -- car
Je n'écris pas ceci pour ceux qui sont déjà
versés en la pratique -- lesquels doivent savoir
qu'il n'y a rien de plus facile que de préparer
le verre d'antimoine, et que tout le verre qui
se prépare d'autres métaux et minéraux doit
aussi avoir sa couleur claire et transparente
si on veut s'en servir en la médecine et si
l'on veut aussi qu'il ait les facultés qui lui
sont requises et nécessaires; ce qui s'opère
entièrement par Vulcain et les propriétés
qui lui sont naturelles.
Lorsque l'antimoine sera ainsi réduit en une
consistance de verre, prenez un plat ou une
écuelle de cuivre ou de laiton; faites-le premièrement
chauffer sur le feu -- autrement il
se romprait -- et versez ainsi votre antimoine
fondu dedans ce plat peu à peu, le plus menu
que vous pourrez; et vous verrez qu'il se réduira
en un verre jaune, transparent, clair et
net.
Voilà la méthode la plus assurée et la meilleure
pour préparer le verre d'antimoine, pur
et sans mélange d'aucuns autres ingrédients.
Et ce verre a plus de vertu que pas un autre.
Je l'appelle le verre net d'antimoine, car on le
fait aussi en y ajoutant du borax et autres
choses; mais il n'est pas égal à celui-ci. Si
néanmoins vous en voulez faire avec addition
d'autres choses, vous y procéderez dans la
forme prescrite au chapitre suivant.

@

Le char triomphal de l'antimoine 163


CHAPITRE IV
DE LA PREPARATION DU VERRE D'ANTIMOINE ROUGE
Prenez une partie de bon antimoine de Hongrie
et deux parties de borax de Venise; broyez-
les ensemble et mettez-les ensuite dans un vase
à fondre sur le feu jusqu'à ce qu'il soit tout
fondu et coulant comme de l'eau. Et finalement
versez-les dans un plat ou écuelle de
cuivre échauffé comme nous avons dit ci-
devant.
Par cette préparation, vous aurez un verre
d'antimoine rouge et transparent, clair et
brillant comme un rubis, pourvu que vous y
procédiez comme il faut. On peut faire un
extrait de cette couleur rouge de verre d'antimoine
avec de l'esprit de vin et en préparer
une médecine très utile et vertueuse par le
moyen de la calcination qui se fait de longue
main.
Pareillement, on peut préparer du verre blanc
et transparent de l'antimoine, ainsi que vous
verrez plus au long au chapitre suivant.

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164 Chapitre V


CHAPITRE V
DE LA PREPARATION DU VERRE BLANC D'ANTIMOINE
Prenez une partie d'antimoine pulvérisée subtilement
et broyez ensemble quatre parties de
borax de Venise. Et étant bien mêlés et incorporés,
mettez-les dans un creuset de terre et
faites fondre le tout comme il a été dit. Au
commencement, ils seront un peu jaunâtres,
mais après qu'ils auront été longtemps sur le
feu, la couleur jaune se dissipera et deviendra
blanche et claire. Et cette matière vous produira
un verre de même qualité. La preuve se
fait avec une verge de fer, comme nous l'avons
déjà dit.
Il y a encore plusieurs autres manières de
préparer le verre d'antimoine; mais je me
contente de vous donner celles que j'ai expérimentées
moi-même et que j'ai trouvées bonnes
à la santé des hommes, tant à cause que cela
pourrait être ennuyeux au lecteur que parce
que j'en ai déclaré les principales couleurs qui
sont la jaune, la rouge et la blanche. Car la
couleur noire que l'antimoine a avant sa préparation
est dissipée et évaporée par la fumée
qui s'élève en sa calcination. Et c'est en cette
couleur noire que consiste la plus grande malice

@

Le char triomphal de l'antimoine 165
de la substance de ce minéral, et de laquelle
il se trouve dépouillé par ladite calcination;
non pas entièrement, car le verre
d'antimoine contient encore beaucoup de poison.
Mais poursuivons à déclarer plus amplement
comment il faut encore séparer ce poison du
verre (91), afin qu'on ne donne pas sujet aux
murmurateurs de s'en plaindre et que ma
gloire soit exaltée et immortalisée jusqu'à la
fin du monde -- ainsi que sans doute il arrivera
-- et que mes disciples m'en sachent bon
gré quand ils verront et toucheront au doigt
que mes écrits leur auront déclaré la vérité et
laissé telle doctrine comme un testament digne
de grâces pour les grandes utilités qu'ils en
recevront.
La séparation donc du soufre d'antimoine,
c'est-à-dire de son verre, et l'extrait de la teinture
hors de son sel se fait ainsi qu'au chapitre
suivant.


91. Adde : le pur de l'impur et que se fasse une nouvelle séparation
du remède d'avec ce qui est nuisible.

@

166 Chapitre VI


CHAPITRE VI
DE LA SEPARATION DU SOUFRE DU VERRE D'ANTIMOINE ET DE L"EXTRACTION DE SA TEINTURE
Prenez autant qu'il vous plaira du verre d'antimoine,
clair et net, et fait ainsi que je vous
l'ai enseigné, sans aucune addition d'autres
ingrédients, et pulvérisez-le le plus subtilement
que vous pourrez, afin qu'il soit presque
impalpable comme de la farine. Mettez-le
ensuite dans un vaisseau de verre qui ait le
fond ou la base plate et forte. Versez pardessus
du bon vinaigre distillé, bien rectifié
et le plus fort qu'il soit possible. Mettez le vaisseau
sur une chaleur modérée, ou bien, en
été, au soleil, l'agitant tous les jours deux fois,
afin que le tout se mêle ensemble, et laissez-le
digérer sur une telle chaleur tempérée, jusqu'à
ce que le vinaigre ait pris la teinture jaune
et qu'il soit bien jaune tirant sur le rougeâtre,
comme de l'or fondu. Cela fait, versez par
inclination le vinaigre teint dans un autre
vaisseau, et remettez sur la matière du nouveau
vinaigre distillé que vous ferez digérer
comme la première fois et dont vous extrairez
aussi l'extrait que vous joindrez au premier.

@
@

168 Chapitre VI
Vous remettrez encore du nouveau vinaigre
distillé, ce que vous réitérerez jusqu'à ce que
le dernier vinaigre que vous aurez mis sur la
matière ne puisse plus attirer aucune teinture.
Et alors, prenez tout votre vinaigre teint, filtrez-le
nettement et le mettez dans une cucurbite
de verre, et distillez le tout entièrement
par le bain-marie, jusqu'à ce qu'il ne demeure
rien au fond qu'une poudre sèche, de couleur
entre rouge et jaune.
Versez par plusieurs fois par-dessus cette
poudre rouge et jaune de l'eau de pluie distillée,
en en mettant toutes les fois de la nouvelle;
laquelle après vous distillerez. Et par là vous
ôterez toute l'aigreur de votre verre d'antimoine.
Et il restera au fond de cette distillation
une poudre douce et agréable. Vous
broierez ensuite cette poudre bien menue sur
un porphyre ou autre pierre dure, ou dans un
mortier de verre, en observant que la pierre
ou le mortier doivent être un peu échauffés
auparavant que de s'en servir. Après quoi
vous mettrez cette poudre dans un petit matras,
sur une chaleur modérée comme auparavant.
Et par ainsi la teinture de l'antimoine
sera extraite, belle au possible, très rouge et
séparée des lies qui restaient au fond du vaisseau,
duquel on a extrait ladite teinture par le
vinaigre distillé. C'est un extrait doux et
agréable, et un médicament si précieux qu'il
ne se peut estimer autant qu'il vaut jusqu'à ce
qu'on en ait vu les expériences. Les lies qui
sont demeurées au fond du matras ont retenu
le poison. Et l'extrait a seulement pris en soi

@

Le char triomphal de l'antimoine 169
la vertu médicinale, laquelle on peut prendre
intérieurement par la bouche, et [elle peut] être
appliquée extérieurement tant aux hommes
qu'aux bêtes. Car cet extrait étant donné au
poids de 3 ou 4 grains, il chasse la lèpre et
la vérole, et la guérit entièrement. Il chasse la
mélancolie et résiste à tout poison. Et ceux
qui sont asthmatiques et sujets aux rhumatismes
se guérissent à la fin par le moyen de ce
remède; lequel fait encore plusieurs autres
merveilles, pourvu qu'on sache s'en servir en
son ordre.
Pour extraire le soufre du verre d'antimoine
ou en faire la liqueur de soufre, prenez cette
poudre jaune précédente, laquelle était demeurée
au fond du matras, avant que vous
eussiez versé de l'esprit de vinaigre. Réduisez-
la en poudre fine sur le marbre chauffé; et
prenez des oeufs cuits durs, lesquels vous fendrez
par le milieu, et remplissez cette cavité de
la poudre jaune susdite, extraite du verre
d'antimoine; vous mettrez vos oeufs ainsi farcis
de poudre dans une cave bien fraîche, ou
en un lieu humide. Et vous verrez que cette
poudre se résoudra en une liqueur jaune, laquelle
guérit toutes sortes de plaies récentes et
solutions de continuité, si on s'en sert du commencement,
en touchant légèrement le dedans
de la plaie avec une plume trempée dans cette
liqueur, et mettant par-dessus un emplâtre
narcotique. Car il ne laisse venir aucune putréfaction
aux plaies ni aucune suppuration,
mais les guérit toutes, sans aucune tumeur,
inflammation ou matière quelconque, qu'elles

@

170 Chapitre VII
soient faites par incision, ponction ou contusion.
Ce qui est digne d'admiration et montre
combien il faut remercier la Bonté divine de
nous avoir donné un tel médicament.
Pareillement, vous pouvez vous servir de ce
baume d'antimoine ès ulcères invétérés, malins
et corrosifs. Car vous verrez qu'il fera des
merveilles pour les chancres, les loupes aux
jambes, la synonit ou sirit (92): gros et petits
cèdent par sa vertu, aussi bien que les ulcères
formicants, pourvu qu'on applique extérieurement
ce baume et qu'on en prenne aussi intérieurement
après qu'il est figé comme il faut.
J'ai coutume de résoudre le verre d'antimoine
et de le transformer en huile par deux différentes
manières et méthodes, dont la première
est par distillation en alambic, ainsi que vous
le verrez au chapitre suivant.


CHAPITRE VII
DE LA MANIERE DE FAIRE DE L'HUILE D'ANTIMOINE
Prenez du verre d'antimoine fait sans addition
autant qu'il vous plaira; pulvérisez-le subtile
ment; tirez-en la teinture avec du vinaigre distillé,


92. Le texte allemand original donne : Syrey.

@

Le char triomphal de l'antimoine 171
et après que vous aurez ôté le vinaigre et
dulcifié sa résidence, qui est l'extrait de la
teinture, avec du bon esprit de vin, et que vous
l'aurez extraite pour la seconde fois, vous l'enfermerez
bien dans un pélican et la ferez circuler
pendant un mois (c'est-à-dire cette dernière
extraction par l'esprit de vin), après
lequel temps vous la distillerez toute seule sans
aucune addition. Et par cette seule distillation
vous aurez un médicament doux, agréable et
admirable, en forme d'une belle huile claire
et rouge avec laquelle on prépare la pierre de
feu. Cette huile est la vraie et meilleure quintessence
d'antimoine qu'on puisse avoir, ainsi
que j'ai déjà déclaré dans mon précédent
traité, où j'ai fait mention qu'il y avait quatre
sortes de préparations ou d'instruments pour
préparer ladite quintessence, et que la cinquième
préparation appartenait à Vulcain.
C'est-à-dire qu'il faut se servir de diverses préparations
avant que la quintessence d'antimoine
soit parfaite, et que la cinquième est
l'utilité et la disposition de l'ouvrage au corps
humain, c'est-à-dire son opération.
Le premier travail ou préparation est la calcination
de l'antimoine et sa fusion en verre.
La seconde est la digestion par laquelle l'extrait
se fait.
La troisième est la coagulation.
La quatrième est la distillation en huile, par
laquelle se fait seulement la séparation du plus
subtil d'avec le plus grossier; après laquelle
séparation s'ensuit la fixation par la dernière
coagulation; laquelle, finalement, réduit cette

@

172 Chapitre VII
matière en une pierre transparente qui est tout
feu; laquelle se doit fermenter pour faire ses
opérations seulement dans les métaux, à cause
de sa trop grande faculté pénétrative, non pas
toutefois si puissante que la Pierre philosophale,
d'autant qu'elle n'est pas universelle,
mais seulement particulière en teinture, de
quoi nous parlerons plus amplement à la fin
du traité où je parlerai de la pierre de feu.
Cette huile, donc, ou quintessence, ainsi préparée,
exécute tout ce qui est nécessaire de
faire et de savoir à un bon médecin et ce qui
est expédient en ses cures. Sa dose est de huit
grains avant sa coagulation, prise dans du vin
pur. Elle fait reverdir et devenir jeunes les
hommes et les rend libres de toutes infirmités,
les rendant vigoureux de même que s'ils
étaient nouvellement nés. Et tout ce qui croît
en nos corps, comme cheveux, ongles et autres
accessoires, se changent totalement par le
moyen de ce souverain remède; de sorte qu'on
devient jeune en se dépouillant de tout ce qui
est vieux, comme le phénix -- s'il y a un tel
oiseau au monde, car je n'en parle que par
similitude -- se rend immortel par le feu. Cette
médecine ne saurait non plus se brûler que les
plumes de la salamandre inconnue. Cette
quintessence consume tous les accidents dans
le corps humain, comme un feu consumant auquel
elle est aussi comparée. Elle chasse tout
ce qu'il y a d'impur dans les corps, et finalement
fait tous les mêmes effets que l'or potable,
à l'exception de l'astre du soleil qui
précède et qui est d'une excellence sur tous les

@

Le char triomphal de l'antimoine 173
autres médicaments du monde lorsqu'il est
bien préparé et réduit à une parfaite fixation.
Car l'astre du soleil et l'astre de Mercure sont
sortis tous deux du même sang de leur mère
et hors d'une même source vivifiante et vivificative
de la santé humaine.
On n'a pas aussi à craindre que cette extraction
d'antimoine faite par vinaigre distillé, et
ensuite exaltée au dernier degré de pureté et
de subtilité avec l'esprit de vin et par le moyen
de Vulcain, doive trop violemment purger
par les selles ou vomissements. Car elle ne
purge en aucune façon, mais seulement chasse
les causes morbifiques par les sueurs, par
l'urine et par les crachats, et restaure par merveille
les forces perdues par la violence des
maladies.
Pour purger simplement avec le verre d'antimoine,
on en pulvérise subtilement six grains
ou environ, selon la disposition des corps. On
le met en infusion dans un peu de vin blanc
pendant la nuit, lequel on décante tout doucement
le matin. Et étant alors coulé et pris par
la bouche, il purge assez violemment par le
bas et parfois excite le vomissement. Ce qui se
fait à raison de la qualité mercurielle qui est
encore dans ce même verre d'antimoine, ainsi
que les bons médecins peuvent juger d'eux-
mêmes lorsqu'ils ordonnent le verre d'antimoine
selon qu'il est requis (93).


