Début de l'ouvrage Texte précédent Texte suivant Fin de l'ouvrage Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.

@

Page

Réfer. : 2300 .
Auteur : Monfaucon de Villars.
Titre : Le Comte de Gabalis.
S/titre : ou Entretiens sur les sciences secrètes.

Editeur : La Connaissance. Paris.
Date éd. : 1921 .
@


Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les Sciences secrètes
+@

pict

+@

pict

@

Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les Sciences secrètes PRECEDE DE: Magie et Dilettantisme " Le Roman de Montfaucon de Villars " ET L'Histoire de " la Rôtisserie de la Reine Pédauque" PAR RENE-LOUIS DOYON & L'Esotérisme de Gabalis PAR PAUL MARTEAU
" Quod tanto impedio absconditur, etiam solummodo demonstrare, destruere est. » (Tert.)

PARIS " Les Documents Esotériques " LA CONNAISSANCE " 9, GALERIE DE LA MADELEINE, 9 MCMXXI
@


Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les Sciences secrètes est de l'abbé Montfaucon de Villars
qui le publia pour la première fois à Paris en 1670;
il fait l'objet de cette édition et ouvre la collection
des Documents ésotériques qui paraîtront à la maison
d'édition à l'enseigne « La Connaissance » et
sous la devise: On se lasse de tout, excepté de connaître,
Paris, 9, galerie de la Madeleine. Le texte et
l'orthographe sont conformes à ceux de l'originale;
la ponctuation seule a été légèrement modifiée dans
les deux points, point-et-virgule et virgules pour
permettre au lecteur de suivre sans peine le sens. On
n'a point ajouté non plus de guillemets aux réparties
suffisamment indiquées par les incidentes toujours
entre parenthèses. René-Louis Doyon a traité la
partie historique et littéraire; Paul Marteau la
portée ésotérique; Dumoulin a imprimé le texte:
50 exemplaires sur vergé de Hollande van Gelder
Zonen filigrané; 450 exemplaires sur vergé de pur
fil Lafuma. Exemplaire justifié.

291
@


Le lecteur voudra bien consulter cette rectification d'erreurs typographiques qu'il aurait eu le bon esprit
de ne pas imputer aux commentateurs de Gabalis.

Dans les préfaces:
P. IX (11e ligne), au lieu de subtilité, on doit lire: « il faut une patiente ductilité ».
P. XIV (21e ligne), lire: « le merveilleux du poème ». P. XVIII (16e ligne). L'ouvrage de Mad. de Lafayette est Madame (et non Mademoiselle) de Montpensier; l'héroïne se
marie au commencement de l'ouvrage et change... d'état civil.
P. XIX (à l'alinéa): « Cette critique ne contraria point le succès de... ni l'échec... ».
P.. XXXV (22e ligne), c'est La Mothe Le Vayer qu'il faut lire.
P. XXXVI (6e ligne): ... ses lecteurs d'ordinaire ». P. XXXVII (29e ligne), le texte doit être: « M. d'Astarac apporte à son pseudo-disciple ».
P. XLI (21e ligne), voici ce qui devait être sur un manuscrit mal déchiffré: « on regrettera que celui-ci ne soit devenu, par
France, qu'un gracieux bavard, et non:ne soit devenu un Gascon ».

Dans le manuscrit « Liber aureus », Salamandre est féminin.
P. LXII: Le périodique anglais se nomme The Evidence for Fairies et non Evdence.

@




MAGIE ET DILETTANTISME --------
LE ROMAN DE MONTFAUCON DE VILLARS ET L'HISTOIRE DE " LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE "
I
Montfaucon de Villars, petit-fils de Montfaucon de Roquetaillade Conillac, parent de Dom Bernard de
Montfaucon qui laissa dans les travaux d'histoire religieuse
un nom plus révéré, était du diocèse d'Alet qu'administrait
alors l'énergique et janséniste M. Pavillon;
peut-être reçut-il de lui l'enseignement théologique et le
sacerdoce puisqu'il fut prêtre; le renom de sainteté de
l'évêque dut inspirer à sa mère, une Montgaillard, la
piété de placer ce fils destiné à l'autel sous le patronyme
de M. Pavillon: Nicolas; il eut au moins un frère,
Gabriel; et sa famille compte aujourd'hui encore des
descendants convaincus plus que par tradition que
l'abbé fut un « mauvais garnement ». C'est ce qu'on
pourra déduire des éléments épars et ténus avec lesquels
on peut bâtir sa biographie; s'ils laissent des doutes sur

@

VI MAGIE ET DILETTANTISME
sa morale, ils permettent de saluer une très curieuse
intelligence et un littérateur capable de porter un nom
et des oeuvres à la postérité.
Il vint de bonne heure à Toulouse et, déjà remuant et aventurier, à la fin de 1660, - il avait 22 ans, - à
Paris. Soit dans les hasards d'hôtellerie, soit parce qu'il
en connaissait ou en était, un groupe de gazetiers et
nouvellistes à la main: « distribuant des nouvelles et
libelles contre le Roi et l'Etat » est envoyé à la Bastille les
premiers jours de 1661; les premières lettres de cachet
sont signées Fouquet; Colbert qui ouvrait son règne visa
les dernières; les principaux impliqués dans cette rafle
sont les nommés Jean Gizilard, capitaine; son frère, domestique
colporteur des libelles; Marcelin de Lage, clerc au
Palais; Jean de Bonnestat, médecin à la Faculté; trois
détenus, un clerc tonsuré, un clerc de finances, un perruquier
et Pierre de Villars, prêtre; Montfaucon pouvait
n'avoir aucun papier et ne s'être fait connaître qu'avec
ce prénom. Le procès est inscrit à l'extraordinaire par le
prévôt de Paris; M. d'Aubray, lieutenant civil, présida
la commission; un accusé Paul Spirq joue dans l'affaire
un rôle équivoque; lors d'un premier interrogatoire
(19 janvier 1661), ordre d'assigner Pierre de Villars
est donné pour l'ouïr conjointement, après une première
confrontation, avec ce Spirq ou Spiq qui paraît étranger;
Villars se souviendra de ce trait. Malheureusement les
pièces de ce dossier manquent et toute la procédure est
en déficit; les procès-verbaux, en établissant l'identité
exacte de ce Villars, auraient cité son premier factum.
On sait les condamnations desquelles on déduit que les

@

MAGIE ET DILETTANTISME VII
crimes et les accusés n'étaient point d'importance; un
bannissement perpétuel, une fustigation avec amende
honorable et défense de récidiver sont les plus sévères.
Pour Pierre de Villars, il se tira d'affaire sans frais;
le 2 septembre de la même année, un rapport le signalait
à Colbert comme un « gazetier qui ne trouve personne
qui veuille bien répondre de lui ». Il était prêtre, bon
drille, causeur intelligent, provincial, plus maladroit
que subversif, son élargissement fut assez rapide et après
ce premier contact avec la justice, il regagna Toulouse.
Dans le domaine des conjectures qui le font embastiller,
son état sacerdotal est la première assise; le prénom de
Pierre, après celui de Nicolas, n'est pas une objection,
puisqu'on le trouvera sous celui d'Henry; il devait avoir
recours à de petits jeux faciles d'identité confuse.
En 1662, il s'attire à Toulouse une vilaine affaire. Avec son frère, sa soeur (?) et un valet, ils tuent Paul
de Ferrovil, sieur de Montgaillard, probablement de la
famille maternelle; accusés par le fils de la victime,
Pierre de Ferrovil, les Villars sont condamnés par défaut
le 12 août 1662 au supplice de la roue. Le Parlement
de Toulouse n'entendait guère la clémence en matière
de droit pénal; son renom de cruauté sévère qu'aucune
révision de sentence ne pouvait adoucir est parfaitement
établi. Montfaucon de Villars avait recueilli les récits
horrifiants de supplices toulousains, notamment celui
de l'infortuné Vanini (1619). Il esquive la sentence,
regagne Paris et commence à s'y occuper de sa situation,
désireux de briller par l'éloquence et le savoir. Toutefois
il tient à sa vengeance ou à sa haine contre les Ferrovil

@

VIII MAGIE ET DILETTANTISME
de Montgaillard, car non content d'avoir tué le père,
lui et ses co-intéressés poursuivent le fils de telle sorte que
le Parlement de Toulouse en date du 20 juin 1668 décrète
la prise de corps de ces justiciables et leur exécution.
L'abbé avec ses comparses aux termes du jugement, amusante
pièce de littérature judiciaire (1), « aurait mis le
feu à tous les membres du château (de Montgaillard)
qui se seraient entièrement consummés avec ce qui
était dedans »; et ce qui est beaucoup plus grave, des
deux femmes gardiennes du château, l'une aurait été
blessée à mort. Cette accusation, le témoignage de la
domestique sortie indemne de l'attentat sont unilatéraux;
peut-on admettre sans réserve le bien-fondé de ces plaintes
et ratifier une sentence qu'un homme de condition pouvait
acquérir à bon prix? Pierre de Ferrovil, seul accusateur et
rédacteur du récit consigné au procès, obtient aisément
la condamnation, pour meurtre et incendie, de Gabriel,
Louis, Henry Pierre et Anne de Montfaucon qui devront
être rompus vifs et mourir sur la roue « pour servir
d'exemple et donner de la terreur aux méchants ».
Les Villars étant insaisissables, ils sont exécutés figurativement.
Leur confraternité est suspecte; étaient-ils
frère et soeur? Y en avait-il quatre ou trois? Y avait-il
affaire d'intérêt ou de cotillon? Le jugement a un corps
d'accusation succinct. Il réserve à l'abbé le triste privilège
d'être le principal accusé; dans la mention de la grosse,
on lit: « Arrêt par lequel Henry de Montfaucon,
qui se fait appeler abbé de Villars et qui passe pour


I. Annexe I.
@

MAGIE ET DILETTANTISME IX
l'auteur du « COMTE DE GABALIS » et de LA « DELICATESSE
»... a été condamné avec ses complices pour
crimes d'assassin, meurtre et incendie. » Ces chefs de
condamnation sont pesants. Peut-être furent-ils ajoutés
beaucoup plus tard en raison de la célébrité de l'écrivain
ou pour aggraver sa carence morale. Il est curieux qu'en
1668 on lui attribue, trois ans avant leur publication,
des ouvrages tapageurs. Les biographies de Montfaucon
de Villars tiennent toutes en quelques lignes assez contradictoires
et pour éclairer ces silences, il faut une patiente
subtilité.
Il ne se présenta point, cette fois encore, devant ses juges pour confondre son accusateur et ne s'embarrassa
nullement de son exécution figurative. Il est à Paris,
dont la sénéchaussée n'a pas de rapport avec la justice
de Toulouse; il fréquente; il s'instruit et séduit; il a des
relations et du succès. Son intelligence est vive; il a de
la philosophie et du bon sens; il est subtil quand il veut,
galant plus qu'il ne convient, éloquent et ironiste; il a le
mot cinglant, la tournure plaisante; il sait, après avoir
écouté, placer le mot qui débonde le rire et nuit au sérieux
d'une docte sentence; il a plus de verve que Saint-Evremond
et moins d'amertume; il a plus de légèretés que les
comiques du temps; il étonne par la délicatesse de son
écriture et la vivacité de sa phrase, à une époque où
Bossuet enseigne en périodes somptueux; il est gaillard
dans ses propos, dubitatif dans ses avis, rationnel dans
ses raisonnements, adroit et malhabile tour à tour dans
sa « petite politique »; parfois même il pousse la raillerie
jusqu'au scandale pour ce siècle qui vit les Précieuses

@

X MAGIE ET DILETTANTISME
et s'enorgueillit d'abord de leur urbanité. En un mot,
c'était un véritable Gascon, supérieur au Provençal
par le sérieux de ses connaissances, de son art, et l'acuité
de son jugement. Il devance Voltaire, Diderot et les
ironistes du XVIIIe siècle auquel Gérard de Nerval et
d'autres le rattachent tant l'erreur est facile, de ce siècle
que, par une prétérition hardie, Villemain eut le bon
esprit d'appeler « Le Grand Siècle ».
A cette époque de pleine maturité du XVIIe siècle, les intelligences sorties des épreuves religieuses du XVIe,
sont sollicitées par trois grandes écoles philosophiques:
l'épicurisme de Gassend, le scepticisme de Le Vayer et
le cartésianisme; le Catholicisme qui tient à distance la
Réforme commence à lutter âprement contre le Jansénisme;
l'occultisme de son côté, héritier des secrets mystérieux,
bénéficiaires des superstitions médiévales qu'il
épure et toujours prêt à saluer les découvertes des sciences
dont beaucoup de ses adeptes sont des familiers, groupait
dans ses différentes ramifications, les cabalistes, les
Rose-Croix venus d'Angleterre après les Stuarts, les
thérapeutes, alchimistes, médicastres, voire même les
empiristes et les sorciers. Si le triste XVIe siècle, avec ses
guerres sanglantes, avait appauvri la religion, délivré le
rationalisme et développé le crédit de ressources occultes,
l'orthodoxie sévissait cruellement contre les médecines
spirituelles et les pratiques ésotériques; à Rome, moins
qu'ailleurs, on trouvait peu d'hérétiques et pour cause; on
y brûla cependant Giordano Bruno, le théoricien avant
la lettre du « Doute » selon Descartes; Montfaucon de
Villars va sourire des théories de la cause immanente,

@

MAGIE ET DILETTANTISME XI
du monde infini et de la monade, mais aussi humer désagréablement
son bûcher éteint. Gaufridi est brûlé en 1610,
Urbain Grandier en 1634, Boullé en 1647 et l'autorité
ne frappe point tant en eux de vrais sorciers que la magie
cachée; on a toujours peur du diable et des pouvoirs de
l'Inconnu; en Savoie on brûle, « pas toujours sans
raison », écrit M. Le Camus à M. de Valence; en Provence,
on brûle; sous Philippe V, on brûlera 1.600 personnes.
L'occultisme a des motifs de rester secret; il est,
mais on ne l'atteint pas; il fait ses adeptes dans l'ombre;
il a ses philosophes prosélytes, soit, mais peu révélateurs
de leurs théories et dédaigneux des succès publics; sa science
n'a pas à progresser, elle a comme assises de vieux secrets
transmis par une littérature emblématique et des révélations;
la spéculation métaphysique a peu de part à
l'évolution de l'arcane.
Montfaucon de Villars a jeté un regard sur ces sciences secrètes et sa compréhension a été immédiate, complète,
étonnante. « Le Comte de Gabalis » ou « Entretiens
sur les sciences secrètes », suivi longtemps après de
« Nouveaux entretiens » sont, les premiers, un compendium
exact, savant, sûr de sciences spagyriques, les
seconds, une réfutation habile du « Je pense, donc je
suis » par l'absurde qui pourrait bien passer pour une
doctrine d'un scepticisme rationnel, et le premier constat
du désaccord qui est entre la physique de Descartes et sa
philosophie. Le privilège fut accordé à son livre publié
sans nom d'auteur, à Claude Barbin le 8 septembre 1670;
il pouvait passer inaperçu si l'époque n'avait eu son
attention tendue vers les sciences secrètes; les abominables

@

XII MAGIE ET DILETTANTISME
procès des Ursulines ont bien discrédité le démon et ses
suppôts selon les conceptions catholiques; toutefois le
dégoût n'a pas atteint le mystère; Colbert élargit des
suspects de sorcellerie en 1672; la Voisin paiera par le feu
ses pratiques peu philosophiques en 1679, trois ans après
la Brinvilliers qui tenait d'elle par son amant des poisons
sûrs. Ces feux n'atteignent plus le sage cabaliste discret,
le théosophe naissant, le Rose-Croix bientôt public,
avant-courrier de l'illuminisme qui va triompher avant
et pendant la Révolution avec Cagliostro, Martines
de Pasquali, J.-B. Willermoz, Joseph de Maistre, un
moment, Saint-Martin, etc...
L'occultisme existe à l'état de science, de philosophie, d'art de privilégiés omniscients ou plutôt rapportant
tout leur savoir leurs secrets. Montfaucon de Villars
les a certainement connus; il n'a pas acquis son étonnante
terminologie dans les livres. Les « Entretiens » qu'il a
édulcorés d'ironie féroce et de mise en scène comique sont
bien le résultat d'un enseignement ou reçu ou écouté.
On peut supposer aussi que c'est dans la société mondaine
et littéraire qu'il a trouvé un illuminé; toutefois la littérature
de l'époque n'a pas de témoignage et son cas reste
isolé même dans son oeuvre. Son supposé apôtre: M. Le
Comte de Gabalis, est un étranger, son Jean le Brun
aussi; l'un vient d'Allemagne, l'autre vient d'Irlande;
eut-il des rapports épistolaires avec un cabaliste, et des
philosophes étrangers? Pourquoi non? Stanislas de
Guaita n'avance peut-être pas gratuitement que Villars
avait été Rose-Croix. Au cours de ses aventures, ce
dénonciateur Spiq, discret et effacé, les hasards des rencontres,

@

MAGIE ET DILETTANTISME XIII
la curiosité ont servi son admirable facilité à
saisir les catégories philosophiques; l'étrangeté de ses
allures a pu faire croire, en effet, à son initiation aux
doctrines ésotériques, mais à le lire, on doute du sérieux
de son adhésion. Montfaucon a le jugement simple, réaliste,
rude même, porté comme naturellement à se gausser
des travers, à chicaner les excès et à décrire les complications,
les originalités et les ridicules avec vivacité; il
nous avoue ne pas aimer les réformateurs; le rire devait
être chez lui un besoin, et aucun travers susceptible de
tenter sa verve ne pouvait laisser endormir l'arme redoutable
de son sarcasme; il a mêlé à l'enseignement de
Gabalis des traits cruels, une ironie impitoyable, qui,
celle-là, n'est inspirée ni de pudeur, ni de piété; elle a
pour ressort une explosion de bon sens à qui l'argument
droit et froid est insuffisant; il le corse du rire.
Le Comte de Gabalis vient enseigner l'abbé sur l'existence d'êtres intermédiaires qui, unis aux hommes, acquièrent
l'immortalité; le dialogue est épicé des meilleurs
condiments philosophiques et relevé de mises en scènes
esquissées cocasses; le sérieux de la discussion théologique
ne diminue pas la portée des coups dont les cabalistes,
les docteurs en Sorbonne, les superstitieux devaient pâtir,
comme Gabalis lui-même; l'abbé a une dialectique serrée,
une écriture légère et savoureuse, un art si subtil d'amalgamer
le sérieux et le plaisant qu'on ne sait auquel accorder
le premier pas.
Le succès de ses « Entretiens » fut prodigieux. On se demanda ce qu'ils pouvaient contenir; les uns tinrent
l'ouvrage pour hermétique; s'il se revêtait d'ironie,