93. Adde : Moi, je ne puis, empêché par la brièveté de la vie, tout
rechercher. Or si tu le fais après moi, tu seras loué et moi je te louerai
avec mes écrits, dans le sépulcre qui me sera assigné, pour avoir
trouvé grâce à ton empressement beaucoup de choses, bien que ton

@

174 Chapitre VII
L'autre façon de préparer l'huile d'antimoine
se fait par addition d'autres ingrédients; et il
se peut employer avec grande utilité en plusieurs
maladies, comme je vais le déclarer dans
le chapitre suivant.


CHAPITRE VIII
D'UNE AUTRE MANIERE DE FAIRE L'HUILE D'ANTIMOINE
On pulvérise le plus subtilement qu'il est possible
le verre d'antimoine; après quoi on verse
dessus du verjus, c'est-à-dire du jus de raisin
vert. Et ce verre ainsi pulvérisé se met avec le
verjus dans un matras, qui a le fond luté, en digestion
pendant quelques jours. Et l'on dessèche
ensuite ce verjus passé par la digestion.
Et lorsqu'il est sec, on pulvérise l'antimoine
avec deux fois autant de sucre clarifié. Lesquels,
étant mêlés ensemble, se doivent humecter
avec du vinaigre distillé. Après cela, distillez,
au nom de Dieu, ce vinaigre ainsi infusé avec
le sucre et l'antimoine par la cornue, en donnant
sur la fin un dernier degré de chaleur; et
vous en tirerez une huile rouge que vous clarifierez


visage me soit inconnu et que j'aie eu peu de discussions avec toi qui
n'es pas encore né.

@

Le char triomphal de l'antimoine 175
avec l'esprit de vin. Sa dose est fort
petite, mais grandement utile.
On fait addition avec cette huile d'un peu d'esprit
de sel. Lesquels étant versés par-dessus la
chaux subtile de l'or préparée auparavant avec
son eau appropriée -- comme je l'ai enseigné
en mes autres écrits -- et distillés ensemble par
le matras, tirent toute la teinture de l'or, laissant
son corps au fond (94).
Je prie donc seulement les médecins qu'ils
considèrent bien mes desseins et qu'ils se
servent de mes préparations, car ils trouveront
tous les jours plus de louanges, plus d'utilités,
plus de facilités en leurs médicaments
qu'aucun autre leur ait jamais enseigné ci-
devant.
Lors donc que vous aurez préparé l'antimoine
jusqu'au point de perfection et que vous serez
expérimenté en son opération, vous pourrez
alors vous glorifier de savoir préparer son magistère,
qui est une chose qui n'est pas vulgaire
ni commune à tous les maîtres.
Ce magistère étant mêlé avec la dissolution ou
teinture de corail et donné en breuvage avec
quelques eaux confortatives et cordiales, il
fait des effets merveilleux dans les maladies
dysentériques et empêche toutes les maladies
provenant d'un sang impur, réjouit le coeur,
donne chasteté et probité, et finalement rend
l'homme diligent en toutes affaires.
Pour tous lesquels bienfaits, rendons grâce


94. Adde : Cette fermentation faite, je n'aurai pas assez de papier
pour décrire tous les mystères qui en résultent et qui dépassent la
connaissance humaine.

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176 Chapitre XI
très humbles au Créateur et Conservateur de
toutes choses, qui nous a bénignement accordé
les remèdes pour guérir les maladies de
notre corps et de notre âme, et qui nous donnera
la consolation et l'assistance en toutes
nos nécessités.
Je parlerai en outre dans le chapitre suivant,
d'une manière très sommaire, de la manière
de faire l'arcane de l'antimoine.


CHAPITRE IX
DE LA MANIERE DE FAIRE L'ARCANE DE L'ANTIMOINE
Prenez parties égales d'antimoine et de sel
armoniac subtilement pilés, et distillez le tout
par la retorte. Adoucissez ensuite ce qui est
resté, en y mettant de l'eau de pluie distillée et
chaude. Laquelle eau étant retirée, par la distillation
ou autrement, et avec icelle toute
l'acrimonie du sel armoniac, il vous restera
au fond un verre d'antimoine semblable à des
petites plumes blanches et luisantes, lesquelles
vous dessécherez doucement à lente chaleur.
Mettez-les ensuite dans un pélican ou vaisseau
circulatoire couvert. Versez dessus de l'esprit
blanc de vitriol rectifié. Circulez ces deux matières
jusqu'à ce qu'elles soient bien unies;

@

Le char triomphal de l'antimoine 177
après quoi vous les distillerez. Et sur la matière
restante au fond, vous verserez de l'esprit
de vin et vous circulerez comme auparavant.
Et ainsi la séparation sera faite et quelques
fèces résideront véritablement au fond du
vaisseau; mais l'arcane de l'antimoine demeure
uni avec l'esprit de vin et le vitriol. Et
si vous rectifiez encore une fois cet arcane,
une seule goutte avec une d'eau de rose opère,
si on en boit, plus puissamment qu'une pleine
chaudière d'herbes cuites, excite l'appétit,
remet un estomac dans son bon tempérament,
chasse la mélancolie, engendre le bon sang,
aide à la digestion. C'est un très bon remède
pour arrêter les élévations de la matrice, contre
les passions hystériques et la colique. Enfin,
cet arcane est si bon qu'il ne se peut payer par
argent. Après l'arcane de l'antimoine, suit son
élixir, que vous ferez en la manière que je vais
vous prescrire au chapitre suivant, qu'il faut
suivre exactement et de point en point.


CHAPITRE X
DE LA MANIERE DE FAIRE L'ELIXIR D'ANTIMOINE
Prenez, au nom de Dieu, d'une bonne mine
d'antimoine deux parties réduites en poudre

@

178 Chapitre X
impalpable; sublimez-les avec une partie de
sel armoniac, et mettez ensuite dans une retorte
de verre tout ce qui se sera sublimé, que
vous distillerez trois fois en séparant les fèces
à chaque distillation. Séparez après cela le sel
armoniaque en l'édulcorant, et réverbérez la
matière de l'antimoine à feu doux qu'il ne
faut pas trop presser. Et cela jusqu'à ce qu'elle
devienne comme une terre de cinabre. Vous
jetterez ensuite du fort vinaigre de vin pour en
extraire la rougeur; après quoi vous séparerez
ce vinaigre par le bain-marie, en sorte que
la matière demeure en poudre. Et ensuite vous
retirerez la teinture par l'esprit de vin, afin
que les fèces en soient séparées. Et vous aurez
une extraction claire et pure. Cela fait, mettez
cet esprit de vin chargé de la teinture dans une
cucurbite avec un peu de teinture de corail et
de quintessence de rhubarbe, et vous en donnerez
trois ou quatre gouttes par dose.

Vertus de l'élixir d'antimoine et de ses admirables
propriétés
Il rend le ventre libre et purge sans tranchées.
Car si vous avez bien opéré, il rend le sang
fluide et est une médecine fort propre à ceux
qui souhaitent d'avoir le ventre libre.
Il se trouvera peut-être quelque médecin qui
sera surpris que cette médecine rende le ventre
libre, l'antimoine étant violent, et qu'on y
ajoute de la rhubarbe qui est aussi purgative.
Mais qu'il n'en soit E'oint étonné, et qu'il
sache que cette vertu de purger violente et
dangereuse est tellement mortifiée par cette

@

Le char triomphal de l'antimoine 179
préparation qu'elle n'a plus aucune force pour
agir et expulser; mais sitôt qu'on lui a joint
quelque purgatif simple, ce même simple fait
son effet selon la force de la nature, en ouvrant
et purgeant. Mais pour l'antimoine qui
a été bien préparé, s'il n'a plus d'action sur
l'estomac pour en chasser les impuretés au
moyen de la médecine purgative à laquelle il
est joint, il acquiert une vertu plus étendue
pour pouvoir sans empêchement opérer de
quelque autre manière et chercher pour ainsi
dire la voie d'exécuter plus parfaitement ce à
quoi il est destiné et pour quoi il a été préparé.
On doit ajouter foi à ce que je dis,
puisque rien ne m'oblige à écrire contre la
vérité.
Cet élixir préparé de cette manière pénètre le
corps et le purge de la même manière que
l'antimoine pénètre l'or et en sépare toutes
les impuretés. Si je voulais faire le dénombrement
de ses forces et vertus, il me faudrait
obtenir du Seigneur, à force de prières, qu'il
prolongeât mes jours, afin que je pusse raconter
avec louanges les choses merveilleuses qu'il
contient, après les avoir recherchées avec
toute l'exactitude possible; les communiquer
aux autres dans toute [leur] vérité, afin que
tous, remplis d'admiration, rendissent avec
moi des publiques actions de grâces au Créateur
de nous avoir donné un être aussi parfait.
Mais pour m'acquitter de ce que je me suis
propose et pour ma propre satisfaction, Je
décris ici les vertus de l'antimoine, c'est-à-dire

@

180 Chapitre X
ce que j'en ai pu découvrir par mes expériences.
Car je passe sous silence ce que j'en
ignore, ne m'étant pas permis de porter des
jugements sur des choses que je ne connais
pas et dont je n'ai fait aucune expérience; ce
que je laisse à faire à ceux qui viendront après
moi et qui, par leurs études et travail, auront
fait de nouvelles découvertes. Car il n'est pas
possible à qui que ce soit de pouvoir parvenir
à une connaissance si étendue de toutes les
vertus de l'antimoine qu'il n'en reste encore à
apprendre. Et parce que, comme je l'ai déjà
dit ci-devant, la vie est trop courte, mais plus
encore parce que l'on découvre tous les jours
quelque chose de nouveau dans ce sujet merveilleux.
Que les hommes sachent donc que l'antimoine
non seulement purifie, nettoie, et sépare de
l'or toutes les matières qui lui sont étrangères
et tous les autres métaux, mais qu'il fait aussi,
par une force et vertu qui lui est naturellement
innée, le même effet dans les hommes et
parmi les animaux. Ce que je vais vous prouver
par une expérience grossière.
Or est-il que si un laboureur a quelques bêtes
à engraisser, comme un cochon, qu'il lui
donne avant que de le mettre à l'engrais, pendant
deux ou trois jours, une dose raisonnable
d'antimoine cru dans la mangeaille, comme
par exemple un demi-gros à un cochon: par
ce moyen, il le purgera, ce qui non seulement
lui donnera un fort grand appétit, mais le fera
en très peu de temps devenir gros et gras. Et
si cet animal a quelque indisposition, soit au

@

Le char triomphal de l'antimoine 181
foie ou en autre partie, il sera guéri, ainsi que
de tous les autres [maux], par le moyen de ce
médicament.
Cet exemple est à la vérité fort grossier à citer
devant gens savants et de marque. Mais je
l'écris seulement afin que, quelque simple que
l'on soit et qu'on ait l'esprit bien éloigné des
subtilités de la philosophie, on voie clairement
les effets de la vérité de ma doctrine,
et que chacun croie que les autres choses qui
sont plus relevées dans mes écrits sont de
même façon.
Mais il y a grande différence entre la nature
des hommes et celle des bêtes. Il ne faut
donc pas inférer de là qu'il faille donner
l'antimoine cru aux hommes. Car les animaux
irraisonnables peuvent bien mieux supporter
les viandes grossières et crues et les
mieux digérer que les hommes dont la chaleur
naturelle est beaucoup plus délicate et
plus tempérée.
C'est donc aussi pourquoi ceux qui veulent
se servir de l'antimoine avec utilité, doivent
premièrement être expérimentés et bien
versés dans sa préparation et, outre cela, bien
connaître les complexions des hommes, s'ils
sont jeunes, vieux, forts ou faibles, afin qu'ils
ne fassent pas plus de dommage que d'utilité;
j'entends parler de la dose qu'il en faut donner,
en quoi consiste le principal point.
Mais pour éviter la prolixité et les longs discours
qu'il faudrait employer à décrire toutes
les circonstances de ce traité, laissons les
exemples à part, poursuivons la préparation

@

182 Chapitre X
de notre antimoine et déclarons comme il le
faut fixer. Sur quoi la nature du vin nous
éclairera. Car lorsqu'on a séparé l'esprit de
vin par distillation, il est certain que tel esprit
échauffe intérieurement le corps des hommes,
s'ils en boivent; et au contraire, si on l'applique
extérieurement aux parties enflammées,
il les rafraîchit en tirant à soi toute la
chaleur au-dehors. Pareillement, lorsqu'on a
fait du fort vinaigre avec du vin, ce vinaigre
rafraîchit intérieurement et extérieurement,
nonobstant que tous deux soient sortis des
mêmes principes, à savoir du vin. La raison de
cela est que le vinaigre se fait seulement par digestion,
laquelle réduit le vin à une putréfaction,
avec une fixation végétable. Ainsi qu'au
contraire les autres préparations de l'esprit de
vin se font par la séparation en la distillation,
ou bien par une sublimation végétable, par
laquelle l'esprit de vin se rend fluide, de
même aussi la préparation de l'antimoine
ressemble à celle-là. Car, selon celle-ci ou
celle-là, il exerce ses facultés différemment.
La fixation donc de l'antimoine que j'entends
ici se fait comme il va t'être dit au chapitre
suivant.

@
@

184 Chapitre XI


CHAPITRE XI
DE LA FIXATION DE L'ANTIMOINE
Prenez de l'antimoine autant qu'il vous plaira.
Pulvérisez-le subtilement et le mettez dans
un matras. Versez ensuite par-dessus une
puissante eau forte, de sorte qu'il y en ait
par-dessus deux travers de doigt. Mettez ce
matras en infusion sur un feu tempéré, pour
faire extraction l'espace de dix jours, et que le
verre soit bien fermé et luté. Après ces dix
jours, décantez ou versez tout doucement par
inclination cet extrait d'eau forte, et filtrez-le
bien pour en séparer toutes les impuretés,
fèces et immondices.
Cela fait, mettez votre extrait dans un verre
et distillez cette eau forte sur la cendre ou
sur un feu de sable, jusqu'à ce qu'il ne
demeure rien au fond qu'une poudre jaune,
toute sèche, sur laquelle vous verserez de l'eau
de pluie distillée. Et remettez de nouveau
votre verre sur une chaleur modérée pour en
faire nouvelle extraction, laquelle à la fin sera
belle et rouge comme un rubis.
Il faudra filtrer cette extraction comme auparavant
et la distiller au bain-marie; et vous
trouverez au fond du verre une poudre rougeâtre

@

Le char triomphal de l'antimoine 185
sur laquelle vous verserez derechef du
vinaigre distillé qui soit fait de vin. Lequel,
par le moyen d'une chaleur modérée, prendra
avec le temps la teinture de cette poudre et
deviendra tout rouge, ne laissant rien que
des fèces blanches. Distillez pareillement ce
vinaigre rouge séparé des dites fèces, et vous
trouverez derechef au fond du verre une
poudre rouge; laquelle il faudra réverbérer
trois jours durant sans intermission avec un
feu de flammes ouvert. Et à la fin de ces trois
jours, il vous faudra extraire la teinture de
cette poudre réverbérée avec de l'esprit de
vin, que vous séparerez d'avec la lie. Cela
fait, distillez cet esprit teint par le bain-marie,
et vous trouverez une poudre rouge fixe, de
laquelle on peut prendre une demi-dragme
par fois, trois fois le jour, le matin, le midi
et au soir, ce qui est digne d'admiration. Et
quand bien on en prendrait plus souvent,
elle ne nuirait aucunement. Cette poudre a
la vertu de dissiper le sang caillé dans le
corps; [elle] ouvre les abcès intérieurs sans
aucun danger, les guérit parfaitement. Elle est
le souverain remède de la vérole qu'elle chasse
du corps radicalement; [elle] fait recroître
les cheveux et rend un corps vérolique tout
autre qu'il n'était, en le purifiant (95).
La plupart des médecins d'aujourd'hui ne
savent que dire ou juger de ces choses, d'autant
qu'ils n'ont pas appris cette noble science.


95. Adde : Comme j'ai suffisamment parlé de la poudre fixe et de
l'extraction de l'antimoine, les omettant, je parlerai de ses fleurs que
l'on peut préparer de multiples manières.

@

186 Chapitre XII
Mais le plus petit nombre qui est composé
des jeunes apôtres et disciples de la vraie
science spagirique, considéreront bien mieux
mes écrits. Au reste, je vous dis, mes chers
disciples et apôtres, si vous voulez me suivre,
prenez d'abord au commencement votre
croix sur vos épaules et endurez comme j'ai
fait. Apprenez à supporter les persécutions
comme moi; travaillez sérieusement comme
ont fait nos prédécesseurs; priez continuellement
la Bonté divine; soyez patients en vos
travaux, et le Tout-Puissant ne vous abandonnera
pas et vous exaucera, ainsi qu'il
m'a exaucé par sa clémence infinie, de quoi
je lui rends grâces à tout moment.
Nous allons parler dans le chapitre suivant
des fleurs d'antimoine, de leurs extractions et
de leur vertu.


CHAPITRE XII
DE L'EXTRACTION DES FLEURS D'ANTIMOINE
Les fleurs d'antimoine se font de plusieurs
façons, ainsi qu'il appert à tous ceux qui ont
connaissance de l'Art spagirique. Quelques-
uns les préparent mêlées ensemble avec le sel
armoniac, par une cornue, et en séparent
après le sel armoniac, et font grand cas
de cette préparation qui fait les fleurs fort

@

Le char triomphal de l'antimoine 187
blanches. D'autres ont des instruments faits
expressément pour la préparation de ces
fleurs d'antimoine, lesquels instruments ont
des oreilles à vent, afin que l'antimoine ait de
l'air pour monter en haut. D'autres subliment
l'antimoine qui, jouissant plus librement de
l'air, monte plus facilement. D'autres font une
sublimation à feu fort, se servant pour cela de
trois chapiteaux, et tirent tout ensemble les
fleurs blanches, jaunes et rouges. Lesquels
ouvriers j'ai imité sans erreur. Mais pour
employer dignement ces fleurs en la médecine,
j'ai coutume de me servir des rouges en
y mettant du colcotar vitriolique, en les sublimant
trois fois. Car c'est ainsi que l'essence
du vitriol monte avec les fleurs et qu'elle se
rend plus forte. Cela fait, je tire des fleurs
avec l'esprit de vin; je sépare les fèces restantes;
je distille l'esprit de vin au bain-marie,
tant que la poudre reste sèche au fond. Et ce
sont ces fleurs ainsi préparées que je donne
à mes frères et aux malades qui ont recours
à moi et que je console. Ces fleurs purgent
très doucement et sans excès, et elles ont ôté
à plusieurs les fièvres quartes et tierces et plusieurs
autres maladies.
J'ai donc résolu, avec l'aide de Dieu et de la
très sainte Vierge Marie, de faire un testament
mémorable et de laisser un catalogue de
toutes les cures que j'ai heureusement faites,
afin de rendre publiquement grâces à Dieu,
et que la postérité connaisse ma bienveillance
et les miracles que Dieu a enfermés dans le
sein de la Nature.

@

188 Chapitre XII
Que le lecteur sache donc, touchant cette
sublimation et [ces] fleurs d'antimoine, qu'elles
sont de même condition que l'eau qui tombe
d'une haute montagne. Et l'on peut donc
ainsi juger de la différence des eaux, en ce que
quelques-unes rejaillissent à la cime des plus
hautes montagnes (96), d'autres sont cachées
dans les entrailles de la terre et ne se peuvent
trouver qu'en fouillant bien avant. Et quant
à cette différence, je dis que la matrice
de l'eau terrestre est plus puissante en des
endroits qu'en d'autres, parce que tous les
éléments en sont engendrés et en tirent leur
naissance (97). Si donc cette matrice est forte
en terre, elle jette sa semence, par une
forte expulsion, même jusqu'au bout des
Alpes (98).
La raison de notre sublimation est la même
que celle des eaux, dont les unes, trouvées à
la cime des montagnes, sont plus salutaires et
plus froides que les eaux des prés et des fossés.
De même aussi, si par la violence du feu
la matière des Sages est élevée en leur montagne,
la terre demeure au fond, de laquelle
se tire un sel propre à son usage; et par la


96. Adde : Et si les montagnes étaient encore plus élevées, l'eau monterait
quand même jusqu'à leur sommet, ainsi que le font réellement
les fontaines qui sourdent des cimes des plus hautes montagnes.
97. Plus exactement: parce que tous les éléments ont leur mère particulière
apte à engendrer plus facilement ou difficilement en fonction
d'une vertu stellaire, à partir de laquelle les éléments sont engendrés
et d'où ils tirent leur naissance.
98. Adde : ou au sommet de la tour de Babylone. En écoutant mes
discours, les moins prudents m'accuseront de démence ou clameront
que je suis ivre de vin doux, comme les Apôtres de Judée en la fête
de Pentecôte.

@

Le char triomphal de l'antimoine 189
sublimation se fait la séparation du bon
d'avec le mauvais, du pur d'avec l'impur, du
subtil d'avec l'épais, le tout pour connaître
le venin d'avec la médecine. Nous, misérables
pécheurs, mortels ayant mérité la mort à
cause de nos péchés, demeurons ensemble
dans cette masse terrestre où nous sommes
conservés par le sel jusqu'à ce que nous pourrissions,
et qu'enfin, étant ressuscités, par la
chaleur du feu céleste nous soyons clarifiés
et élevés à cette sublimation et exaltation où,
étant dégagés des fèces et impuretés, nous
puissions être enfants de Dieu, ainsi qu'il
plaise à sa miséricorde de vouloir bien nous
l'accorder.
Je crois donc que personne ne me reprendra
de l'exemple, ou comparaison, que j'ai allégué
de cette terrestre et céleste sublimation. Je
n'ai pas fait cela sans cause, sachant par mon
génie particulier ce qui est blanc et ce qui
est noir, quand le ciel est serein ou qu'il est
chargé de nuées. Je passerai donc à une préparation
d'antimoine.
Que mes disciples désireux de cet Art sachent
et remarquent par doctrine philosophique
que les extractions d'antimoine, et de toutes
autres choses, sont beaucoup différentes dans
les opérations qu'il en faut faire. Laquelle
différence ne gît point dans la matière ni ne
se connaît pas d'avec la matière d'où elle est
tirée, mais dépend et est attachée à la préparation
et à l'addition par le moyen de laquelle
l'expérience nous fait foi que toutes les vertus
sont tirées. Je déclare et je confirme cela par

@

190 Chapitre XIII
cet exemple, étant certain que ce qui est tiré
de l'antimoine et de toutes les autres choses
par l'esprit de vin acquiert bien une autre
préparation que ce qui se tire avec le vinaigre
distille fortement, et dont la principale cause
vous a été dite ci-devant, puisque les extractions
antimoniales qui se font avec l'esprit de
vin excitent et lâchent le ventre beaucoup
plus que celles qui se font avec le vinaigre,
qui, au lieu de lâcher, constipe et retient
par une façon singulière et par un milieu tout
particulier, parce que l'antimoine de volatil
est devenu fixe. Il faut considérer attentivement
ce secret; mais peu y prennent garde,
car ces mystères sont cachés et très profonds,
et ce sont choses que les sophistes de l'École
ignorent sûrement et [ils] n'en ont aucune
connaissance.
L'extraction faite avec le vinaigre resserre,
et celle qui est faite avec l'esprit de vin purge.
Ce qui est très remarquable.


CHAPITRE XIII
DES EXTRACTIONS ANTIMONIALES
L'extraction antimoniale se fait doublement
par le vinaigre et par l'esprit de vin. Le vinaigre
constipe et l'esprit de vin excite et lâche par
les selles et urines, comme j'ai souvent dit, et
particulièrement dans mes Douze clefs. L'extraction

@

Le char triomphal de l'antimoine 191
faite du verre d'antimoine par l'esprit
de vin purge médiocrement, et celle qui est
faite par le vinaigre ne purge point du tout,
ce qui est très véritable. Cette expérience cause
une profonde méditation et donne le propre
de la véritable philosophie. Et c'est une merveille
de voir que ce qui a été tiré de l'antimoine
par l'esprit de vin retient une vertu
purgative. Et le verre d'antimoine tiré au commencement
par le vinaigre fait le contraire.
Et si, après l'avoir préparé, on le tire encore
avec l'esprit de vin, sa nature et propriété
venimeuse est entièrement ôtée et il n'en demeure
aucun vestige, ne mouvant plus qu'à
la selle. Elle peut faire effet par la sueur et par
plusieurs autres moyens, comme par les crachats
et les vomissements. De plus, elle purifie
le sang. Elle guérit les asthmatiques et plusieurs
autres maladies, apaise la toux, de
quelque genre qu'elle soit. Et enfin c'est un
remède divin s'il est fait de vinaigre commun
et point distillé.


CHAPITRE XIV
DE L'EXTRACTION ANTIMONIALE POUR LA LEPRE
Il se fait une autre extraction d'antimoine pulvérisé,
sur lequel vous mettrez du vinaigre distillé.
Mais il faut un antimoine non du commun,

@

192 Chapitre XV
mais de celui de la minière. Bouchez
ensuite le matras et le mettez au soleil; et avec
le temps votre vinaigre distillé rougira comme
du sang. Séparez cette extraction et la filtrez.
Mettez sur le sable dans un alambic; et en distillant
vous verrez paraître des couleurs merveilleuses.
Et l'huile devient très rouge et laisse
au fond du vaisseau beaucoup de fèces.
Cette huile est employée en beaucoup de maladies
avec utilité. Sa gloire et sa vertu se manifestent
dans la guérison de la lèpre. Elle
consume et dessèche les maux vénériens et
fait d'autres miracles, pourvu que le médecin
sache son usage véritable, qu'il observe une
due (99) préparation et qu'il consulte l'expérience
et ne l'oublie jamais.


CHAPITRE XV
DE LA MANIERE DE PREPARER LE FOIE D'ANTIMOINE
Préparez le foie d'antimoine ainsi: prenez du
tartre rouge et de l'antimoine minéral, parties
égales. Pilez-les et après les avoir bien mêlées
ensemble, mettez-les dans un pot bien luté sur
un bon feu, jusqu'à ce que le tartre soit brûlé,


99. C'est-à-dire correcte.

@

Le char triomphal de l'antimoine 193
ce qui doit se faire dans un fourneau à vent. Et
auparavant que de piler cette matière brûlée,
vous jetterez dessus de l'eau de pluie bouillante
et la coulerez comme de la lessive. Et
alors s'en fait le foie, car c'est ainsi que l'ont
nommé nos prédécesseurs. Ce foie étant donc
desséché et bien pulvérisé, mettez-le dans une
cucurbite avec de l'esprit de vin, puis filtrez
cet esprit de vin avec le papier gris, et distillez-
le par le bain-marie; tant qu'il n'en demeure
que la tierce partie. Cette extraction se peut
mettre en usage, mais avec modération et
beaucoup de discrétion. En quoi il y a un miracle
à observer, qui est fort singulier: c'est
que l'esprit de vin étant une fois séparé, il ne se
peut plus [se] réunir avec cette extraction
rouge, mais il surnage par-dessus comme de
l'huile sur l'eau. Et si cet esprit de vin est
encore employé une fois, il se fait une autre
extraction, laquelle, étant versée sur la première,
ne se mêle aucunement avec elle. Ce
qui est très merveilleux. Mais qui pourrait
raconter les grands miracles de Dieu et les
dons qu'il a faits à ses créatures?
J'ai auparavant fait mention de l'extraction
avec le vinaigre et l'esprit de vin. Que si de
cette extraction l'on sépare le vinaigre par le
bain-marie et que l'on fasse résoudre la poudre
restante en huile jaune dans un lieu humide,
cette liqueur vulnéraire fait des merveilles indicibles
dans les plaies récentes et invétérées,
et empêche tous les symptômes. Une autre
extraction faite par l'esprit de vin de cette
même poudre est un très grand remède pour

@

194 Chapitre XVI
les maladies internes. J'ai souvent proposé
dans mes écrits précédents une autre préparation
antimoniale, et je l'ai dit abondamment
dans cet avertissement, parce que je sais l'utilité
et les secours qui y sont cachés. C'est
pourquoi je crois que les répétitions ne déplairont
pas à mes disciples. Car je n'écris rien
sans cause, et mes discours sont brefs et
contiennent pourtant en eux un grand circuit
(100).


CHAPITRE XVI
D'UNE AUTRE EXTRACTION ANTIMONIALE PAR EAU CORROSIVE
Prenez du vitriol et du sel commun, parties
égales. Pilez et mêlez ces deux choses ensemble,
et en distillez l'eau. Si vous augmentez le feu
vous tirerez une liqueur semblable au bourré
fondu, ou à de l'huile, que vous garderez pour
vous en servir en son temps et à son usage.
Pulvérisez la tête morte, et résolvez-la à la cave
en eau qu'il faut ramasser peu à peu, et la filtrez
par le papier gris.
Prenez, après, de l'antimoine de Hongrie subtilement


100. Adde : bien que les écrits multiples et fréquemment répétés
soient très obscurs pour ceux qui ne sont pas experts inutiles aux
bébés et aux enfants et très utiles pour les seuls disciples de l'Art.

@

Le char triomphal de l'antimoine 195
pilé et le mettez dans un vaisseau de
verre à fond plat. Versez dessus l'eau susdite,
et vous mettrez le tout sur une chaleur lente,
tant qu'il devienne de couleur [d'améthyste]
violette. Alors augmentez le feu: vous aurez
une couleur de saphir très brillant; et de cette
couleur sort une poudre très blanche; et si
vous versez de l'eau commune dessus, la même
chose arrivera. Cette extraction de vitriol cru
purge par haut et par bas. Et la solution de la
tête morte à la cave transmue des lames déliées
de Mars en Vénus. L'expérience en est
témoin.
Ecoutez donc maintenant, lecteur, et soyez attentif.
Mettez cette huile en l'eau susdite ci-
devant racontée, dans du safran de Mars fait
avec le soufre. Puis réverbérez bien à rougeur
parfaite, et mettez à digérer pour tirer ainsi
la teinture de Mars rouge comme du sang.
Prenez après une partie de cette extraction
rouge de l'antimoine fait avec le sel de pierre
brûlée et avec l'esprit de vin préparé; du mercure
tiré peu à peu par le tuyau, jetez-en peu
à peu une partie; de la chaux d'or dissoute
dans la susdite eau corrosive, une demi-partie.
Mêlez tout cela et, en versant, changez d'un
vase à l'autre pour purger. Et puis après, distillez
sur les cendres à feu médiocre et, quoique
vous ne passiez pas l'amalgame par la cornue,
il demeurera au fond une solution fixe et
rouge, très utile pour les ulcères. Le caput
mortuum restant, résolu en lieu humide, produit
une liqueur si âcre qu'aucune eau forte
ne lui peut être comparée en corrosion.