@

XIV MAGIE ET DILETTANTISME
c'était pour éviter à son auteur les rigueurs de l'Official
et les fureurs de la Sorbonne; Platon n'était-il pas un
Socrate qui redoutait le poison des juges? D'autres y
virent une bonne charge de pontifes étrangers et de
docteurs assommants; les lettrés en firent leur régal,
les sceptiques leurs délices. Le succès toucha au scandale;
on interdit l'abbé de prédication. Il fallut réimprimer
sous le manteau avec une étiquette hollandaise, puis on
le démarqua, on en adultéra le premier texte; un célestin
publia comme faisant suite: « Génies assistans et Gnomes
irréconciliables », et dès les secondes éditions, on lui
prêta des discours nouveaux en entier, faciles à discriminer
d'ailleurs. Le renom de l'ouvrage fut de longue
durée. Pope (1688-1744) s'en inspira dans son poème
héroï-comique: The rap of the lock (1712) « La
boucle de cheveux ravie (Marmontel traduit enlevée).
La dédicace galante explique à une dame l'intervention,
le Deus ex machina, dont le poète faisait usage:
« La machine est un terme inventé par les savants pour exprimer l'action des divinités, des anges ou des
démons, c'est ce qui constitue le merveilleux du poème.
La machine que j'ai employée vous paraîtra nouvelle
et un peu étrange, l'ayant empruntée au système des
cabalistes. Il faut que vous fassiez connaissance avec
eux. Celui qui vous le fera mieux connaître sera un
auteur François dans son livre intitulé: « Le Comte
de Gabalis », qui par son titre et sa construction ressemble
tellement à une historiette, que je connais
quelques femmes qui, sans y entendre finesse, l'ont
lu comme un roman ordinaire. Or ce Comte de Gabalis

@

MAGIE ET DILETTANTISME XV
vous apprendra que les quatre éléments sont peuplés
d'esprits... Ce système des esprits est exposé dans
mon premier chant. Tout ce qui est contenu dans les
autres chants est également fabuleux, à l'exception de
l'enlèvement de votre charmante boucle de cheveux
qui est une aventure un peu plus réelle... »
Dans la « Bibliothèque des théâtres », catalogue analytique et bibliographique annoté par Maupoint (1733),
on signale au répertoire des anonymes: « Le Comte de
Gabalis, pièce en un acte de ***, non imprimée. Le
livre singulier de Monfaucon de Villars a servi, etc... »,
Nous n'avons nulle part pu retrouver ce manuscrit
très curieux à lire certainement, non plus que les indications
concernant les représentations.
Le nom de Gabalis se répandit; on parla communément de Salamandres, Sylphes, Gnomes et Gnomides;
on en retrouvera le contre-coup même chez les étymologistes.
Nous ignorons quel il fut chez les cabalistes devenus
plus circonspects. La nouvelle sans action, le roman
sans amplification était trouvé; littérateurs et occultistes
lettrés, superstitieux et croyants s'étonnaient chacun
pour ses concepts; Montfaucon de Villars pouvait bien
avoir déchaîné une petite bataille du Cid; l'ironie avait
son premier maître; Voltaire affilera le poignard, il
restera à débattre si Anatole France ne l'a pas émoussé.
Au XVIIIe siècle circulait un manuscrit attribué au Comte Gabalis (sic), manuel divinatoire pour l'utilisation
de pentacles et sorts égyptiens. C'était un (1)


I. Consulter sa description Annexe II.
@

XVI MAGIE ET DILETTANTISME
« Liber aureus, cabalisticus, astronomicus, chiromanticus,
onomanticus, fatidicus. » Le copiste annonce
gravement que c'est l'oeuvre ultime du fameux comte
dont il trace un arbre généalogique fantaisiste: Gabalis
descend par les mâles de Zoroastre, roi des Bactriens,
et par les femmes, d'Atlas, roi de Mauritanie, lequel
avait parmi ses ancêtres Jupiter lui-même; Gabalis
avait des rapports avec les demi-dieux et il fut transporté
dans la grotte de Typhon aux sources du Nil par
une Sylphe éprise de lui. Là, une Salamandre âgée de
9.715 ans annonce qu'elle doit mourir cinq ans après
et donne à Gabalis les secrets révélés dans le factum
pour connaître l'avenir par des conjonctions cabalistiques;
des portraits en taille-douce extraits de livres contemporains
et surchargés de peinture veulent représenter
Atlas, Zoroastre et Gabalis; ce document peut être fixé
à 1715 ou 1720, en interprétant l'âge de la Salamandre.
Le retentissement se prolongea jusqu'au XVIIIe siècle
avec Cazotte qui donna une forme romanesque et sérieuse
à la littérature ésotérique. Montfaucon de Villars et
son oeuvre ne seraient restés connus que des familiers
des sciences hermétiques, si Anatole France, qui utilisa
bien des détours des XVIIe et XVIIIe siècles, n'avait pris
aux « Entretiens » l'idée d'un roman dans lequel la
cabale n'est qu'un lointain prétexte et l'histoire de Montfaucon
de Villars une action; ainsi est née « La Rôtisserie
de la Reine Pédauque ». Il faut donc enregistrer
le succès retentissant du Comte de Gabalis et la périlleuse
gloire qui en rejaillit sur son auteur.

@

MAGIE ET DILETTANTISME XVII
II
Il était du coup lancé; si l'officialité avait interdit l'accès de la chaire à l'abbé, les salons et les éditeurs
l'accueillaient. Il se rendit compte du danger que sa
sécurité courait avec une littérature pareille, dans ces
temps d'incertitudes religieuses et d'inquiétudes philosophiques,
moins de cent ans avant les convulsionnaires
de Saint-Médard; aussi aborda-t-il les sujets à la portée
de son milieu, romans, dialogues philosophiques, critique:
tous ces genres lui valurent des succès différents et marqués.
Montfaucon aimait le sexe. Déjà dans Gabalis, il préférait aux unions mirobolantes des nymphes et aux
voluptés philosophiques des conjonctions plus tangibles
et des plaisirs moins imaginaires. Son premier roman
est significatif: « Anne de Bretagne ou l'Amour sans
faiblesse », histoire prétendue extraite des mémoires
de Guillaume de Jaligni, secrétaire de Pierre II duc de
Bourbon, et d'André de la Vigne, secrétaire d'Anne de
Bretagne, honorables confidents qui remplissent mal
leur emploi, posthumement! Montfaucon se montre
agréable commentateur de la passion et juge averti des
moeurs; son héroïne veut « éprouver la différence des
plaisirs que donne la raison et de ceux que donne
l'amour, ou, pour mieux dire (c'est lui qui parle), elle
éprouva que s'il est glorieux d'avoir un amour sans
faiblesse il est bien doux de le satisfaire ». Le romancier
disserte sur l'influence des femmes dans la vie des héros;
quoique le tour sente une urbanité encore affectée, on y
b
@

XVIII MAGIE ET DILETTANTISME
relève des vues ingénieuses; pour Villars, si l'on doit
au sexe bien des maux politiques, les grands hommes
ont acquis leur vertu par l'Amour: « Veut-on savoir si
un règne est illustre, il faut se demander quelles
femmes il y a eu en ce temps-là. S'il s'y est trouvé des
héroïnes, il est sûr qu'il y aura eu des héros et s'il
n'y a eu que ces beautés molles qui estiment leur
mérite par leurs appas et qui n'ont rien de divin que
les yeux, on n'y verra que princes fainéants ou du
moins d'une vertu médiocre. » Est-ce assez audacieux
deux ans après la mort de Madame, quand le roi passe
de femme en femme et essaie de subordonner l'intérêt
de son coeur à celui de l'Etat? N'y aurait-il pas eu
une nouvelle lettre de cachet pour l'abbé s'il n'avait
savamment édulcoré ses vérités dans un apologue galant
et lourd qui devance Mlle de Montpensier écrite par
une âme sans faiblesse celle-là, Mme de Lafayette, telle
que la montre dans un travail intelligent André Beaunier.
L'histoire d'Henriette d'Angleterre était à l'ordre
du jour et devait encore passer dans l'actualité par le
« Tite et Bérénice » de Corneille et « Bérénice » de
Racine.
Montfaucon assiste à celle-là, pleure à celle-ci et la raille. Racine passe le premier à l'Hôtel de Bourgogne
avec la Champmeslé. Notre abbé, devenu critique, va
l'étriller avec brutalité soit, mais non sans esprit. « Mesdemoiselles
les Règles » enseignées par Corneille, comme
il s'exprime, sont bousculées dans Bérénice; il s'étonne
d'assister à un drame sans action, sans protase! qu'il
appelle un madrigal testamentaire et où l'on pleure

@

MAGIE ET DILETTANTISME XIX
comme des ignorants; cette passion délicate et salonnière
de Racine le choque parce que les fortes passions de Corneille
lui ont dépravé le goût et l'ont fait à des caractères
vertueux. Titus a des « Hélas de poche »; il
envoie à Bérénice une lettre que Montfaucon appelle un
poulet funèbre; nous avons là un « ajustement d'élégies
et de madrigaux »; enfin, conclut-il, cet Empereur
« n'est pas un Romain, mais un amant fidèle qui filait
le parfait amour à la Céladon ». Montfaucon ne fut
guère plus indulgent pour Corneille de qui il attendait
mieux; les rivales Domitie et Bérénice sont deux harengères;
les longs discours de Corneille manquent de bonne
manière et de science du monde; la pièce s'essouffle pour
donner de grandes actions, Tite est un fanfaron; il sait
que Domitie le fera cocu; foin du célibat, il est bon
pour le pape!
Cette critique ne contraria point ni le succès mondain et sentimental de « Bérénice » ni l'échec de « Tite »;
mais elle fit du bruit. Mme de Sévigné la signale, des
Rochers, à sa fille (16 sept. 1671). « Je voulus hier
prendre une petite dose de Morale; je m'en trouvai
assez bien; mais je me trouve encore mieux d'une
petite critique contre la Bérénice de Racine, qui me
parut fort plaisante et fort spirituelle. C'est de l'auteur
des SYLPHES, des GNOMES et des SALAMANDRES (1);
il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du