@

196 Chapitre XVII


CHAPITRE XVII
DE LA MANIERE DE FAIRE L'ANTIMOINE DIAPHORETIQUE
On fait aussi une préparation de l'antimoine
que l'on réduit en une poudre blanche (diaphorétique)
et se fait ainsi qu'il suit.
Prenez de l'antimoine de Hongrie et du salpêtre
trois jours purifié, parties égales. Pilez-
les et les mêlez bien ensemble et faites ensuite
brûler ce composé au feu de circulation dans
un pot neuf dans lequel vous jetterez la matière
peu à peu; et cuisez le tout. Et cela étant
fait, mettez la matière en poudre et versez de
l'eau bouillante dessus. Remuez bien le tout, et
après que la matière sera reposée, évacuez
cette première eau et y en remettez d'autre, ce
que vous continuerez tant que vous ayez ôté
tout le salpêtre. Desséchez cette même matière
et la mettez en poudre, en la mêlant derechef
avec autant de salpêtre que la première
fois. Et réitérez toutes ces opérations jusqu'à
trois fois. Après quoi, la matière étant desséchée
de la dernière eau, mettez-la en poudre
dans un vaisseau de verre à fond plat et bien
clos, lorsque vous y aurez mis l'esprit de vin
nécessaire. Circulez le tout un mois entier.

@
@

198 Chapitre XVII
Et vous retirerez ensuite ce premier esprit
de vin et en remettrez de nouveau que vous
ferez brûler sur la matière. Et, cela étant
exécuté, il faudra tenir au feu pendant un jour
entier, dans un creuset que vous entretiendrez
toujours rouge, la poudre provenue de cette
opération.
Cette poudre étant résoute en lieu humide
sur une table de marbre ou de verre, ou dans
des blancs d'oeuf, elle forme une liqueur qui,
à la chaleur, retourne en poudre. Et cette
poudre fait de très belles choses qui ne pourraient
pas être crues si l'expérience ne le démontrait
pas manifestement. Son action est
lente, mais si on lui donne le loisir, elle montre
ses forces, car celui qui est travaillé d'apostème
intérieur sera guéri s'il prend tous les
Jours de cette poudre, cinq ou six fois le jour,
quinze grains à chaque fois dans l'esprit de
vin ou dans du vin pur, et peu à peu, vomissant
le sang, retournera en santé. Celui qui est
affligé du mal vénérien en peut user, et il sera
radicalement guéri. Cette poudre fait venir des
nouveaux cheveux, purge le sang et fait beaucoup
d'autres biens que nous passerons sous
silence, car je ne puis pas toujours si bien
exposer toutes choses que tout le monde devienne
médecin par mes écrits sans aucun autre
travail. Mais que chacun porte, comme il est
très juste, sa part de la peine (101) Par les discours
philosophiques vous apprendrez et saurez


101. Adde : et qu'il n'imagine qu'un valet de ferme puisse jouir du
pain de froment d'une immaculée blancheur sans en avoir jamais
battu le grain.

@

Le char triomphal de l'antimoine 199
la théorie, mais le travail et les opérations,
joints à un suffisant avertissement, apprennent
la pratique. C'est pourquoi il est nécessaire
de se servir de discours clairs en semblables
ouvrages et matières.


CHAPITRE XVIII
DE LA MANIERE DE FAIRE LE BAUME DU REGULE D'ANTIMOINE
Du régule d'antimoine se prépare un baume
utile contre les maladies et duquel le mercure
d'antimoine peut être revivifié.
Prenez de l'antimoine de Hongrie et du tartre,
parties égales, avec la moitié d'une partie de
salpêtre. Et les ayant pilées et mêlées, faites-les
fondre dans un creuset au fourneau à vent.
Etant refroidies, séparez le régule de la terrestréité
et purifiez-le encore trois ou quatre fois
avec du tartre et du salpêtre. Et ainsi il devient
blanc comme argent qui a souffert l'examen
et surpasse la crudité de son plomb.
Pilez le régule et le mettez dans un vaisseau
de verre, et versez dessus de l'huile de genièvre
ou de l'esprit de térébenthine, de celui qui est
sorti le premier et qui est aussi clair que de
l'eau. Bouchez bien le vaisseau et faites circuler
tout le composé au bain-marie. L'huile ou

@

200 Chapitre XVIII
esprit rougira d'abord. Versez-le et le rectifiez
avec de l'esprit de vin. Ce baume a les mêmes
vertus que le baume de soufre, comme je le
dirai dans mon Traité du soufre, car la préparation
de l'un ou de l'autre est presque semblable.
Trois gouttes de ce baume prises dans
du vin chaud trois fois dans une semaine guérira
les pulmoniques, les asthmatiques, les
phtisiques, pleurétiques et de la toux invétérée.
On fait aussi beaucoup d'huile d'antimoine.
Quelques-uns la font simplement, d'autres
par addition, et toutes ont diverses vertus selon
la diversité de leur préparation. Je vous
alléguerai sur cela une parabole. Beaucoup
d'animaux, comme les vermisseaux, serpents
et plusieurs autres espèces que les corruptions
ordinaires nous font connaître [, se trouvent]
soit dans les eaux ou dans l'air (102). Beaucoup
d'animaux merveilleux se trouvent aussi dans
les régions et climats chauds, lesquels maintiennent
leur vie par la chaleur solaire et qui,
étant transportés en d'autres lieux, n'y peuvent
aucunement vivre. C'est ainsi que l'antimoine
étant préparé avec un mélange aqueux a
d'autres effets que lorsqu'il est mêlé et préparé
avec une addition ignée. Et quoique sa
préparation se fasse par le feu, sans lequel sa
vertu ne peut se manifester ni être découverte,
il faut néanmoins considérer qu'une addition
terrestre fait d'autres effets qu'une addition


102. Plus exactement : soit dans les eaux, comme les poissons, soit
dans les airs, comme les oiseaux, soit dans le feu, comme la salamandre.

@

Le char triomphal de l'antimoine 201
aqueuse. Si l'antimoine demeure seul au feu,
il s'enlève en l'air en esprit. Et, en un mot, de
la diversité de ses préparations procède la diversité
de ses vertus.


CHAPITRE XIX
DE LA PREPARATION DE L'HUILE OU SOUFRE D'ANTIMOINE
La première huile ou soufre de l'antimoine
se prépare sans aucune addition, ainsi qu'il
[s']ensuit.
Prenez de l'antimoine de Hongrie cru. Pilez-le
et le mettez dans une cucurbite de terre. Versez
dedans le vrai vinaigre des philosophes
avec son sel. Lutez bien et putréfiez votre
composé au bain-marie quarante jours de
suite. Et vous verrez que le corps de l'antimoine
s'ouvrira et fera la liqueur plus noire
que l'encre, qui est le signe d'une solution
parfaite. Mettez cela dans un alambic et distillez
à petit feu pour en tirer le vinaigre. Et
vous trouverez au fond une manière de bouillie
qu'il faut laver et édulcorer avec eau de
pluie distillée. La desséchez ensuite et la mettez
dans un circulatoire à col long qui ait trois
ventres, comme si trois sphères étaient jointes
ensemble, avec différence néanmoins des vaisseaux

@

202 Chapitre XIX
sublimatoires qui sont avec l'aludel qui
a le col long comme une fiole. Laissez votre
circulatoire dans une chaleur convenable
l'espace de deux mois avec de l'esprit de vin
bien rectifié qui surnage la matière de trois
travers de doigt, et que votre vaisseau soit
bien luté. Et l'esprit deviendra rouge et transparent
comme un rubis. Alors videz et séparez
par le filtre cet esprit de la terre noire que
vous trouverez au fond, laquelle est très inutile.
Distillez ensuite cet esprit de vin dans un
alambic de verre bien luté, sur le sable. Et la
teinture de l'antimoine sortira avec l'esprit
de vin qui emportera avec lui les éléments
qui sont compris dans l'extrait en les séparant.
Et vous verrez l'alambic d'aussi belle
couleur que l'or le plus fin.
A la fin de la distillation, il n'y aura que très
peu de fèces. Et cette couleur dorée se perdra
dedans le verre. Circulez cette distillation dix
jours. L'huile de l'antimoine qui a été faite
par l'esprit de vin deviendra grave et pesante,
descendra au fond, et l'esprit de vin retournera
en sa première pureté, surnageant par-
dessus l'huile qu'il faut séparer.
Cette huile est très douce et sans aucune
corrosion. On ne saurait croire sa force et
vertu et c'est aussi pourquoi je la nomme le
soufre des soufres de l'antimoine, le baume
de la vie, lequel, avec l'aide de Dieu, m'a
beaucoup profité lorsque j'avais la mort sur
les lèvres ainsi que mes frères peuvent témoigner.
Cette huile renouvelle l'homme, purge
le sang lorsqu'il est mêlé avec la teinture de

@

Le char triomphal de l'antimoine 203
corail. Elle chasse la lèpre ainsi que la gale
provenant d'impuretés du sang. Elle chasse la
mélancolie, corrobore le coeur et les membres,
lors principalement qu'elle est mêlée avec les
perles préparées. C'est un souverain remède
à la lipothymie, car étant mêlée avec l'huile
de cannelle en poids égal, six gouttes mises
sur la langue guérissent tous les maux des
narines, artères et descentes (103).


CHAPITRE XX
D'UNE AUTRE PREPARATION D'HUILE OU SOUFRE D'ANTIMOINE COMME AUSSI LE VERITABLE SEL DE CE PRECIEUX METAL
Voici une autre manière de préparer l'huile
d'antimoine et [de] la faire passer par l'alambic
sans addition. On fait un régule avec le tartre
et le salpêtre, comme j'ai dit ci-devant. On
le réduit en poudre que l'on met ensuite dans
un vaisseau de verre rond, sur un feu de sable


103. Adde : Mais, mon Dieu, pourquoi parlé-je, pourquoi écris-je?
Je crois que je ne serai entendu que d'un petit nombre de gens, grâce
à ce testament que je lègue à mes disciples. Cependant, ce petit
cénacle, ayant expérimenté et reconnu les miracles de la Nature en
réfléchissant de manière approfondie, m'exprimera sa gratitude et
me rendra honneur sur le tombeau où je me putréfierai, moi qui,
par une grâce divine, ai libéré la vertu unique d'une créature de sa
profonde prison et ai dévoilé son opération.

@

204 Chapitre XX
lent, pour le faire sublimer, comme il fera en
effet. Mais vous observerez de séparer et
faire retomber tous les jours avec une plume
au haut du vaisseau. Il vous faudra continuer
le feu et réitérer cette manoeuvre tant qu'il
ne sublime plus rien de la matière, mais que
le régule demeure au fond du vaisseau précipité
et fixe.
Vous broierez ce précipité sur le marbre, où
vous le laisserez en lieu humide net et frais,
une demi-année entière -- car sachez que
cette extraction est fort longue. Et la poudre
se résoudra en huile rouge. Et comme il n'y
a que le vrai sel de l'antimoine qui se résolve,
les fèces demeurent naturellement séparées.
Filtrez ensuite la liqueur résoute et distillez-en
le flegme jusqu'à ce que la matière reste
épaisse. Il vous faudra ensuite exposer cette
matière dans un lieu frais. Et elle s'y congèlera
en cristaux de couleur mêlée de blanc
et de rouge. Et si on les purge encore une
fois, ils deviendront tout blancs.
C'est là le véritable sel d'antimoine que j'ai
souvent fait dessécher. Mêlez après cela une
partie de ce sel avec trois parties de verre
de Venise, et distillez le tout à fort feu. Et il
sortira premièrement un esprit blanc, puis un
rouge, qui toutefois se résoudra en blancheur.
Rectifier cet esprit à chaleur lente, dans le
bain sec. Et vous aurez une autre huile d'antimoine
inférieure à la première. Car c'est
plutôt un esprit qu'une huile, parce que le
sel la spiritualise.

@

Le char triomphal de l'antimoine 205
Cette huile a beaucoup de louanges et de vertus
dans les cures des fièvres quartes et tierces
et toutes autres. Elle rompt la pierre ou calcul
dans la vessie, excite l'urine, purifie et lave
les vieux ulcères, purge le sang comme le sel
de l'or, et pourrait être encore employée à
d'autres maladies; mais elle est moins parfaite
que l'huile rouge de l'antimoine, parce que ce
soufre a été conduit jusqu'à la dernière
pureté.


CHAPITRE XXI
DE LA REVIVIFICATION DU MERCURE D'ANTIMOINE
Ayant donc décrit le sel et le soufre de l'antimoine,
je parlerai maintenant de la préparation
de son mercure et de son usage en la
médecine.
Prenez donc du régule d'antimoine, huit
parties; du sel d'urine humaine, clarifié et
sublimé; du sel armoniac; du sel de tartre;
une partie de chacun. Mêlez ces sels et versez
dessus du fort vinaigre, dans un vaisseau que
vous luterez sagement. Digérez ces sels au
bain continuel un mois entier. Puis distillez
le vinaigre au feu de cendre, tant que les sels
demeurent secs. Mêlez-y trois parties de tartre
de Venise et en tirerez, à forte distillation,

@

206 Chapitre XXI
un esprit merveilleux que vous verserez sur
votre régule pulvérisé, lequel vous putréfierez
ensuite pendant deux mois entiers. Après
cela, tirez le vinaigre par distillation et, sur ce
qui restera au fond, mêlez le quadruple de
limaille d'acier et distillez à force de feu:
les esprits de sel mèneront avec eux le mercure
comme une fumée. Mais au lieu d'un
récipient ordinaire, il faut avoir un gros ballon
de verre plein d'eau, afin que les esprits
des sels se mêlent avec l'eau et que le mercure
vif et coulant aille au fond du vaisseau.
Car c'est ainsi qu'un bon artiste peut tirer le
mercure vif de l'antimoine, ce qui a tant été
recherché de plusieurs.
Je parlerai maintenant de son usage en la
médecine. Versez ce mercure par le chamois
dessus quatre parties d'huile rouge de vitriol
bien rectifié. Tirez l'huile: l'esprit de l'huile
demeurera avec le mercure. Augmentez le
feu et quelque chose se sublimera; rejetez
cette sublimation sur la terre restante au fond.
Remettez d'autre huile et réitérez la distillation
et sublimation comme auparavant jusqu'à
trois fois. Et pour la quatrième fois,
jetez la sublimation sur sa propre terre. Pilez
ensuite le tout ensemble, et il sera blanc et
transparent comme du cristal. Mettez cela
dans un vaisseau circulatoire, avec autant
d'huile de vitriol et le triple d'esprit de vin.
Circulez jusqu'à séparation. Et cette huile de
mercure surnagera comme de l'huile d'olive.
Séparez cette huile et la mettez dans un vaisseau
circulatoire de verre et y ajoutez du plus

@

Le char triomphal de l'antimoine 207
fort vinaigre distillé. Car c'est ainsi que
l'huile, dans l'espace de vingt jours environ,
recouvre son poids et s'en va au fond. Et
s'il était resté quelque chose de vénéneux, il
est demeuré dans le vinaigre qui sera nébuleux
et noirâtre. Et l'on voit évidemment que
c'est un miracle de la Nature que cette huile,
qui surnageait au commencement, se précipite
au fond à la fin. Mais il faut remarquer
que l'huile de vitriol est très pesante. Et c'est
aussi pourquoi elle portait au commencement
le mercure sur elle, parce qu'il était plus léger
et qu'il n'était pas encore pur; mais lorsque
sa légère impureté a été reçue par le vinaigre,
alors cette huile reprend son poids et va au
fond.
Voilà donc l'huile tirée du mercure d'antimoine,
la quatrième colonne de tous les
remèdes, qui n'endure point la lèpre, guérit
l'apoplexie, fortifie le cerveau, excite les
esprits vitaux du cerveau. Et si l'on se sert
tous les jours de cette huile, elle fait tomber
les ongles et les cheveux et les rajeunit. Elle
purge le sang et chasse tous les maux. Le mal
vénérien n'est qu'un jeu pour cette médecine
qui l'extirpe radicalement dans peu de temps.
On ne saurait dignement louer ce remède
avec la langue ni avec la plume.
Misérables créatures ! pâtures des vers ! pourquoi
retardez-vous de rendre grâces à Dieu (104)
pour les remèdes qu'il vous a donnés ? Et
vous, moqueurs et docteurs, professeurs de


104. Plus exactement : à offrir le sacrifice eucharistique à ton Créateur...

@

208 Chapitre XXI
l'une et l'autre médecine, venez à moi et,
quoique je ne sois qu'un religieux, je ne laisserai
pas de vous manifester ce que vos yeux
n'ont jamais vu. Et si quelqu'un rencontre
par hasard de plus belles préparations, qu'il
me les fasse connaître et qu'il m'accorde la
grâce de me les communiquer, car je ne
souhaite que d'apprendre et je n'ai point de
honte de demander ce que je ne sais point et
de rechercher avec soin les lumières que je
n ai pas encore eues, vous ayant dit assez
souvent qu'il est impossible à un homme de
pouvoir pénétrer et savoir tous les mystères
de la Nature, à cause de la brièveté de la
vie.
Mais [que] quiconque ne comprendra pas mes
écrits, faute d'expérience, ne les blâme pas
pour cela. Et ne murmurez pas, je vous prie,
par des discours hors de propos, quand vous
verrez que je me servirai de plusieurs termes
que vous n'aurez jamais entendus. Car mes
façons de parler sont bien différentes de
celles dont se servent mes adversaires qui,
par leur aveuglement et dérèglement manifeste,
s'attachent à un arbre sauvage de forêt,
en méprisant le naturel et familier. Et c'est
aussi pourquoi ils ne cueillent qu'un fruit
sauvage et d'une nature étrange. Hommes
ignorants et malheureux, ne jugez et ne
condamnez pas ce que vous n'avez jamais
connu et que l'étude ni la pensée ne vous ont
jamais découvert.
Plusieurs paysans et rustiques disent que les
poissons meurent de froid lorsqu'ils meurent

@

Le char triomphal de l'antimoine 209
dans l'eau. Mais cela est improbable et faux.
Et quiconque pense et parle de la sorte ne le
fait que par ignorance et imprudence. Car
si pendant l'hiver, lorsque la superficie des
eaux est toute glacée, l'on rompait la glace,
jamais les poissons ne mourraient, quelque
froid qu'il fît. Mais si la glace qui tient les
eaux enfermées n'est rompue et qu'elle dure
longtemps, les poissons meurent non par le
froid, mais parce qu'ils sont privés de l'air
qui ne peut pénétrer la glace, étant certain
qu'un animal ne peut vivre sans air, qui est
la seule raison pourquoi les poissons sont
suffoqués sous la glace. Je vous donne cet
exemple afin de vous faire entendre qu'il
faut que l'antimoine jouisse de l'air, et qu'il
est nécessaire qu'un bon faiseur de métaux
lui fasse des trous dans les montagnes. Et si
après vous voulez connaître la diversité de son
usage, il faut que vous le prépariez par l'air,
l'eau et le feu, de peur que sa fécondité ne
soit suffoquée dans la terre et afin que, par la
multiplicité de ses opérations et préparations,
il soit connu et manifesté aux médecins par la
guérison du mal pour lequel ils cherchent un
remède antimonial.
Pauvres hommes de peu de connaissance,
qui n'osez sonder la nature de l'antimoine
et qui la méprisez! Où est votre rhétorique et
votre éloquence pour vous défendre, puisque
vous ne connaissez ni noir ni blanc, ni autres
couleurs, dans les préparations de l'antimoine,
et que ses vertus vous sont inconnues ?
C'est aussi à bon droit que vous passez mes

@

210 Chapitre XXI
écrits sous silence et que vous ne vous y arrêtez
pas. Car semblables à un feu impétueux
enflé par le vent, vous craignez que votre petite
nacelle remplie de fentes ne soit submergée
par les ondes et par la tempête (105).
Mon Dieu! s'il était possible que la pensée
et l'intention de l'homme n'eussent d'autre
but que d'acquérir l'Art par son étude et son
travail pour voir ses succès certains et tels
qu'il les souhaite, sans doute que la Fortune
et les Muses lui seraient favorables! Et un
disciple de l'Art de cette nature trouverait
dans son oratoire et dans son laboratoire sa
prospérité et son salut (106).
Mes chers disciples, soyez attentifs de toute
l étendue de votre esprit à mon avertissement.
Recherchez soigneusement ce centre qui rarement
ou jamais ne paraît avec une face extérieure;
recherchez aussi sa vertu avec [une]
attente soigneuse, comme le chasseur sa
proie. Prenez garde aux vestiges qui seront
imprimés sur la neige, afin de discerner les
pas des uns et des autres, pour ne pas prendre
un cerf pour un daim. Car vous vous tromperiez
dans le pas du renard et du lièvre si vous


105. Adde : Afin que tu évites ce péril, implore par tes prières l'aide
de ton Maître qui dort avec ses apôtres, mais fais-le avec un coeur
sincère et put. Ainsi tu seras sauvé et tu verras la mer et les vents te
devenir favorables, et tu conduiras toutes choses vers la fin désirée.
106. Adde : Si bien qu'il percevrait le fondement assuré, fécond et
immaculé et la ferme pierre angulaire sur lequel il pourrait asseoir
sa conscience. Et ainsi il rejettera le vain caquetage de ceux qui n'examinent
pas les malades, sera exclu de l'école et, se taisant devant le
bavard, changera ses vices et assurera et prouvera publiquement
qu'on ne peut aussi facilement brûler la citadelle de pierre et le
colombier ou la cabane de chaume, ou encore le vieux nid de bois
d'une cigogne, desséché depuis de longues années par le soleil.

@

Le char triomphal de l'antimoine 211
ne le savez connaître. Jetez donc vos filets
bien à propos, et ils seront heureux à la prise
des poissons; et si vos rets sont bien tendus,
l'oiseau se trouvera pris avec plaisir et profit.
Afin donc que je vous donne à tous le dernier
avertissement (107), et toi, nautonier, sois particulièrement
attentif, car tu dois savoir que
jour et nuit tu navigues en pleine mer et que
tu es en péril d'être agité de plusieurs tempêtes;
et si tu prends garde, tu ne seras pas
frustré de ton espérance et tu prendras toujours
quelque chose à la fin, et ton navire
retournera en sûreté des régions éloignées et
abordera heureusement et avec profit de ses
marchandises. Mais pourquoi perds-je le
temps de la sorte (108)? Je n'ai plus qu'un pas à
rétrograder, comme le gladiateur, qui est de
faire un laboratoire et une école pour y déclarer
et manifester la préparation de l'antimoine,
afin que je prouve que c'est une véritable
médecine très utile aux maladies externes. Je
dirai bientôt quel est mon procédé.
Mon cher disciple, amateur de l'Art, qui désirez
savoir la science et les secrets de la Nature
et sonder les plus profonds mystères, si vous
voulez distinguer le jour d'avec la nuit et la


107. Adde : Toi, cher oiseleur, expose correctement au vent tes filets
et les plumes tourbillonnantes,...
108. Adde : à parler et à faire des comparaisons à l'instar des
sophistes bavards, bien qu'on puisse considérer qu'il y a dans mes
écrits peu de lettres superflues, que toutes ont été éliminées qui ne
portent pas une étincelle d'utilité. Bien plus, ceux-ci contiennent en
soi une doctrine et un enseignement si certains que le travail d'écrire
est pour moi une récréation et un plaisir.

@

212 Chapitre XXII
lumière d'avec les ténèbres, écoutez ce qui
suit.


CHAPITRE XXII
DU BAUME D'ANTIMOINE
Prenez de l'antimoine de Hongrie, une partie;
du sel commun, demi-partie; de la terre
dont se servent les potiers, qui n'ait point
été cuite, six parties. Pilez et mêlez le tout
ensemble et distillez à fort feu. Et vous verrez
sortir continuellement une huile rouge qu'il
faut déflegmer, afin qu'il demeure au fond
une poudre rouge et sèche qu'il faut broyer
sur le marbre et y laisser résoudre. Et il en
sortira un baume rouge plus excellent que
tous les autres baumes vulnéraires, qui est
très utile aux plaies invétérées que les médecins
vulgaires ne sauraient guérir avec leurs
emplâtres, onguents et huiles, qui ne sont que
des remèdes suspects ou périlleux (109). Cette
huile ou [ce] baume a été estimé précieux pour
les anciens ulcères et peu de remèdes le surpassent
et l'égalent, si ce n'est l'huile d'antimoine
qui se fait avec le mercure sublimé.
Car il est beaucoup plus excellent aux cancers,


109. Adde : et sous les quolibets, ils sont contraints de retirer le mors
au cheval, de déposer la selle et de le reconduire à l'écurie d'où ils
l'avaient tiré.

@

Le char triomphal de l'antimoine 213
noli me tangere, gangrènes, loups, fistules
et ulcères. L'expérience m'en a fait connaître
des merveilles incroyables que je veux taire
pour ne point paraître désireux d'honneur,
ce que je suivrai toujours avec l'aide de Dieu
et de la très sainte Vierge Marie.


CHAPITRE XXIII
DE L'HUILE D'ANTIMOINE AVEC LE MERCURE SUBLIME
Il y a une autre préparation d'antimoine qui
se fait ainsi. Prenez du mercure vulgaire
éteint et très purement sublimé, et de l'antimoine,
parties égales. Broyez-les et les mêlez
ensemble. Distillez ensuite par la cornue dans
un ballon qui retienne les esprits. Répétez la
distillation de votre matière trois différentes
fois. Rectifiez ensuite votre huile avec l'esprit
de vin, et elle sera préparée et très rouge,
étant au commencement blanche. Elle se coagule
comme la glace ou le beurre fondu.
Cette huile opère de si grandes merveilles
en la nature qu'à peine pourrait-on croire
qu'elles pussent se faire. Mais sa vertu, sa
faculté et son opération paraissent toujours
lorsqu'elles changent le mauvais en bon.

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214 Chapitre XXIV


CHAPITRE XXIV
DE L'HUILE POUR LES ULCERES
On prépare encore une autre huile avec addition,
très utile aux plaies extérieures.
Prenez de l'antimoine et du soufre, de chacun
une partie; du sel armoniac et du sel d'urine
clarifié, de chacun la moitié d'une partie; de
la chaux vive, deux parties. Pulvérisez et
mêlez le tout ensemble, et puis distillez.
Et s'il se sublime quelque chose, ôtez-le,
rebroyez-le avec la tête morte, et reversez
l'huile distillée sur la matière rebroyée. Et
distillez comme auparavant. Réitérez trois
fois cette même opération, et l'huile sera
achevée.
Cette huile guérit tous les vieux ulcères opiniâtres
et est très forte et pénétrante. Elle
jette les fondements d'une guérison assurée,
comme fait aussi l'huile de vitriol.

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@

216 Chapitre XXV


CHAPITRE XXV
D'UN AUTRE BAUME VULNERAIRE
On prépare aussi un baume vulnéraire de
plusieurs choses. Prenez quatre onces de
soufre, faites-les fondre à feu lent, puis mettez-
y artistement [une] demi-livre de mercure,
remuant toujours avec un bâton jusqu'à ce
que le tout soit bien incorporé et qu'il durcisse.
Et après cela, pilez cette matière et la
mêlez avec quatre onces d'antimoine, quatre
onces d'arsenic rouge et deux onces de crocus
martis, avec huit onces de brique pilée. Sublimez
ensuite le tout dans un vaisseau de verre
selon l'art, et vous aurez des rubis orientaux
aussi beaux et aussi colorés que les véritables;
lesquels sont néanmoins volatils, n'ayant rien
de fixe.
Ces rubis bien et artistement séparés du
cinabre en sublimant, il faut les piler et en
faire l'extrait avec le vinaigre distillé, qu'il
faut après cela tirer très doucement par le
bain. Et la poudre restante au fond se doit
piler très subtilement. Ensuite de quoi on en
tire la teinture dans un autre vaisseau par
l'esprit de vin. Et l'on en sépare les fèces
restantes.
Circulez cette extraction au bain pendant un

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Le char triomphal de l'antimoine 217
mois en vaisseau luté. Distillez ensuite comme
vous avez fait le vinaigre, et la poudre restante
au fond du vaisseau se résoudra à la
cave en très peu de jours dans une liqueur
belle et claire qui est très utile aux plaies
et anciens ulcères si on les frotte d'icelle avec
une plume et qu'on mette par-dessus un
emplâtre commun vulnéraire. Cette liqueur
n'abandonne jamais personne au besoin dans
les plaies qui sont incurables à la médecine
vulgaire. Mais je n'y comprends pas ces
solutions de continuité qui dépendent de
quelques causes externes. Car pour les guérir,
il faut les remèdes internes qui dessèchent
et arrachent les symptômes et le centre du
mal, quoiqu'il y ait peu de maîtres aujourd'hui
dans le monde qui prennent garde à
ce que j'écris maintenant. Si les hommes
considéraient la misérable condition de la
vie, sa chute par le péché originel, d'où s'ensuivent
toutes les calamités et même plusieurs
grandes maladies qui nous accablent, ils
emploieraient le temps plus utilement qu'ils
ne font, et chercheraient tous les moyens de
soulager la santé altérée de leur prochain
avec des sentiments de charité chrétienne,
ainsi que Dieu leur a commandé, pour remplir
leur devoir. Mais parce que plusieurs
perdent leur temps en des folies inutiles
et rejettent le travail comme fâcheux et ennuyeux,
ils demeurent dans leurs anciennes
erreurs, et laissent pourrir la chair et le corps
d'un malade sans le toucher, craignant de se
gâter les mains et de faire augmenter le prix

@

218 Chapitre XXV
du savon dont ils auraient besoin pour se
laver souvent.
Misérables que nous sommes! Nous n'avons
rien de propre en ce monde dont nous puissions
tirer aucune gloire. Nous n'y sommes
que des passagers sous la conduite de Dieu
qui a voulu que nous nous en servions et
que nous en eussions seulement la jouissance;
mais il ne nous en a pas fait les propriétaires.
C'est pourquoi nous devrions donc bien nous
gouverner spirituellement et corporellement,
comme font les fidèles [locataires] dans la vie
civile envers les propriétaires des maisons
qu'ils occupent, afin que Dieu, le père céleste
et notre bon père de famille, venant à nous
retirer les biens qu'il nous a loués, nos péchés
et notre ingratitude ne l'obligent point à nous
enfermer dans cette prison où il n'y a que des
grincements de dents et un éternel repentir.
Car si l'homme considérait cela, il n'aurait
jamais la pensée de pécher, et il s'acquitterait
exactement de son devoir et se rendrait utile
à son prochain. Mais, à dire vrai, il se souvient
fort peu ou presque point du tout de
cela; et tout son but n'est que d'acquérir de
l'argent à tort et à travers. Les grands et les
puissants n'ont aucun soin de leurs devoirs;
le vulgaire s'attache à eux et couvre leurs
violences du nom d'équité, afin de jouir
plus sûrement de leurs mauvaises acquisitions.
Prenez garde, je vous en avertis, que
tant de biens mal acquis ne vous servent
d'épines qui vous percent le coeur, et que vos
morceaux ne s'arrêtent au milieu de votre

@

Le char triomphal de l'antimoine 219
gosier pour vous étrangler. Mais tous ces
avertissements sont vains et méprisés. Car,
ayant autrefois entrepris et fait un difficile
pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle
et étant de retour à mon couvent, je croyais
que beaucoup de personnes se réjouiraient
avec moi et rendraient grâces à Dieu des
saintes reliques que j'avais apportées de ce
lieu-là avec moi pour le soulagement et le
secours de notre couvent et des pauvres. Mais
peu de gens se corrigèrent et peu se trouvèrent
redevables à Dieu pour un tel bienfait,
et plusieurs, au contraire, ne firent que
s'en moquer et augmentèrent même depuis
ce temps-là leurs moqueries, leur mépris et
leurs blasphèmes. Mais ce juste Juge les saura
bien punir au jour du jugement. Je quitte ce
sujet pour retourner à l'antimoine, duquel on
prépare un autre remède pour toutes sortes
de fièvres et pour la peste.