1. Elle n'a pas lu Gabalis, et ne nomme pas Villars; on donnera plus loin une raison vraisemblable de cette
discrétion.

@

XX MAGIE ET DILETTANTISME
tout et même sont d'un homme qui ne sait pas le
monde; cela donne de la peine; mais comme ce ne
sont que des mots en passant, il ne faut point s'en
offenser, regarder tout le reste et le tour qu'il donne
à sa critique: je vous assure que cela est joli. Je crus
que cette bagatelle vous aurait divertie et je vous
souhaitai dans votre petit cabinet auprès de moi... »
La belle marquise tourne court aussitôt au profit de ses lamentations maternelles et de ses préoccupations quotidiennes.
Racine releva la critique, et ce cygne savait être lion et même tigre quand il défendait ses oeuvres; on lit dans
sa préface de Bérénice une justification de son choix,
de sa méthode corroborée, constate-t-il, par la faveur
publique, une réfutation de la critique et une bien violente
attaque contre l'abbé: « homme qui ne pense à
rien, qui ne sait pas même construire ce qu'il pense.
Toutes ces critiques, insinue Racine, sont le partage de
quatre ou cinq petits auteurs infortunés qui n'ont
jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du
public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque
ouvrage qui réussisse pour l'attaquer par jalousie, car
sur quel fondement seraient-ils jaloux? mais dans
l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre
et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres
ouvrages les auraient laissés toute leur vie... » La
vanité blessée, même d'un grand écrivain, le rend injuste,
maussade et méprisant; Racine, dans ses emportements
contre ses maîtres et contre Montfaucon, n'a pas le don
de la mesure et d'une correction irréprochable; il était

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXI
un peu grec. Il faut relever que ses adversaires littéraires
le jugent autant pour un manque de fermeté dans ses
caractères que par leur propre tempérament; Corneille,
quoique construisant dans le possible, convient mieux
aux énergiques. Montfaucon jugeait amollissant Racine;
il n'eut que cette occasion d'en parler, et cette attaque
comme ses aveux glissés dans ses romans le montre ennemi
des pleurs, des sensibleries et des passions molles; il se
révèle dans toute son oeuvre comme un fervent de la vie
et de ses réalités.
Le Géomyler est une autre... gasconnade. Villars usa d'un autre artifice littéraire pour discourir d'amour.
Ce roman écrit pour une dame est présenté comme la
traduction d'un roman castillan, lui-même transcrit
de l'arabe; cette Arabie est d'opérette, mais le bon sens
de Montfaucon s'y montre clairement; il appelle les
liaisons amoureuses des héros des privautés épisodiques.
L'intention du romancier est d'être vrai par réaction
contre les romans dont les héros sont chastes. Cyrus
et Clélie menaçaient de faire école; les Précieuses ont
renchéri sur le tendre; l'urbanité, la Réforme et le Jansénisme
les conduisent des bagatelles à la chasteté; ce
genre romanesque est le mauvais goût du jour. L'abbé
constate: que la censure tient toutes les bonnes plumes
en échec. (Il entend par censure, la mauvaise critique,
celle qui garantit et protège les faveurs; aussi ses principes
littéraires valent l'histoire qu'il développe à loisir.)
« Un héros de roman, remarque-t-il, ne doit jamais se
marier par force... Vous avez eu de la peine à comprendre
que Théagène et Chariclée, d'amoureuse et

@

XXII MAGIE ET DILETTANTISME
romanesque mémoire, soient allés seuls quémandant
par le monde et se soient mainte fois embrassés étroitement
dans des grottes, baisés et caressés avec emportement
sans conclure pourtant l'aventure... C'est
l'essence du roman d'étaler de ces sagesses singulières... »
Voilà qui pose une théorie claire des opérations amoureuses. Racine reçoit là un coup indirect, lui qui savait
par coeur les Amours de Théagène et avait remis à la
mode le roman de Théodore. Villars veut montrer des
héros naturels. Cette profession réaliste qui scandalisa
fort les coteries et le rendit encore plus suspect à l'église
parisienne, le rapproche et l'apparente avec Molière.
Un trait lui vaut beaucoup d'honneur: dans une lettre
attribuée à un anonyme et qui répond à la sienne parue
à la suite de Gabalis, Montfaucon de Villars (ou son
correspondant hypothétique), justifiant sa charge des
mythomanes, écrit: « Il manquait à Molière une comédie
de Cabalistes et je souhaite que votre ami l'auteur
se soit aussi bien connu en caractères; il pourra
beaucoup contribuer à abréger le catalogue des
fous. » Directe ou indirecte, cette belle louange de
Molière, écrite peu après Tartuffe (1669), précise la
Pensée énergique de notre abbé, et son goût pour la littérature
de caractère.
En vrai Gascon, il usa de quelque diplomatie. L'édition janséniste des Pensées paraît en 1670; il en bâtit une
critique brève, hâtive, avisée, malheureusement préoccupée
de seuls arguments théologiques et abandonnant
dans un souci de controverse tout le lyrisme pascalien.

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXIII
L'abbé tisse un dialogue entre Paschase, Aliton et Ménippe
et le premier interlocuteur expose le plan de la théodicée
et le but qu'elle se propose: toucher, convaincre, convertir
avec des arguments émotifs tirés même des « Pensées ».
Or Aliton refrène le prosélytisme de Pascal, car lui
dit-il: « il ne faudrait pas vouloir gagner les hommes
par l'esprit, mais il faudrait les prendre par le coeur
et le sens commun, s'emparer adroitement de ces
deux parties de notre âme par où nous aimons toujours
à être vaincus ». Il démontre à Pascal tout le danger
des preuves scientifiques; l'ironiste est dur à vaincre,
l'anatomie du ciron lui semble plaisante et il demande si
Pascal croit ainsi l'effrayer. Le mot est joli et adroit.
Montfaucon de Villars mangeait et buvait avec capacité;
il n'avait pas d'entérite et ne pratiquait point
l'austérité. Pour lui, Pascal a de l'esprit jusqu'au prodige:
« mais il fait toujours une manière de défi à notre
esprit de trouver de quoi se défendre ». Il suppute avec
Pascal « la conséquence de son mépris des raisons
métaphysiques et les suites de cet aveu si surprenant
que vous ne vous sentiriez pas assez fort pour trouver
dans la nature de quoi convaincre les athées... Voulez-
vous fonder une secte contre le raisonnement en
faveur de l'instinct naturel, renverser les bancs de
Sorbonne et démolir les Universités? » L'abbé plaisante;
nul esprit sérieux ne se plaindrait de renverser
un enseignement doctoral, des étroitesses d'école qui ont
une vertu rétrograde et une force passive dans tous les
temps. Pour Montfaucon, les preuves de saint Thomas et
de saint Bonaventure suffisent. La Providence a charge

@

XXIV MAGIE ET DILETTANTISME
de satisfaire les mystères du coeur. « Il suffit, conclut-il,
de chercher Dieu de tout son esprit. » Quant au problème
du pari, le jeu de croix et pile, il les juge une idée
basse et puérile, et pour peu, il traiterait Pascal de
casuiste; c'est un comble!
Sainte-Beuve, généralement exact, commet à l'égard de Villars une erreur onomastique; il le confond
avec Henry de Villars, archevêque de Valence, et lui
consacre une brève mention: « Cette critique assez fine
et assez justement touchée est faite au point de vue
chrétien et au sens des Jésuites... Mais cette flèche
légère venant d'un homme léger fut peu remarquée
et ne porta point. » Le dialogue et son auteur valaient
mieux; mais il s'était affiché ennemi des singuliers et de
Port-Royal, par réaction contre le rigorisme et aussi par
habileté, il fit cause commune avec les Jésuites « Les
Entretiens d'Ariste et d'Eugène » du P. Bouhours
dépassèrent l'usage et l'étymologie des mots. Il y eut des
Polémiques, et Montfaucon prit part à l'une, à son désavantage
avec l'avocat janséniste Barbier d'Aucour,
à une autre avec Ménage qui infligea une leçon méritée
au père jésuite. Barbier d'Aucour académicien disserta
contre le P. Bouhours. Dans les « Sentimens de Cléante
sur les Entretiens d'Ariste et d'Eugène », il y malmenait
le grammairien pour ses emprunts non cités et ses démarcations
à peine contrefaites. Montfaucon de Villars
eut tôt fait de prendre sa défense dans ses dialogues
« De la Délicatesse ». Malgré la promesse du titre, il
s'abandonna à sa verve sans songer que les Jansénistes
n'aimaient pas le rire et auraient le tour amer quand ils

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXV
se défendraient. On y relèvera cependant des traits bien
piquants; son début dut ébahir: « En est-il des auteurs
comme des femmes galantes? » Et Paschase de répondre:
« On trouverait peut-être plutôt une femme
qui n'eut fait qu'une galanterie qu'un auteur qui
n'eut fait qu'un livre. » Ce n'est qu'une amorce et Villars
se retrouve en de tels propos: « Il ne faut écrire que
pour la postérité surtout en ce siècle. Il est si délicat
qu'il est impossible de faire un livre qui lui plaira.
Les romans ne sont pas du goût du siècle; c'est que
comme on les a faits, les romans ne prennent pas le
tour du coeur, ils inventent une manière d'amour que
la seule imagination autorise; ceux qui n'aiment pas
pour se marier n'y trouvent pas leur compte. Le
mariage est un ouvrage de la raison toute seule;
le coeur n'a guère eu de part à cette invention... » Voilà
des opinions hardies et frustres qui durent étonner plus
d'un, même ceux qu'elles voulaient défendre. Plus loin,
Montfaucon, discourant sur le roman, genre littéraire
pour quoi il a du goût, avoue qu'il est difficile d'écrire
un roman licencieux qui réussisse. « La Princesse de
Montpensier » est à son sens un petit chef-d'oeuvre;
plus loin, il esquisse l'économie du succès des livres; elle
est tout entière, selon lui, dans « l'adresse avec laquelle
nous savons mettre le coeur de notre côté ». Enfin, il
en vient à défendre le P. Bouhours en avançant qu' « un
jésuite a autant de louange à bien discourir de la mer,
des devises, du bel esprit, qu'un capucin à bien parler de
la pénitence ». Et maintenant qu'il a en main son arme:
l'ironie, il frappera à coups plus ou moins justes sur

@

XXVI MAGIE ET DILETTANTISME
Barbier d'Aucour, parfois avec un esprit et un art qui
montrent la finesse de son raisonnement et la délicatesse
de sa langue. Qu'on en juge.
Pourquoi n'est-il pas permis de railler les Allemands de leur passion déréglée pour le vin et d'en
détourner les François qui pourraient y avoir quelque
pente, en disant que l'ivrognerie hébète et ôte l'esprit?
Cléante ne boit point d'eau sans doute, car il prend
le parti du bel esprit des Allemands et dit qu'ils ont
trouvé l'artillerie, l'imprimerie et le compas de
proportion... Quoi qu'il ne s'en suive pas de là qu'on
soit bel esprit, il faut contenter Cléanthe et lui dire
qu'apparemment le moine qui inventa l'artillerie
ne s'enivrait pas; que celui qui apporta l'imprimerie
de la Chine avait désaccoutumé le vin dans son voyage
et que celui qui a trouvé le compas de proportion ne
buvait peut-être que de la bière. De sorte qu'à cette
question d'Eugène, il faut distinguer, un Allemand
peut-il être un bel esprit? S'il est ivrogne, non;
s'il ne l'est pas, à la bonne heure en faveur du bon
voisin Cléanthe, à condition toutes fois que l'Allemand
mettra de l'eau dans son vin... »
Ces galéjades trop nombreuses chez l'abbé furent sévèrement relevées. M. de la Monnoye, tout en reconnaissant
le talent de Villars, lui reproche de s'être « cru
nécessaire au P. Bouhours et (n'avoir) pas jugé à
propos de suivre ce père dans l'indifférence où il s'est
mis pour souffrir généreusement les reproches des
critiques »... et Montfaucon de Villars qui félicita le
père jésuite d'avoir montré aux gens de coeur comment

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXVII
ils doivent parler, sans libertinage des femmes et de la
galanterie: en gens du monde, en gens de cour et non
pas en jésuites », reçoit ainsi sa récompense: « Voilà ce
que M. l'abbé semble avoir dit de plus régulier dans
son livre, et tout ce qu'il a avancé sur les autres points
pour faire mine de repousser les accusations du critique,
ne paraît guère moins cavalièrement débité.
Il pouvait ne point se donner tant de peine ou faire
quelque chose de meilleur... » Ces reproches ne sont
pas tous immérités; Barbier d'Aucour y revient dans
sa 4e édition.
Quant à la placidité du P. Bouhours, elle est contestable. Ce bourgeois de Paris fut très sensible à la défense
de Villars et lui en écrivit une lettre reconnaissante
dont Ménage a reçu l'original des mains du destinataire.
Le père jésuite montra une spécifique petitesse
d'esprit dans une chicane de mots. Ménage qui publiait
ses Observations sur La Langue française était en
relations avec le P. Bouhours qui souhaita son amitié et
échangeait avec lui des remarques. Or le doux (?)
P. Bouhours se retourna avec violence contre Ménage
à l'occasion du mot Salemandre, Salamandre ou Salmandre
(1); Ménage le trouve employé sous ces diverses
formes dans Rabelais, Belleau, Ronsard, l'abbé de Villars
et... le P. Bouhours. Trouver du talent à Rabelais, aux
yeux du P. Bouhours, c'est un crime; aussi vitupéra-t-il
contre Ménage à qui il reproche en tant que grammairien
(!) d'avoir lu Coquillard le poète rémois et Rabelais,


1. Annexe III.
@

XXVIII MAGIE ET DILETTANTISME
avant saint Augustin et saint Thomas! Ménage chatouilleux
et fort de son droit s'en tire avec honneur et
discrétion; il confond gentiment le P. Bouhours qui n'alla
pas plus loin. « Le P. Bouhours, écrit-il, se peut-il
plaindre de moi de l'avoir mis dans la compagnie
d'un homme de qualité, d'un homme d'esprit, d'un
homme de savoir (Montfaucon de Villars), mais d'un
homme qui était particulièrement de ses amis (à cause
de la lettre). Pour ce qui est de Rabelais, non seulement
je ne crois pas avoir offensé le P. Bouhours,
mais je crois au contraire lui avoir fait honneur en le
mettant à côté d'un si grand personnage. Le P. Bouhours
aurait-il la vanité de croire d'être si fort au-
dessus de Rabelais (Et après un éloge très vif de l'épopée
rabelaisienne, Ménage avance avec finesse; ) Il est vrai
que Rabelais est fort décrié parmi nous pour les moeurs
à cause des railleries qu'il a faites de la religion et des
religieux. Mais il n'est pas ici question de moeurs,
il est question du mot Salamandre. » C'est parfait,
Ménage ne connaissait pas encore les éditions expurgées
des bons pères où La Fontaine, Racine et Corneille
subissent l'outrage de mortels ciseaux... purificateurs.
De ces polémiques, de ces publications à succès, on déduit la notoriété de Montfaucon de Villars; il a des
fréquentations, il est publié; il est lu; au moment où
Rancé opère sa conversion et réforme les Cisterciens, il
publie ses « Réflexions sur les Constitutions de la
Trappe ». Ce petit opuscule n'est pas sûrement de lui;
on verra où conduirait la paternité de cet ouvrage. Il a
de l'activité et l'évolution des idées inquiète les siennes.

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXIX
Il prépare même une suite de Gabalis qui met à mal
avec un art dialectique merveilleux la philosophie
cartésienne; c'est au moins là son chef-d'oeuvre d'ironie
et son exposition la plus avisée.
Son argumentation mêle au comique une finesse inattendue; Descartes n'aurait-il pas écrit une philosophie
nettement mal équilibrée, en inharmonie avec ses recherches
et travaux scientifiques, que pour détourner la curiosité
indiscrète des Sorbonnes et les fureurs redoutables
de l'orthodoxie? Descartes, par une argumentation dont
se nourrirent aussitôt les curieux facilement apaisés,
protégeait de cette manière ses postulats scientifiques
qui contenaient un autre credo. Montfaucon de Villars
a-t-il compris cette double apparence du génie cartésien
et a-t-il voulu montrer l'artifice du cogito ergo sum?
Cela paraît à la vigueur de son dialogue et à l'audace de
ses arguments; il veut bien au demeurant qu'on s'en
rapporte pour les mystères à une foi révélée échappant à
notre critique; mais il resterait à savoir s'il ne jette pas
ainsi sur ce qui est au-dessus du raisonnement le ridicule
dont il couvre les travers philosophiques. Ces pages sont
certainement ses meilleures; elles ne parurent qu'une
trentaine d'années après sa mort; on ne sait par le soin
de qui elles furent éditées.
Vers la fin de 1673, il part pour Lyon en société soit de parents (peut-être les adversaires communs des Ferrovil
de Montgaillard), soit de compagnons mystérieux envoyés
par un hasard prévu. Au cours de son voyage, il
est assassiné. Les notes du temps sont contradictoires; pour
les uns, des scélérats l'égorgèrent; selon d'autres, il

@

XXX MAGIE ET DILETTANTISME
reçut un coup de pistolet ou de poignard; la route de
Lyon est la seule indication topographique précise. Ce
meurtre fit peu de bruit. Mme de Sévigné, qui suivit cette
route en sens inverse presque à la même époque, n'a pas
pour lui une ligne de babillage ému; elle s'abstient de le
nommer par son nom, à cause, sans doute, du maréchal
de Villars chez qui elle fréquente. Le mystère qui enveloppa
cette mort fut exploité. Les rieurs se servirent des
propos mêmes de Villars invoquant l'âme de Gabalis et
interprétant sa prétendue mort, non par l'apoplexie
mais par l'assassinat sur ordre: « Un ange exécuteur
n'a jamais manqué de tordre promptement le cou
à tous ceux qui ont indiscrètement révélé les mystères
philosophiques. » Stanislas de Guaita annotait ainsi
son exemplaire de Gabalis: « L'abbé de Villars, ayant
profané et tourné en ridicule les arcanes de la Rose-
Croix, à laquelle il était initié, fut condamné par un
tribunal Vehmique et exécuté en plein jour sur la
route de Lyon. » Aucun document officiel et contrôlable
émané des Loges ne peut contribuer à élucider le problème.
Les haines confessionnelles, il est vrai, ont déchaîné
tant de crimes que Villars a bien pu payer de la vie ses
sarcasmes savoureux et ses portraitures. Pouvait-il
écrire un traité d'hermétisme purement didactique?
Réfuter doctoralement la Cabale, c'était montrer aussi
une certaine initiation, et si, dans un pareil travail, il
ne l'eût pas vigoureusement attaquée, on aurait pu le
taxer de complaisance suspecte; d'autre part, les enseignements
ésotériques ont en eux leur justification; Montfaucon
de Villars l'a fort bien compris en choisissant cette