CHAPITRE XXVI
D'UNE AUTRE PREPARATION D'HUILE D'ANTIMOINE SANS ADDITION CONTRE LA PESTE ET TOUTES SORTES DE FIEVRES
Prenez de l'antimoine en poudre fine. Dis
tillez-le par la cornue jointe avec un récipient
de verre. Réitérez trois ou quatre fois, et il se

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220 Chapitre XXVI
fera enfin une poudre rouge qu'il faudra
extraire avec le vinaigre distillé. Après quoi
vous circulerez cette extraction au bain-
marie pendant dix jours; ensuite de quoi
vous distillerez le vinaigre et, sur la fin, vous
presserez le feu par un certain artifice, pour
que ce qui reste au fond se convertisse et
passe en huile. Laquelle il faudra circuler
dans un pélican tant que tout le flegme
en soit séparé par distillation, et l'huile
recueillie dans un nouveau récipient. Et cette
huile guérit les fièvres tierces, les quartes et
les continues, en en donnant quatre grains au
malade avec de l'eau de chardon bénit; elle
fait suer et est très bonne en temps de
peste.
La même dose de quatre grains mis en esprit
de vin ou dans le vinaigre distillé, selon que
la peste aura commencé par chaud ou par
froid, la repousse et guérit puissamment.
C'est ce que trois de mes frères ont bien
éprouvé. Car étant attaqués de la peste et se
voyant moribonds et privés de toute espérance
de guérison, ils furent garantis de la
mort par cet unique secret. Après quoi ils estimèrent
ma médecine beaucoup plus qu'auparavant;
et par leurs prières et travail manuel,
après avoir achevé le culte divin, m'aidaient
tous les jours avec tant de soin et d'assiduité
qu'à la fin ils acquirent avec moi beaucoup
d'expérience. Ce qui fut cause que dans une
seule année, tant par leur industrie que celle
de plusieurs autres de mes frères, nous découvrîmes
plus de secrets et de mystères de la

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Le char triomphal de l'antimoine 221
Nature que nous n'avions pu faire auparavant.
C'est pourquoi, étant réduit à une
extrême vieillesse, je leur ai rendu grâce
comme je le fais encore de tout mon coeur,
parce qu'ils m'ont beaucoup obligé, ainsi
que plusieurs bons chrétiens; mais parce que
je suis encore vivant, je prie Dieu qu'il veuille
les récompenser (110).


CHAPITRE XXVII
DE LA PREPARATION D'UNE AUTRE HUILE POUR LES POUMONS
Il se fait une autre huile d'antimoine avec
addition qui est fort utile aux plaies.
Prenez donc de l'antimoine, du soufre et du
salpêtre, parties égales de chacun. Enfermez-
les sous la campane ou cloche, comme l'on
fait ordinairement. Mais vous aurez davantage
d'huile si vous vous servez de l'alambic avec
un récipient. Cette huile sera de couleur semblable
à celle du soufre commun, mais elle
est beaucoup plus forte à cause de l'addition
et opère bien plus puissamment que l'huile
du soufre commun que l'on fait pour les


110. Adde : Le céleste archiatre a sans nul doute offert à mes frères
qui sont aux cieux une récompense suffisante pour qu'ils jouissent de
ce céleste salaire, en place de celui qui leur a été ravi dans cette vie et
qui n'a pu leur être payé par les hommes ignorants et ingrats.

@

222 Chapitre XXVIII
plaies. Cette huile est donnée intérieurement
aux pulmoniques, à la quantité de trois
gouttes dans [de] l'esprit de vin. Et par-dehors,
aux plaies et ulcères fétides et puants, elle
s'applique sur l'emplâtre. Et l'on observera
que c'est un très utile et excellent remède à
tous maux.


CHAPITRE XXVIII
D'UNE AUTRE HUILE EXCELLENTE AUX GANGRENES ET ULCERES
On prépare une autre huile d'antimoine pour
guérir les gangrènes et les ulcères de cette
façon:
Prenez une livre d'antimoine, [une] demi-
livre de sel commun, cinq livres de terre de
potier non cuite. Pilez et mêlez le tout et le
distillez ; et il sortira un esprit jaune. Et lorsque
tous vos esprits seront sortis, mettez la matière
dans un autre vaisseau de verre, tirez-en
le flegme, et il vous restera une poudre que
vous ferez résoudre à la cave en baume liquide
très utile aux cancers, gangrènes et maladies
rampantes; et pareillement à la face de
l'homme et aux mamelles des femmes. J'écrirais
beaucoup de choses de ce baume, si je ne
craignais les ignorantes et sottes propositions

@

Le char triomphal de l'antimoine 223
des sophistes, qui ne manqueraient pas de dire
que j'écris toutes ces choses selon ma fantaisie
et que j'en dis beaucoup plus que je n'ai
trouvé.


CHAPITRE XXIX
D'UNE AUTRE HUILE POUR LES POUMONS ET MAUX D"ESTOMAC
On fait une autre huile de la manière qui
suit:
Prenez quatre parties d'antimoine, une partie
de sel armoniac. Pilez et mêlez le tout ensemble.
Après cela, sublimez cette matière à
feu lent, et vous verrez que le sel armoniac
élèvera avec soi le soufre sanguin de l'antimoine.
Pilez de nouveau la matière restante,
en y ajoutant pour chaque livre cinq onces
d'antimoine cru et quelques onces de nouveau
sel armoniac. Et sublimez comme devant. Ce
sublimé se résout facilement à la cave. Et
vous aurez un soufre combustible comme celui
qui se vend. Tirez ce soufre avec le temps
par le vinaigre distillé que vous séparerez par
le bain-marie. Tirez-en la teinture et, par un
subtil artifice, poussez la poudre dans un récipient.
Et si le studieux de l'Art suit bien le
chemin, il trouvera une huile douce excellente
et sans corrosion ni péril, qui chasse

@

224 Chapitre XXX
toutes les douleurs de côté. Et si les asthmatiques
en prennent, soir et matin, deux grains
dans de l'esprit de vin, elle remédie à toutes
les maladies de la poitrine et en chasse toutes
les impuretés; et [elle] m'a beaucoup plus
servi que je ne pensais.
Ayant donc décrit toutes les vertus de l'antimoine
dans les autres préparations ci-dessus,
j'ai cru qu'il serait inutile de les répéter, de
peur de me rendre ennuyeux et de donner
quelque soupçon dans l'esprit des studieux. La
liqueur de ce soufre d'antimoine est très utile
aux maux externes. Elle ôte toute chose de la
peau. Et si on y ajoute un peu d'huile, elle
ôte toutes les saletés et macules des mains. Et
si on s'en frotte, elle guérit la gale et la teigne
et toutes démangeaisons qui viennent sur la
peau.


CHAPITRE XXX
D'UNE AUTRE PREPARATION DU SOUFRE DE L'ANTIMOINE EN HUILE
On prépare encore autrement le soufre d'antimoine
ainsi que vous l'allez voir. Prenez
deux livres d'antimoine. Pilez-les et les faites
bouillir pendant deux heures et un peu plus
dans une lessive forte; faites des cendres d'orties.

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Le char triomphal de l'antimoine 225
Et après l'avoir tiré au clair et bien filtré,
versez dessus du vinaigre; et il tombera au
fond du vaisseau une poudre rouge. Laquelle
vous sécherez doucement de tout le flegme.
Ensuite de quoi, vous en tirerez la teinture
avec le vinaigre distillé, comme il est marqué
en la précédente préparation de l'autre soufre.
Réduisez-le en huile par distillation. Cette
huile n'est pas inutile, mais elle est moindre
en vertu à la première qui lui est très supérieure,
parce que la sublimation qui se fait
par le sel armoniac fait résoudre le soufre plus
facilement et donne plus de force à la teinture.


CHAPITRE XXXI
DES REMARQUES PARTICULIERES ET NECESSAIRES SUR LES DIFFERENTES PREPARATIONS DE L'ANTIMOINE
Il est à propos de remarquer qu'il y a trois
choses nécessaires touchant les différentes
préparations de l'antimoine en l'Art spagirique.
Premièrement, la préparation du vinaigre de
la mine d'antimoine.
Secondement, il ne faut pas passer sous silence
l'étoile du régule.

@

226 Chapitre XXXI
Troisièmement, il faut enfin parler du plomb
des philosophes, duquel beaucoup de gens
se sont imaginé de grandes choses, et qui ont
cru que de lui se pouvait faire le véritable mercure
des philosophes. Mais ils se sont abusés,
car cela est impossible, et Dieu ne lui a pas
tant donné que dans lui se puisse trouver le
véritable mercure des philosophes. Ce mercure,
le premier être ou la première eau des
métaux, de quoi se fait la grande Pierre des
anciens philosophes, se trouve dans un autre
minéral, dans lequel l'opération (111) est plus
grande que dans l'antimoine, dont le plomb
n'a que quelque particulière utilité. Que cela
donc vous suffise à cet égard.
Remarquez donc bien que l'antimoine est la
colonne universelle de la médecine tant interne
qu'externe, pour toutes sortes de maladies,
si toutefois, comme je l'ai souvent dit, il
est dûment préparé.
Après cet avertissement, il ne manquera rien
à l'Artiste que d'apprendre à discerner les
natures métalliques et minérales, et surtout à
observer exactement la préparation et l'usage
de l'antimoine. Car cela lui étant connu, son
jugement sera droit et équitable.
Je satisferai donc ma promesse en enseignant
aux yeux de mes disciples la dernière et véritable
séparation du bon d'avec le mauvais
pour la préparation du vinaigre philosophique,
qui tire son commencement de l'antimoine.


111. Adde : par raison métallique.

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228 Chapitre XXXII


CHAPITRE XXXII
DE LA PREPARATION DU VINAIGRE PHILOSOPHIQUE
Prenez de la mine de laquelle on fond et l'on
sépare l'antimoine. Pilez-la subtilement et,
après l'avoir mise dans un matras à col long,
versez dessus de l'eau de pluie distillée jusqu'à
la moitié du vaisseau que vous luterez bien.
Et ensuite de cela, mettez votre vaisseau au
bain de putréfaction, in ventre aequino, tant
qu'il commence à bouillonner et que l'écume
monte, qu'il faut ôter. Ce signe vous prouvera
que le corps de l'antimoine est ouvert. Alors
mettez cette matière dans une cucurbite bien
lutée. Tirez-en l'eau que vous trouverez un
peu acide; et dans cet état augmentez le feu, et
quelque chose se sublimera. Mêlez ce sublimé
avec les fèces restantes et arrosez de la même
eau que vous avez distillée; et redistillez de
nouveau et de la même manière qu'auparavant.
Et vous réitérerez cette même opération
tant de fois que votre vinaigre devienne d'une
très grande force. Mais quant au sublimé, il
se diminue à chaque distillation.
Vous verserez ensuite ce vinaigre distillé sur
du nouvel antimoine minéral bien pilé, dans
un pélican qui surnage de trois travers de

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Le char triomphal de l'antimoine 229
doigt. Et vous le laisserez digérer à chaleur
douce pendant douze jours, tant que le vinaigre
rougisse et devienne plus aigre.
Après cela, séparez votre vinaigre en le versant
doucement par inclination et de manière
que vous puissiez avoir la liqueur claire sans
aucun mélange de fèces, et le distillez au bain-
marie par lui-même, sans addition. Le vinaigre
montera et la rougeur demeurera au
fond, laquelle étant tirée par l'esprit de vin,
formera une très bonne médecine. Rectifiez
encore une fois ce vinaigre au bain-marie,
afin d'en séparer le flegme, et dissolvez une
once de son propre sel dans quatre onces de
ce vinaigre; après quoi vous distillerez fortement
par les cendres, et ce vinaigre deviendra
plus fort.
Ce vinaigre rafraîchit merveilleusement et surpasse
la force du vinaigre vulgaire. Il apaise
les gangrènes allumées par les brûlures de la
poudre à canon et tout autre accident externe,
s'il est mêlé avec l'âme de Saturne en forme
d'onguent et appliqué en cataplasme. Mêlé
et brûlé avec le salpêtre fixé par le soufre, il
sépare la squinancie (112) et en éteint la chaleur.
En temps de peste, il en faut prendre une cuillerée.
Il se peut aussi appliquer extérieurement
sur un bubon pestilentiel, en faisant un cataplasme
avec la troisième partie de l'eau distillée
du sperme brûlé de grenouilles; il attire
le venin et rafraîchit.


112. Inflammation de la gorge.

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230 Chapitre XXXIII

CHAPITRE XXXIII
DU REGULE MARTIAL ETOILE
Observation
Le régule martial étoilé est fort estimé de plusieurs;
beaucoup n'ont rien épargné pour y
parvenir; quelques-uns y ont réussi, ayant
trouvé ce qu'ils y cherchaient; et les desseins
des autres sont allés à l'eau.
Plusieurs ont cru que cette étoile était la matière
de la véritable Pierre des philosophes,
croyant qu'il fallait de nécessité que cela fût
parce que la Nature avait formé cette étoile de
son bon gré. Quant à moi, je le nie et je soutiens
que ces personnes, s'étant fourvoyées du
chemin royal, prennent un chemin pour aller
dans des lieux inhabités, où il n'y a que des
hiboux et des oiseaux de proie qui y fassent
leurs nids. Et l'on ne doit point attribuer à
cette étoile qu'elle soit la matière de cette précieuse
Pierre, quoiqu'elle contienne une très
haute médecine qui se fait ainsi qu'il va être
dit.

Manière de faire le régule étoilé
Prenez deux parties d'antimoine de Hongrie,
une partie d'acier en limaille, quatre parties de

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Le char triomphal de l'antimoine 231
tartre cru. On les fait fondre ensemble et puis
on les jette dans un creuset. Et après que la
matière est refroidie, on sépare le régule des
fèces. On pile ensuite ce régule avec le triple
de tartre cru. Et si on procède bien, ce qui est
le principal, on a une étoile blanche et splendide
comme de l'argent pur, et aussi bien divisée
que si un peintre avait pris la peine de
peindre ses rayons. Et ce régule étoilé se réduit
en huile ainsi qu'il s'ensuit.

Réduction du régule étoilé en huile
Ce régule étoilé étant sublimé avec le sel armoniac
devient rouge; car la teinture du Mars
monte, se sublime et se résout à la cave en
huile qui est très utile aux plaies.
Et si ce régule ou étoile est souvent allié par le
feu au serpent pierreux, en sorte que, étant
tout consumé (son soufre spirituel et invisible)
soit absolument uni à ce serpent. L'Artiste a
après cela une matière tout ignée et fervente
qui cache plusieurs secrets. Et cette même matière
se résout aussi à la cave en huile; laquelle
il faut distiller et rectifier tant qu'elle soit pure
et claire. Son usage dans le corps doit être
[défini] avec prudence et précaution, comme
avec deux onces de vin ou quelque autre eau
distillée qui soit propre au mal. Il en faut
seulement prendre deux fois la semaine, trois
gouttes à chaque fois. Que le médecin donc
regarde bien la cause de la maladie, afin qu'il
se serve de ces remèdes avec assurance.
Cette huile contient une grande acrimonie,
dans laquelle sont cachés beaucoup de secrets

@

232 Chapitre XXXIII
qui ne doivent être manifestés au vulgaire,
afin que quelque chose de particulier soit
réservé aux philosophes qui continuellement
emploient leurs travaux à suer à ces
recherches; et que ceux qui veulent suivre
mes traces ne se repentent point de rechercher
avec avidité et assiduité, car au moyen
de mes instructions, ils pourront trouver ce
que je n'ai connu que par un travail opiniâtre
et qu'auparavant j'avais demandé à Dieu de
tout mon coeur.
Je vous ai donné dès le commencement beaucoup
de préceptes pour parvenir à la fin désirée,
et parce que plusieurs meurent sans avoir
pu atteindre au commencement ni à la fin de
leur magistère, j'ai voulu par cette raison
laisser un livre des principes, afin que mes
disciples qui ignorent la première expérience
puissent par ce moyen parvenir plus tôt au
but désiré, et qu'y étant arrivés ils en rendent
mille et mille grâces à Dieu.

Souverain remède contre la pierre et calcul
Cette huile a cela d'admirable qu'elle dissout
les cristaux qui ont été auparavant calcinés
trois jours durant; elle en tire le sel; ensuite
de quoi, étant passée par la cornue, elle
devient un remède si puissant qu'elle brise et
rompt la pierre et calcul de la vessie, et fait en
outre plusieurs autres choses admirables.

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Le char triomphal de l'antimoine 233
CHAPITRE XXXIV
DU PLOMB DES PHILOSOPHES
Pour le plomb des philosophes, celui qui
recherche les mystères de la Nature doit savoir
que l'antimoine est allié et fort proche parent
du plomb vulgaire, tout de même que les
arbres qui poussent et jettent beaucoup de
gommes et de résines, ce qui est en partie leur
soufre. Car il en est de même du plomb de
l'antimoine. Il y a d'autres arbres qui, étant
trop abondants en mercure, ne produisent
que des fleurs et des plantes étrangères et de
différentes natures de la leur, ainsi qu'on le
voit dans le chêne et dans le pommier qui
produisent des monstres et des bâtards, ou
des monstres de leurs sexes. De même, la terre
a de semblables avortements qu'elle rejette
et sépare quand elle travaille à perfectionner
les métaux. Et quoique l'antimoine soit si
étroitement allié à Saturne, néanmoins il en
est rejeté et séparé à cause du trop de soufre
qu'il a en lui, en sorte que le corps visqueux
dans sa naissance l'a empêché de venir à la
perfection d'un corps fusible et l'a contraint
de rester parmi les minéraux, parce que la
trop grande quantité de soufre chaud a surmonté

@

234 Chapitre XXXIV
son mercure qui, faute de froideur, ne
s'est pu coaguler en corps fusible et malléable.
Au reste, je dis que le plomb de l'antimoine
n'est autre chose que son régule qui
n'est point encore fusible et extensible. Et
lorsque j'ai dit que plusieurs ont cru avec
erreur, ainsi que je l'ai démontré, que ce
régule étant joint à l'acier par la fusion,
lorsqu'on en fait l'étoile, on pouvait en faire
la Pierre des philosophes, j'ai enseigné tout
de suite les remèdes qu'on en peut préparer.
C'est pourquoi je n'en parlerai pas davantage.
On reconnaît que ce régule est [un] plomb,
parce que celui que le verre d'antimoine
donne purement de soi, étant mêlé avec du
sel de saturne et bien cimenté en un creuset
dûment luté et tenu au feu pendant trois
heures dans un four à vent et ensuite fondu,
il se trouve malléable et plus pesant qu'auparavant,
parce qu'il a acquis son augmentation
et sa malléabilité du sel qu'on y a joint. De
sorte qu'il demeure un corps compact et pondéreux.
C'est pourquoi je dis qu'il n'y a pas
une grande différence entre l'étoile signée et
le plomb d'antimoine, quoique beaucoup de
gens les regardent comme deux choses différentes.
Car l'une et l'autre se font du régule
et peuvent être préparées, comme j'ai dit,
pour une même médecine.
Je finirai ici et, après l'abrégé suivant, j'exposerai
la pierre de feu dont j'ai ci-devant
parlé.
Je prie Dieu qu'il ouvre les oreilles et le coeur

@

Le char triomphal de l'antimoine 235
de ceux qui m'écoutent, afin qu'ayant connu
les miracles de la Nature, ils louent sa toute-
puissance et aident leur prochain.


CHAPITRE XXXV
CONTENANT L'ABREGE ET SUPPLEMENT DE L'AUTEUR
Remarquez enfin (dit l'auteur) que l'antimoine
a bien d'autres usages que dans les caractères
de l'imprimerie: en [y] mêlant d'autres métaux
sous certaines constellations et conjonctions
des planètes, on fait des sceaux d'admirables
vertus. Et par le mélange aussi d'autres choses,
on en fait des miroirs à plusieurs faces et propriétés.
On en fait aussi des cloches et des statues.
Mais comme tout cela ne regarde point
la médecine non plus que ma vocation et profession,
je demeure dans mon devoir et je
laisse cela à traiter à d'autres Artistes (113).


113. Suit le poème :
Anfangs wie mich empfieng die Erden / Nur aus dem Himmel ich must werden / Trewlich auch hulff / dass ich geborn Iason geduppelt ausserkohrn / Mein Krafft mir gab der Sonnen Hitz / Ohn welches Fewr kein Blut ich schwitz / Nim Plutonem zum Gesellen dein Im Streit Iass ihm Calfactor seyn Vulcan beweiss sein rechte Ehr / Mathusalem dir danckt denn sehr.
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236 Chapitre XXXVI


CHAPITRE XXXVI
OU IL EST TRAITE EN PARTICULIER DU CHARIOT TRIOMPHAL DE L'ANTIMOINE ET DE LA COMPOSITION ET PREPARATION DE LA PIERRE DE FEU QUI S'EN FAIT
Comme j'étais un jour dégagé des pensées
superflues du monde, après avoir fait d'ardentes
prières à Dieu, je résolus de méditer
des moyens spirituels pour parvenir à la
connaissance des secrets de la Nature. Je
conclus donc moi-même de me faire des ailes
pour monter jusqu'aux plus hautes sphères
des astres, afin qu'[y] étant arrivé je pusse
comme un autre Icare ou Dédale, selon le
témoignage des poètes, considérer tout ce qui
se faisait là-haut. Mais, par mégarde et imprudence,
m'étant trop approché du soleil, il
brûla mes ailes et en même temps je tombai
dans une mer très profonde. J'eus aussitôt
recours à Dieu et l'invoquai dans ma nécessité.
Et il m'envoya aussitôt un secours d'en-
haut qui me délivra de la mort et du péril où
je me trouvais. Car un ange vint à mon secours,
qui fit arrêter les eaux; et, les ayant
séparées, je découvris dans un profond abîme
une très haute montagne sur laquelle je montai
pour examiner s'il était possible, comme

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Le char triomphal de l'antimoine 237
disent les enfants des hommes, que les choses
supérieures eussent de la communication et
correspondance avec les inférieures, et si les
astres supérieurs ont reçu du Créateur la force
de produire en terre quelque chose de semblable
à eux.
Ayant donc examiné tout cela, j'ai connu que
ce que nos anciens docteurs et précepteurs
ont laissé par écrit à leurs disciples amateurs
de la vérité était très véritable. C'est pourquoi
j'en ai de tout mon coeur rendu grâces à Dieu
qui est l'auteur de toutes les merveilles du ciel
et de la terre.
Je dis en peu de mots que je trouve que toutes
les choses qui sont engendrées dans les montagnes
tirent leur origine des astres par un
brouillard aqueux et une fumée ou vapeur
humide, laquelle, ayant été longtemps nourrie
par les astres et reçue des éléments, est enfin
réduite dans une forme palpable; d'où il
arrive que cette vapeur est desséchée, afin que
l'aquosité perde sa domination et que le feu
domine après l'eau par le bénéfice de l'air,
pour que de l'eau le feu se forme et que du feu
et de l'air résulte la terre; lesquelles choses se
trouvent conjointes dans toutes les choses corporelles
du monde avant leur résolution.
L'eau, donc, est la première matière de tous
les corps, laquelle ayant été desséchée par l'air
et le feu, a été convertie en terre.
Ayant donc proposé que de l'antimoine se
peut préparer une pierre de feu, et ayant dit
que cette pierre guérit non seulement les
hommes, mais aussi les métaux, de quelques

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238 Chapitre XXXVI
maladies particulières, il est juste de vous
avertir auparavant de ce que c'est que cette
pierre de feu, quelle est sa minière, si cette
pierre se peut faire sans une matière de pierre
ou si elle est de la dernière différence, genre
et usage des pierres.
Je prie le Saint-Esprit de m'assister dans ce
mien discours, afin que je ne parle qu'autant
qu'il m'est permis, dont j'espère une éternelle
absolution du Grand Confesseur qui est assis
de toute éternité dans le trône de sa miséricorde.
Il rendra témoignage de toute chose
dans ce dernier arrêt et jugera tous les
hommes sans qu'il puisse y avoir aucune protestation
ni appel.
Apprends donc avant toutes choses que la
véritable teinture de l'antimoine, qui est la
médecine des hommes et des métaux, ne se
fait point de cet antimoine commun cru et
fondu tel que les droguistes ou apothicaires
vendent. Mais il le faut avoir tel qu'il sort de la
mine. Il faut premièrement en faire le verre;
mais il faut savoir comment cette extraction se
fait, car c'est tout l'Art et l'artifice. Et celui qui
la trouvera ne manquera ni de richesses ni de
santé. Sachez de plus, ami lecteur, que la teinture
de l'antimoine, fixe et solide, ou, comme
je l'appelle, la pierre de feu, est une certaine
essence pure, pénétrante, spirituelle et ignée,
réduite dans une matière coagulée, comparable
à la salamandre qui ne peut être consumée
par le feu.
La teinture de cette pierre de feu n'est pas
universelle comme celle des philosophes,

@

Le char triomphal de l'antimoine 239
laquelle se prépare de l'essence du soleil, et
moins encore que toutes les autres pierres.
Car la Nature ne lui a pas donné tant de vertu
pour cet effet. Mais elle teint seulement en particulier,
savoir l'étain, le plomb et la lune, en
soleil. Je ne parle point du fer ou du cuivre, si
ce n'est en tant qu'on peut tirer d'eux la pierre
d'antimoine par séparation, et qu'une partie
d'icelle n'en saurait transmuer plus de cinq
parties, à cause qu'elle demeure fixe dans la
coupelle et dans l'antimoine même, dans l'inquart
et dans toutes les autres épreuves, là où,
au contraire, cette véritable et très ancienne
Pierre des philosophes peut produire des
effets infinis. Semblablement, dans son augmentation
et multiplication, la pierre de feu
ne peut pas s'exalter plus outre; mais toutefois
l'or est de soi pur et fixe (114).
Au reste, le lecteur doit encore remarquer
qu'on trouve des pierres de différentes espèces,
lesquelles teignent en particulier. Car j'appelle
pierres toutes les poudres fixes et tingentes.
Mais il y en a cependant toujours
quelqu'une qui teint plus efficacement et en
plus haut degré que l'autre. La Pierre des
philosophes tient le premier rang entre toutes
les autres. Secondement vient la teinture du
soleil et de la lune au rouge et au blanc. Après
cela, la teinture du vitriol et de Vénus, et la
teinture de Mars, chacune desquelles contient
aussi en soi la teinture du soleil, pourvu


114. Adde : La minière de la pierre de feu, ou sa teinture, est le minerai
de stibine, comme je l'ai dit, d'où elle se tire. Je dirai, d'autre
part, bientôt, comment elle se fait, ses vertus et ses opérations.