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXXI
épigraphe de Tertullien: « Montrer seulement ce qu'on
cache avec tant de soin, c'est tenter de le détruire. »
Ce cumul de sérieux et de comique s'applique aussi à sa
mort. Est-elle un accident ou un meurtre? Ni le ministère
de la Justice, ni les Archives Nationales, ni les documents
de Lyon n'ont même un procès-verbal de constatation.
Anatole France a-t-il trouvé dans un mémoire peu
connu un renseignement plus précis? C'est possible;
toutefois, ayant travesti Villars en Jérôme-Coignard-
Silène, il a entouré sa mort d'un ornement littéraire en
la situant dans les vignes fleuries de la Bourgogne.
Une hypothèse séduisante prend place ici. Le Dictionnaire de Moreri attribue à notre abbé une plaquette:
« Réflexions sur la vie de la Trappe. » Or le titre de
l'ouvrage est: Réflexions sur les constitutions de
l'abbaye de la Trappe. Barbier, en signalant l'édition
d'Avignon de 1679 constate qu'elle est la réédition d'un
tirage de Barbin portant dans le privilège comme auteur
L'abbé de Lignage, pseudonyme de Montfaucon de
Villars; ce volume contient 49 réflexions ou articles,
pour vanter la vie cénobitique et exciter à l'exemple
de l'Abbé (Rancé sans doute); il se termine par une
lettre signée F. Armand de la Trappe, dans laquelle
l'auteur confesse qu'il a connu et le monde et le péché,
qu'il s'est retiré pour se soumettre à l'autorité de l'Eglise
et à sa discipline philosophique et -- sa prudence pusillanime
est patente -- pour ne point se mêler aux tristes
discussions religieuses; l'écriture est froide, quelconque;
il faut retenir que cette lettre est datée du 30 novembre
1678. Montfaucon de Villars aurait-il répandu le

@

XXXII MAGIE ET DILETTANTISME
bruit de son assassinat, et, sans crier au miracle, choisi
le tombeau de la Trappe sans révéler son nom?
Une commotion intellectuelle, pareille à tant de conversions tapageuses de ce temps, l'aurait conduit là. Sa vie
deviendrait ainsi plus que romanesque; malgré la séduction
de cette conjecture, il faut résolument y renoncer.
On sait que Montfaucon ne s'est pas abstenu de prendre
part à la lutte contre les Jansénistes et quand son coeur
est déchiré, il rit! Cette retraite subite serait une dernière
farce; les Cisterciens eussent-ils été si discrets!
On peut supposer plus simplement que l'assassinat incombe aux compagnons qui brûlèrent et frappèrent avec
l'abbé: qui s'est servi du fer, périra par le fer. Peut-être
aussi fut-il tué par les détrousseurs de grand chemin?
Un témoignage précis abolirait toutes les hypothèses;
il fait défaut. En fermant sa tombe inconnue, il faut
plaindre cet homme d'esprit et de qualité, ce philosophe
tué à 35 ans, sur une route, sans témoin, sans ami, à
l'aube d'une carrière littéraire déjà bien remplie, dépassant
le grand siècle qu'on clôt avec le tombeau de Louis XIV.
Son oeuvre vaut mieux qu'une mention bibliographique,
sa vie plus qu'une affabulation désavantageuse; Montfaucon
de Villars se place à côté des abbés audacieux et
savants de cette époque; il fait penser à celui qui écrivit
Manon Lescaut et finit aussi d'une manière tragique.
Il convient aussi de le défendre. Lenglet du Fresnoy, dans son extraordinaire catalogue des savants, Bayle
dans son Dictionnaire, l'accusent un peu légèrement
d'avoir plagié un imposteur: le cavalier Joseph-François
Borri, milanais (Burrhus), auteur de lettres de chimie,

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXIII
de philosophie et de mystagogie, publiées à Genève et à
Cologne en 1680. Le très savant abbé et l'encyclopédiste
sont le jouet d'une supercherie facile à ce médicastre
pervers qui data ses deux premières lettres de Copenhague,
1666; elles sont mot pour mot la traduction
des deux premiers entretiens de Gabalis. Or, Borri, échappé
à l'Inquisition romaine, séjourna à la Haye en 1663;
Balthasar de Monconys le connut par un de ses clients
miraculés (?); il connut là des indélicatesses et alla
habiter Copenhague; il y publia, en 1699, un art de
guérir les yeux; pourquoi n'aurait-il pas donné jour
alors à ses lettres de chimie, de cabale et de philosophie?
On sait qu'il partageait avec Descartes une même opinion
touchant l'âme des bêtes. Il lassa aussi les Danois et se
mit en tête d'aller en Turquie; il est arrêté à Vienne
en fin de 1671, ramené à Rome en 1672, condamné à
rétracter. La justice papale fut clémente; elle le fit prisonnier
à vie, et après avoir guéri quelques célébrités,
il vécut paisiblement à Saint-Ange où il mourut en 1679.
Cet aventurier curieux professait qu'on pouvait être bon
philosophe sans être bon chrétien; il avait beaucoup de
sciences et lut certainement Gabalis; il n'était pas à un
expédient près, et sut utiliser un volume paru sans nom d'auteur.
La Chiave del Gabinetto ne parut qu'en 1681;
comment l'abbé de Villars en aurait-il connu la substance,
et pourquoi n'aurait-il pris la matière que de
deux entretiens sur quatre, tous d'une égale verdeur? Si ces
confrontations de tendances et de faits n'ont pu convaincre
Bayle, une inscription significative de l'édition Marteau
de Cologne l'aurait éclairé. Borri y est appelé par son
c
@

XXXIV MAGIE ET DILETTANTISME
biographe ce qu'il se devait dire lui-même: « Il Cristo
falso, l'Alchimiste truffiere, il coglionatore de curiosi. »
On ne peut pas être plus franc. Montfaucon de Villars
ne poussa point l'ironie jusqu'à l'indécence, la malice
jusqu'à la déshonnêteté; Borri lui prit ses plus belles
pages, celles où l'harmonie des mots comme la science
mystérieuse qu'ils contiennent sont d'un grand écrivain
français; tels les oracles de Gabalis et l'oraison des Salamandres.
Montfaucon de Villars a transcrit là des secrets
que les oracles sibyllins hébraïques, seule littérature du
genre parvenue jusqu'à nous, ne contiennent point. Il a
su, et il a bien écrit; c'est un mérite suffisant pour arrêter
l'attention, intriguer nos esprits, charmer notre amour
de l'idiome français et redresser une biographie déformée
fantaisistement quoique avec art, par Anatole France,
dans la Rôtisserie.
Dessiner sa vie et l'éclairer, c'est ce que j'ai tenté en m'imposant la discipline de limiter les plaisirs de la
recherche et les joies d'interroger et susciter des hommes
qui ont animé une grande époque. Il me reste peu à faire
pour présenter une peinture plus complète.

III
Il y a deux imaginations, celle qui crée avec rien ou des matériaux épars et celle qui assimile en construisant.
Les savants, les philosophes, les grands écrivains: Rabelais,
Balzac, Stendhal, Flaubert, sont doués du don de
création. Anatole France est le plus heureux assimilateur

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXXV
du temps. Un romancier a le droit incontesté de
prendre dans la vie et les moeurs le sujet de ses enquêtes,
la matière de ses développements; l'artiste, le littérateur
empruntent à des livres la substance de leurs travaux,
l'imagination fait le reste. L'érudition nuit beaucoup plus à
l'invention qu'a l'art; un fait divers a pu inspirer un
chef-d'oeuvre; le savoir limite toujours l'intuition et les
recherches du coeur. Qui ne préférerait une histoire vécue,
même imparfaitement écrite, à une oeuvre d'assimilation?
Anatole France est trop facilement classé parmi les anthologistes; ne l'a-t-on pas défini, même sans lire Ernest
La Jeunesse: Pages choisies des meilleurs auteurs
français? Parce qu'il a pris et transcrit de Vasari toute
la vie du joyeux Buffalmacco (Puits de Sainte-Claire),
à Phlégon le sujet des Noces Corinthiennes, aux légendes,
à la Vie d'Antoine et d'Hilarion l'hagiographie confuse
de Thaïs (Thaïsie ou Païsie) et de Sérapion (Paphnus),
parce qu'il a emprunté le Saint homme Abraham au
théâtre de Hroswitha, enfin parce qu'il a lu de rares
mémoires et des livres peu communs, on lui refuserait le
don d'originalité! Bergeret sortant de la Mothe-Le-
Vager!
C'est l'évidence même qu'il ait peu tiré de lui-même et admirablement utilisé, ce qui ne le prive point des dons
de conteur agréable. Tout un public goûte l'harmonie
de son écriture et prend ses paradoxes légers pour une
philosophie de mérite; cela lui suffit. L'analyste peut
juger avec plus de sérieux et se permettre d'étudier le
mécanisme des adaptations romanesques de France.
N'a-t-il pas lui-même ouvert la voie à un pareil travail