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240 Chapitre XXXVI
qu'elle soit auparavant amenée jusqu'à une
fixation persévérante. Ensuite, la teinture de
Jupiter et de Saturne, qui servent à coaguler
le mercure. Et enfin la teinture de Mercure
même.
Voilà donc la différence et les diverses sortes
de pierres et de teintures. Elles sont néanmoins
toutes engendrées d'une même mère,
d'une même semence et d'une même source,
d'où a été aussi produit le véritable oeuvre
universel, hors lequel on ne peut jamais trouver
d'autre teinture métallique; je dis même
en toutes choses que l'on puisse nommer.
Pour les autres pierres, quelles qu'elles soient,
tant les nobles que les non nobles et viles,
[elles] ne me touchent point. Et je ne prétends
pas même en parler ni en écrire, parce qu'elles
n'ont point d'autres vertus que pour la médecine.
Je ne ferai pas non plus mention des
pierres animales et végétales, parce qu'elles
ne servent seulement que pour la préparation
des médicaments et qu'elles ne sauraient faire
aucun oeuvre métallique; non pas même produire
de soi la moindre qualité. De toutes lesquelles
pierres, tant minérales, végétales
qu'animales, la vertu et la puissance se
trouvent accumulées ensemble dans la Pierre
des philosophes.
Les sels de toutes les choses n'ont aucune
vertu de teindre; mais ce sont seulement les
clefs qui servent à la préparation des pierres,
ne pouvant d'ailleurs rien d'eux-mêmes; cela
étant réservé et n'appartenant qu'aux seuls
sels des métaux et des minéraux. Je dis maintenant

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Le char triomphal de l'antimoine 241
quelque chose, et si tu voulais bien
m'entendre, je te donnerais à connaître la
différence qu'il y a entre les sels des métaux,
lesquels ne doivent pas être omis ni rejetés
pour ce qui regarde les teintures. Car dans la
composition, nous ne saurions nous en passer,
parce que dans eux se trouve ce trésor
d'où toute fixation et permanence tire son
origine et son véritable et unique fondement.
Si quelqu'un demande donc si une telle pierre
se peut faire sans matière, je dis que non. Car
toutes choses ont nécessairement leur matière,
mais diversement: les animaux, une;
les végétaux, une autre, et les minéraux, la
leur. Remarque toutefois qu'aucun corps ne
peut être utile à la confection d'aucune pierre
sans la fermentation -- de laquelle je parlerai
à la fin de cet ouvrage --, quoique du commencement
on se serve d'une forme corporelle et
d'un être corporel visible et palpable. Néanmoins,
de ce corps formel l'on doit tirer une
céleste et spirituelle essence (115); laquelle a été
premièrement infuse à ce corps par les astres
et qui, après, a été parfaite et cuite par les éléments.
Laquelle essence spirituelle doit être
derechef par le régime d'un petit feu (116) journellement
et palpablement changée en une
matière fixe, constante et incombustible.
Mes paroles ne sont pas imaginaires. Je parle
dans un champ libre et, si je ne disais pas
vrai, je ne mettrais pas la main à la plume.


115. Adde : et une vision spirituelle -- je ne puis la nommer autrement.
116. Plus exactement : le feu du microcosme.

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242 Chapitre XXXVI
Toutes les teintures des métaux doivent être
préparées de cette manière, afin qu'elles
aiment singulièrement les métaux et qu'elles
souhaitent uniquement de se joindre et unir à
eux et de les parfaire, comme deux amis qui
ne peuvent [se] reposer de l'ardeur qu'ils ont
de s'unir et de satisfaire leurs désirs. Et pour
lors ils sont en repos et, par la volonté de
Dieu, sont multipliés.
L'homme est sujet à d'étranges maladies
auxquelles on ne peut obvier et donner
secours que par des antidotes, afin qu'il
recouvre sa première santé. Mais l'amour surpasse
tout le reste des maladies. Car on ne lui
peut donner secours que par un amour réciproque.
Et, comme il est le mutuel désir de
l'un et de l'autre sexe, il s'éteint aussi par la
seule satisfaction de l'accomplissement du
désir et de l'union des deux.
Plusieurs peuvent donner un fidèle témoignage
de la puissance de l'amour qui n'attaque
pas seulement les jeunes gens, mais
encore les personnes avancées en âge, qui se
trouvent quelquefois assez ardentes sous les
cendres de la vieillesse; laquelle ardeur, dans
la dernière période de l'âge, est néanmoins
plutôt fièvre que délire d'amour.
Plusieurs autres maladies naturelles imitent
la complexion des hommes; et selon les différentes
constitutions naissent les maladies. Mais
l'amour attaque indifféremment les uns et les
autres: riches, pauvres, jeunes, vieillards, et
se moque des obstacles que l'on peut opposer
à son progrès. Dans les autres maladies, la

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Le char triomphal de l'antimoine 243
douleur n'occupe que certains membres et
laisse les autres en repos. Mais l'amour saisit
tout le corps, l'esprit, la substance, la forme
et la matière, sans rien excepter. Car le coeur
se remplit d'une si forte ardeur qu'il la communique
à toutes les artères et la disperse par
toutes les veines (117).
On pourra dire que c'est une chose indécente,
à moi qui suis ecclésiastique, de parler de
cette passion. Mais que personne ne s'en
scandalise, car je puis assurer que cette ardeur
m'a quitté; et je prierai même Dieu qu'il me
conserve tout entier à l'Eglise chrétienne à
laquelle je suis voué par serment. Mais je parle
de cette passion par exemple seulement, pour
faire voir que toutes les teintures doivent avoir
de l'amour pour les métaux, et qu'étant ainsi
unis par amitié, ils puissent parvenir à une
plus haute perfection, cet amour pénétrant
leurs corps.
Descendons à présent à la préparation de cette


117. Adde : et, pour ainsi parler, l'amour, en poussant ses racines,
occupe la raison, le sens, la pensée et égare l'esprit de l'homme, si
bien qu'il oublie, néglige et méprise tout: il dédaigne Dieu et de Dieu
la parole, les promesses, la colère, les menaces, le châtiment. Je parle
de l'amour extrême et condamnable. Et rien ne peut détourner
l'homme d'un tel amour: il en oublie sa charge, sa condition, sa
vocation; il foule aux pieds les mises en garde; il méprise les exhortations
de ses proches et de ses amis; il s'aveugle si bien qu'il ne peut
voir sa propre mort, et il refuse d'écouter ceux qui l'avertissent fidèlement
L'amour ravit aussi le sommeil à bien des gens et coupe
l'appétit. Il rend oublieux l'ouvrier et l'artiste qui devient son sectateur.
Beaucoup tombent par amour dans une tristesse mélancolique,
surtout si leur désir n'est pas comblé: ils se consument comme les
chandelles. Bien plus, certains y perdent leur vie et leur âme, comme
le montrent de multiples exemples. Mais l'homme n'a soin de rien,
il méprise les dangers qu'encourent l'âme et le corps, ce qui est horrible.

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244 Chapitre XXXVI
pierre, réservant l'usage à la fin. Et comme
elle est d'une nature ignée et très pénétrante,
il la faut faire cuire et mûrir au feu, comme
toutes les choses du monde, avec différence
selon la diversité des natures des choses;
[aussi] les feux doivent être divers.
Le premier feu est céleste, institué de Dieu,
par lequel la foi et la charité envers Dieu est
allumée sur les mystères de la Très Sainte Trinité
et de notre miséricordieux Rédempteur
Jésus-Christ. Laquelle foi ne nous trompera
jamais et ne nous laissera point dans la nécessité,
mais tirera nos âmes du dernier péril.
Le second feu est le soleil ou feu élémentaire,
produit par le Soleil véritable, père de la maturité
des choses sublunaires ou du macrocosme.
Le troisième feu est corporel, par lequel
toutes les viandes et médecines sont cuites et
préparées. Duquel feu les hommes ne peuvent
se passer, tant pour la santé que pour les aliments
nécessaires à la vie.
Le quatrième feu se rencontre dans la Sainte
Écriture, qui porte expressément que Dieu
consumera le monde par le feu avant le jour
du jugement. [Pour] savoir maintenant quel
sera ce feu, il faut s'en rapporter au jugement
du Très-Haut.
L'on fait encore mention dans la parole de
Dieu d'un feu éternel qui doit être employé
au supplice des damnés. Lequel aussi, par la
permission de Dieu, affligera les diables, et
duquel j'espère que Dieu nous préservera.
C'est pourquoi j'avertis tout le monde fidèlement

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Le char triomphal de l'antimoine 245
qu'il prie sans cesse selon sa vocation et
toute sa vie, et qu'il fasse en sorte que Dieu le
tire et délivre du supplice infini.
Que tous sachent donc que notre pierre de feu
doit être cuite et mûrie par le feu corporel du
microcosme, comme les autres médecines. Car
lorsque le feu du macrocosme [cesse d'opérer,
le feu du microcosme] commence à produire
une nouvelle génération. Que personne
ne s'étonne donc de cette coction. Le froment
est parvenu à sa maturité par le feu élémentaire
du macrocosme, et le feu corporel du microcosme
en fait une autre coction et maturité,
afin que l'homme s'en puisse servir pour sa
conservation.
La véritable huile d'antimoine de laquelle la
pierre de feu se prépare a une propriété très
douce; et aussi est-elle bien purgée et séparée
de la terre. Si on l'expose au soleil dans un
verre qui en soit plein, elle répand des rayons
admirables, rouges comme des rubis, éclatants
comme le feu, avec plusieurs merveilleuses
couleurs, de même que ces miroirs taillés qui,
étant exposés au soleil, représentent plusieurs
images.
Ecoutez donc maintenant, mes chers disciples,
amateurs de l'Art, si vous désirez de pousser
votre expérience plus avant.

Première préparation de la pierre de feu
Prenez, au nom de Dieu, une partie de la mine
d'antimoine, née après le lever du Soleil, et
autant de salpêtre très bien purifié. Et après
les avoir pilés et mêlés ensemble, mettez-les

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246 Chapitre XXXVI
sur un feu lent que vous échaufferez et pousserez
avec précaution selon que l'Art le
requiert. Car c'est où gît le principal de tout
l'oeuvre. Vous aurez alors une matière tirant
sur le brun, dont il faut faire le verre que vous
pulvériserez comme il faut et dont après vous
tirerez une teinture très rouge avec du fort
vinaigre distillé fait de la propre minière
d'antimoine Tirez ce vinaigre par le bain-
marie, et il vous restera une poudre au fond
qu'il faut encore tirer avec de l'esprit de vin
rectifié à la dernière perfection. Les fèces
demeureront au fond, et vous aurez une
extraction douce, très rouge et très utile à la
médecine. C'est ici le pur soufre de l'antimoine
très purement séparé.
Si vous avez deux livres de cette extraction,
ajoutez quatre onces de sel d'antimoine
comme je l'ai enseigné; mêlez-les bien et les
circulez dans un vaisseau clos un mois entier,
et ils s'uniront ensemble. Et si vous trouvez
des fèces, vous les séparerez. Distillez premièrement
l'esprit de vin par le bain; augmentez
ensuite le feu, et il sortira une huile très douce,
rouge et claire, ayant plusieurs autres admirables
couleurs. Rectifiez cette huile au bain,
tant qu'il ne reste dans le vaisseau que la
quatrième partie; et alors elle est bonne et
préparée.

Deuxième préparation de la pierre de feu
Prenez après le mercure vif d'antimoine que
je vous ai dit ci-devant, et versez dessus de
l'huile rouge faite de vitriol de Mars rectifié

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Le char triomphal de l'antimoine 247
au dernier point. Distillez sur le feu de sable le
flegme du mercure, et vous aurez un précipité
très beau et très utile dans les maladies chroniques,
plaies et ulcères ouverts. Car il dessèche
les humeurs accidentelles dont les maladies
prennent leurs naissances, c'est-à-dire les
maladies martiales, à quoi est fort utile l'esprit
d'huile de vitriol qui demeure avec le mercure,
se joint et s'unit intimement à lui.

Troisième et dernière préparation de la pierre de feu
Prenez parties égales de ce précipité et d'huile
d'antimoine ci-dessus, et après les avoir bien
mêlées ensemble, mettez-les dans un vaisseau
de verre bien clos. Digérez à chaleur lente et
continuez tant que ce précipité soit réduit en
huile et figé: tout le flegme sera consumé par
le feu, et enfin le tout deviendra comme
poudre fixe, rouge, sèche, fusible, qui ne fume
plus du tout.


Mon cher disciple, je parlerai maintenant
comme les philosophes qui prédisent l'avenir:
si tu as poussé l'étude dans la philosophie
jusque-là, tu as achevé ton travail, et
l'antimoine que je t'ai prescrit. Tu as une
médecine pour les hommes et pour les métaux.
Elle est douce et agréable dans l'usage;
elle est pénétrante; elle corrige et chasse le
mal, sans exciter le ventre. Uses-en comme il
faut, et elle te sera d'une très grande utilité,
tant pour la santé que pour le nécessaire à la

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248 Chapitre XXXVI
vie. Car elle te récompensera contre la misère
dans tous tes besoins, et rien ne te manquera
en ce monde. C'est pourquoi tu dois à Dieu
un sacrifice d'action de grâces.
Mon Dieu, je parle maintenant d'un esprit
triste, comme étant ecclésiastique. Car je ne
sais si j'ai bien ou mal fait, si c'est trop ou
trop peu. Je me soumets en cela au jugement
d'un chacun. Si vous en venez à bout, remerciez-en
Dieu et moi qui vous l'ai enseigné. Que
si vous errez, n'accusez que vous-même, car je
ne serai pas cause de votre faute (118).
Quant à la santé de l'homme, son usage
consiste à connaître et bien considérer le tempérament
et la complexion de la personne.
Prenez garde que vous ne chargiez trop la
nature, et aussi que vous n'en donniez trop
peu pour la soulager, quoique ce ne soit point
une chose nuisible d'en donner trop peu. Car
elle aide toujours et résiste au venin. Sachez
donc que trois ou quatre grains, à chaque dose
prise dans l'esprit de vin, sont suffisants pour
chasser toutes les maladies.
Cette pierre ou teinture pénètre tous les
membres du corps et est plus excellente que
tous les autres remèdes. Elle guérit promptement
la phtisie, les vertiges et toutes les maladies
des poumons, la difficulté de respirer, la
toux, la lèpre, la vérole, la peste, la jaunisse,
l'hydropisie, toutes les fièvres et poisons; elle


118. Adde : J'ai suffisamment parlé, suffisamment écrit. Davantage
on ne peut rien enseigner de si clair, de si net, à moins que l'on
veuille délibérément courir vers l'enfer et s'y engloutir en dévoilant
des secrets interdits par le Créateur et en rapportant des fruits cueillis
sur l'arbre qui pousse au milieu du paradis.

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Le char triomphal de l'antimoine 249
conforte le cerveau, la tête et tout ce qui lui
appartient, l'estomac, le foie, les reins; [elle]
purge le sang vicieux, chasse les humeurs
malignes, ainsi que le calcul et la pierre qu'elle
rompt et brise dans la vessie; [elle] chasse et
excite l'urine qui est retenue par des vents
ainsi que la dysenterie, ranime les esprits
vitaux, guérit ceux qui sont infectés de
charmes ou filtres; elle guérit la suffocation de
matrice, la goutte et meut les menstrues, arrêtant
aussi celles qui sont trop abondantes;
elle cause la génération et fait de bonne
semence dans l'un et l'autre sexe. Cette pierre
de feu guérit le dedans et le dehors, comme la
gangrène, les maladies corrosives et celles qui
naissent d'un sang corrompu. Elle chasse la
gale, la teigne, les écrouelles; guérit les cancers,
le noli me tangere. En un mot, cette pierre,
comme teinture particulière, transmue tous
les métaux en or très pur et meilleur que celui
des mines du Pérou. C'est un remède à toutes
les maladies auxquelles l'homme peut être
sujet: vérité très constante que l'expérience te
démontrera, si tu es véritable médecin et
appelé de Dieu (119).

FIN

119. Adde : Je ne puis écrire davantage sur l'antimoine. J'ai accompli
ma tâche; qu'un autre fasse la sienne, afin que les mystères soient
dévoilés avant la fin du monde pour la gloire de Dieu et le salut des
hommes. Je me tairai et rentrerai dans mon ordre monastique jusqu'à
ce que je fasse de plus grands progrès pour développer ce que
j'ai avancé il y a déjà longtemps sur le vitriol, le soufre vulgaire et
l'aimant, sur leurs principes et leurs vertus. Le Prince du ciel nous
a accordé le salut éternel du corps et de l'âme du milieu des joies
ineffables du charme céleste. Amen.

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