@

XXXVI MAGIE ET DILETTANTISME
en en résumant une méthode, attribuée à M. Goubin-
Anatole France-Jacques Thibault, en une vingtaine de
pages annexées à l'Histoire Comique? Cette franchise
artistement négligée délimite le scepticisme du romancier
et autorise la liberté qu'on va prendre; ses lecteurs,
ordinaire, s'en rapportent à ses dires et prennent en
toute confiance ses fictions pour des références et celles-ci
pour des fictions agréables sans le souci d'éclairer ni les
unes ni les autres.
Si l'on permet cette expression pour La Rôtisserie de la Reine Pédauque, Montfaucon de Villars « a fourni
l'étoffe, Anatole France a tissé la broderie »; l'étoffe, tant
par sa matière philosophique que par son art hermétique,
est d'une substance plus riche et d'un fonds plus sûr que
l'ornement. D'aucuns même, tout en tenant la Rôtisserie
pour une oeuvre délicieuse, regretteront qu'Anatole France
ait dilué, amenuisé, défiguré les Entretiens et ridiculisé
loisir Montfaucon en le muant en un ivrogne lettré mais
familier du coq-à-l'âne, plus savant en citations approximatives
qu'en théories savantes, et doué d'une ironie
qui, pour paraître fine en soi, perd de cette apparente
légèreté à la comparer au modèle.
Le roman de Montfaucon de Villars devient dans la Rôtisserie l'histoire apprêtée de Jérôme Coignard;
Gabalis, c'est M. d'Astarac, gascon; Rueil est voisin de
la Croix-des-Sablons; le Labyrinthe peut bien être l'Ile
aux Cygnes; un assassinat envoie dans un autre monde
Jérôme Coignard disserter sur les Salamandres et Villars
discuter sur l'hermétisme. Notre abbé essuie des sermons
de Gabalis; d'Astarac est un entêté prosélyte.

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXXVII
Le comte, au grand effroi de l'abbé, prêche le renoncement
au commerce charnel avec les femmes ainsi: « Renoncez
aux inutiles et fades plaisirs qu'on peut trouver avec
les femmes; la plus belle d'entre elles est horrible
auprès de la moindre sylphide; aucun dégoût ne suit
jamais nos sages embrassements... que vous êtes à
plaindre de ne pouvoir goûter les voluptés philosophiques.
» Anatole France, qui confond les sexes dans
les êtres intermédiaires, réduit ainsi la comparaison:
« Les Salamandres sont telles qu'auprès d'elles la
plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est
qu'une répugnante guenon. » Villars n'alourdit point
son parallèle pour nous faire sourire.
La terminologie Salamandre comme toute cette synthèse occulte des esprits élémentaires, a un peu échappé
à France. Villars parle du Salamandre, et de la Sylphe.
Benvenuto Cellini avait popularisé les fils du feu en
souvenir de la crainte mystérieuse de son père; le Salamandre
est surtout un mâle qui copule avec des filles
d'Eve et la femme de Noé; Anatole France ne sait que
la Salamandre; M. d'Astarac veut joindre Tournebroche
à l'une d'elles; la nuance est importante; Villars
sait la philosophie et la Cabale; Anatole France a cueilli
au hasard des légendes premières qu'il veut rendre plaisantes.
Gabalis indique le secret pour fabriquer cabalistiquement
une Sylphe: concentrer le feu du monde
par des miroirs concaves dans un globe de verre,....
fermer un verre plein d'eau conglobé d'eau ou de terre...
M. d'Astarac apporte aussi à son pseudo-discepte un
« globe plein de poudre solaire »; le modèle et son ombre

@

XXXVIII MAGIE ET DILETTANTISME
pratiquent tous d'eux l'invocation fatidique d'Agla.
Gabalis, relevant l'erreur des Juifs alexandrins, parle des gnomes désireux de devenir immortels (eux qui)
« avaient voulu gagner les bonnes grâces de nos filles
et leur avaient apporté des pierreries dont ils sont les
gardiens naturels; et ces auteurs ont cru, poursuit-il,
s'appuyant sur le Livre d'Enoch mal entendu, que
c'étaient les pièges que les Anges amoureux avaient
tendus à la chasteté de nos femmes ». M. d'Astarac
reprend à son compte ses traits; son Mosaïde traduit le
livre d'Enoch « que les chrétiens ont rejeté faute de le
comprendre »; quant à ces Anges suborneurs, Coignard
en répète lourdement l'histoire. « Je soupçonne,
dit-il, que ces anges étaient non point des sylphes
mais des marchands phéniciens... (parce qu'ils)
apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des
colliers... »
M. d'Astarac rentre tout à coup dans la rôtisserie; Gabalis est si subrepticement chez l'abbé que Villars
le prend pour une sylphe; le père Ménétrier offre à
d'Astarac une place à table: « Je n'en ai nul besoin,
dit ce commensal au bon appétit, et il m'est facile de
passer un an, sans prendre aucune nourriture hors
un certain élixir dont la composition n'est connue
que des philosophes. » Le second Entretien se termine
par une scène plaisante; Gabalis s'excuse d'avoir par ses
discours retardé le dîner de l'abbé; celui-ci certifie qu'à
l'entendre parler, il ne pense point à d'autre nourriture:
« C'est pour vous que vous parlez, lui dit-il... Pour
moi, reprend le philosophe, il paraît bien que vous ne

@

MAGIE ET DILETTANTISME XXXIX
savez guère ce que c'est que Philosophie. Les Sages
ne mangent que pour le plaisir et jamais pour la nécessité...
Et tandis qu'Anatole France cite avec Villars
le seul Cardan comme familier d'une nourriture sublimée,
Gabalis prend l'exemple du « presque adorable Paracelse
qui avant que d'être parvenu à la Monarchie de la
Sagesse, essaya de vivre plusieurs années en ne prenant
qu'un demi-scrupule de Quinte-Essence solaire. »
Il est évident que pour la nuance et la délicatesse, Montfaucon, là encore, n'est pas égalé. Enfin sans parler
de l'atmosphère colorée dont France a pris au moins la
teinte avec bien d'autres traits, on peut relever un petit
parallèle.
Alors que Gabalis, au corps défendant de l'abbé, lui propose la chaste union avec une nymphe et la lui rend
redoutable par la jalousie de ce peuple aérien, Anatole
France reprend le même motif en proposant à Jacques
Tournebroche dans les mêmes termes la conjonction avec
une Salamandre.

Montfaucon de Villars écrit: Anatole France transcrit:

... La jalousie de ceux-ci ... Les Salamandres ne se
est cruelle, comme le divin laissent pas trahir impuné-
Paracelse nous l'a fait voir ment... Le divin Paracelse en
dans une aventure qu'il raconte rapporte un exemple qui suf-
et qui a été vue de toute la fira... Il y avait dans la ville
ville de Stauffenberg. Un phi- allemande de Staufen un phi-
losophe, avec qui une nymphe losophe spagyrique qui avait
était entrée en commerce comme vous, commerce avec
d'immortalité, fut assez mal- une Salamandre. Il fut assez
honnête homme pour aimer dépravé pour la tromper igno-
une femme; comme il venait minieusement avec une femme,
@

XL MAGIE ET DILETTANTISME
avec sa nouvelle maîtresse et jolie à la vérité, mais non plus
quelques-uns de ses amis, on belle qu'une femme peut l'être.
vit en l'air la plus belle cuisse Un soir, comme il dînait avec
du monde; l'amante invisible sa nouvelle maîtresse et quel-
voulut bien la faire voir aux ques amis, les convives virent
amis de son infidèle afin qu'ils briller au-dessus de leur tête
jugeassent du tort qu'il avait une cuisse merveilleuse. La
de lui préférer une femme. Salamandre la montrait pour
Après quoi la nymphe indignée qu'on sentît bien qu'elle ne
le fit mourir sur l'heure... méritait pas le tort que lui
faisait son amant. Après quoi
la céleste indignée frappa l'in-
fidèle d'apoplexie...
Au lecteur de conclure! En dernière analyse, Anatole France prête légèrement son scepticisme à une science
qui a sa philosophie, son vocabulaire, ses pratiques, sa
morale. Comme à plaisir, il déforme toutes les opinions
sur ces théories, tandis que Montfaucon les admet, les
discute et les tourne en dérision, sans en bouleverser les
termes.
Pour France, toute union des sexes, même entre Salamandres et humains, loin d'assurer l'immortalité
aux amants, est un signe de mort. Or les voluptés
philosophiques conseillées par Gabalis doivent donner
la longévité et rétablir l'être intermédiaire dans l'état
humain. Montfaucon de Villars a de solides opinions
sur le Démon; il le traite en philosophe, ne lui accordant
pas plus d'importance qu'à un Daimon; il fait dire à
Gabalis: « Le démon est trop malheureux et trop
faible pour avoir jamais eu le plaisir de se faire adorer. »
C'est, parlant ainsi, laisser la raison humaine forte de

@

MAGIE ET DILETTANTISME XLI
ses recherches et toujours capable d'éviter la duperie des
contes enfantins; l'abbé est d'un siècle solide. Anatole
France lutine avec le diable dont il fait presque toujours
une entité égale et même supérieure à Iaveh; c'est un
paradoxe facile qui fournit des pages heureuses moins
solidement charpentées que les dialogues de Gabalis.
La méthode d'assimilation est donc précise chez Anatole France; l'écriture elle-même a pris la légèreté sautillante
des Entretiens, sauf qu'elle use souvent des mêmes
procédés parfois comiques: accumulation des analogies,
doublement et redoublement des épithètes, etc...
On peut conclure qu'Anatole France a vu petit le monde inconnu. « La connaissance des choses occultes
est une mer orageuse d'où l'on n'aperçoit pas le rivage,»
disait Cazotte. Dans la Rôtisserie, on n'en retrouve que
dérivations adultérées; l'habile romancier a inventé avec
des mots une manière d'occultisme sans fond, sans symbole
sérieux, sans profondeur; on aura quelque peine à
préférer le babillage charmant et léger de Coignard au
dialogue nerveux et savant de Montfaucon; on regrettera
même que celui-ci ne soit devenu, par France, un Gascon
bavard, fervent de la bouteille et du cotillon; il valait
un meilleur portrait. Il reste au romancier de brèves
peintures de Paris, qui ressemblent assez à celles de Manon
Lescaut. Son mérite est d'avoir rendu touchants des êtres
irréels, d'avoir écrit dans une langue magnifique et
d'avoir transmis à un public peu curieux le nom et un
peu du talent de Montfaucon, dit: abbé de Villars.
Si celui-ci fut un Gascon, un réaliste et un philosophe éloquent, Anatole France est un parfait écrivain, un

@

XLII MAGIE ET DILETTANTISME
érudit sceptique et amusé. Ceux qui font du romancier
un génie, comme ceux qui le traitent en docteur commettent
la même erreur; France sourit des hommes crédules, des
idées; sa pensée, c'est son art, et celui-ci est tout entier
dans l'ajustement harmonieux de phrases et de mots,
même dussent le possible et le réel, l'idéal et la vie en
paraître plus laids et susciter plus de dégoût qu'inspirer
de grandeur.
Tels sont les résultats d'un labeur captivant; on me pardonnera d'en avoir limité le cadre, élargi la portée
et utilisé l'essentiel; une pensée et un art valent toujours
qu'on les interroge même imparfaitement, quand on les
aime.
RENE-LOUIS DOYON.
@



ANNEXES -------
I
ARREST DU PARLEMENT DE TOULOUSE ( 2 décembre 1669 )
« Arrest par lequel Henry de Monfaucon qui se fait appeler abbé de Villars et qui passe pour l'auteur du
" Comte de Gabalis " et de "La Délicatesse " pour la
défense du P. B (houhours) J (ésuite) a été condamné
avec ses complices à être rompu tout vif et à expirer sur
la rouë et leur biens confisquez pour crimes d'assassin,
moeurtre et incendie.
« Moeurtre commis par Gabriel, Louis, Henry, Pierre et Anne de Monfaucon et en plein chemin en
la personne de feu Paul de Ferrovil, soeur de Montgaillard
pour raison de quoy les dits et Pierre leur valet
avoient été condamnés à la rouë par arrest du Parlement
du Toulouse du 12 août 1(8?)62. Ce moeurtre
n'étant pas capable d'assouvir leur rage, ils auraient
fait tous leurs efforts pour assassiner Pierre de
Ferrovil, chevalier de Montgaillard, fils de feu Paul
et empescher la culture des biens dépendans de la
terre de Montgaillard... De quoi le dit Ferrovil aurait
porté plainte et fait informer d'authorité de nostre
cour... Laquelle aurait par arrêt du 20 juin 1668

@

XLIV ANNEXES
décerné décret de prise de corps contre les dits... et
au lieu que le dit décrest devait les obliger à se
contenir, il n'aurait servy qu'à augmenter leur rage et
commettre un plus grand crime, ayant mis le feu au
château du dit après avoir blessé à mort l'une des
deux femmes qui gardoient iceluy... et mis le feu à
tous les membres du dit château qui se seroient entièrement
consommez avec tout ce qui étoit dedans...
« Les dits n'ayant pu être appréhendez, ils auraient esté criez et adjournez à trois briefs jours...
« Nostre cour a déclaré... et disant droit sur l'utilité d'iceux pour les cas résultans du procez et condamné
les dits à estre délivrez ès mains de l'Exécuteur de
Haute Justice, qui montez sur un tombereau ou
charrette, ayant le hard au col, leur fera faire le cours
accoutumé par les ruës et carrefours de la présente
ville, les conduira à la place de Salin où sur un échaffaud
qui sera à ses fins dressé, attachez en croix,
leur brisera et rompra leurs bras, cuisses, jambes et
reins, et ce fait, leurs corps seront mis et déposés sur
des rouës la face tournée vers le ciel, pour y vivre
tant qu'il plaira à Dieu, en peine et repentence de leurs
méfaits et pour servir d'exemple et donner de la
terreur aux méchans, leur déclare leurs biens acquis et
confisquez, à qui de droit appartiendra, distrait la
troisième partie d'iceux pour leurs femmes et enfans,
s'ils en ont, desquels bien confisquez sera aussi
distrait le solvable pour le non-solvable, la somme de
six milles livres envers le dit Ferrovil.
« Commettons et députons le premier de nos juges pour faire mettre le présent arrest à éxécution
figurativement... etc. »

@




II
MANUSCRIT ATTRIBUE A MONTFAUCON DE VILLARS ET INTITULE LIBER AUREUS CABALISTICUS, ASTRONOMICUS, CHIROMANTICUS ONOMANTICUS, FATIDICUS Par le Comte GABALIS (sic)

Le manuscrit est un vergé du dix-huitième siècle d'une belle écriture et de format in-8°. Il a une reliure
plein veau d'époque avec titre, lettres or; sur le dos:
Comte Gabalis. Il comporte une centaine de pages
dans lesquelles on a intercalé des gravures en taille-
douce de livres contemporains: on a eu soin toutefois
de les colorer assez grossièrement en bleu, vert
et or, de manière à recouvrir les exergues, cartouches,
noms de peintres et graveurs et en dissimuler l'origine.
Les portraits sont arbitrairement indiqués de cette
manière, comme étant ceux d'Atlas, de Zoroastre et
de Gabalis lui-même. La seule indication d'origine
est marquée à la fin de l'ouvrage par ces abréviations

@

XLVI ANNEXES
mystérieuses: M. E. R. L. I. N. U. S. Anglus, Traductor
ce qui peut être un anagramme ou une supercherie
(Merlin U. S. Il existe des éditions de
Merlinus, prophetia anglicana).
Le manuscrit comporte des pentacles, des horoscopes, thèmes et tables dont quelques-uns coloriés;
la graphie est belle et les dessins assez géométriques
et appliqués. L'ensemble est un livre pratique des
sorts. Voici la substance de l'ouvrage:
Les sorts égyptiens où chacun peut voir sa bonne ou mauvaise fortune. 2° Questions et demandes.
3° Sort des dés. 4° Roue de fortune (les 12
muses). 5° Réponses des muses, une page pour les
correspondances aux questions: Si on vivra longtemps,
si on sera riche, si on aura des honneurs, si on sera heureux
au jeu, en femme (sic), etc... 6° Les oracles:
oracle de Jupiter, Ammon en Lidie, de Delphes en
Elide, de Thémis en Grèce, de Mercure en Thessalie,
de Memphis en Egypte, de Dodone en Epire,
de Vulcain en Elide. 7° Réponses des oracles:
Tirésie, Trophile, Prothée, Cassandre, Echicrates.
8° Les constellations, 9° Table pour connaître les
parties de la main. 10° Table: Cassiopée, Callisto,
Centaure, etc., etc... 11° Oracle du destin. 12° Triangle
de la grande conjonction des planètes. 13° Table
du Comte Gabalis pour l'intelligence des sorts égyptiens.
Nous transcrivons le texte exact qui est l'explication de ce manuscrit: « Ce livre est le dernier ouvrage
du Comte Gabalis et qu'on dit être descendu
du père en fils en ligne masculine de Zoroastre, roi
des Bactriens, et du côté maternel d'Atlas, roi de

@

ANNEXES XLVII
Mauritanie, qui pouvait compter entre ses ancêtres
ceux-mêmes de Jupiter, car le Ciel qui était père de
Saturne le fut aussi de Japet qui fut père d'Atlas
surnommé le très grand.
« Ce comte illustre par sa naissance le fut encore
davantage par les excellentes et divines qualités de
son esprit, car ayant joint la science des Egyptiens
et des Hébreux qu'on appelle Cabale à l'astrologie
qui était comme héréditaire en sa maison, il y joignit
encore toutes les connaissances que les démons,
c'est-à-dire les Esprits de l'air, de la terre et des eaux,
peuvent donner aux hommes, ayant conservé une
étroite familiarité avec eux jusqu'à la fin de sa vie.
Un jour qu'il fut transporté en la caverne de Typhon
qui n'est pas fort éloignée des sources du Nil, du
côté de la Libye, par une jeune Sylphe qui avait conçu
une forte passion d'amour pour lui, il y trouva une
Salamandre qui après un long discours qu'elle lui fit
de la nature des Etres spirituels de leur naissance
et de leur mort.
« Je suis sur le point (ajouta-t-elle) de voir finir une vie qui a déjà duré neuf mil sept cent quinze
ans et qui doit aller jusqu'à neuf mil sept cent vingt
ans, qui est l'âge des demi-dieux. Voici, comte, un
présent que je vous fais dont vous ne connaîtrez bien
le prix qu'après que vous l'aurez gardé quelque temps.
Je vous prie de l'estimer pour l'amour de moi; puis
elle disparut. C'était des secrets merveilleux écrits
sur des écorces d'arbres, en langue Egyptienne que la
belle Sylphe lui expliqua et d'où il a tiré l'excellent
livre que vous allez voir. Si vous ne vous en tenez
pas au témoignage qu'il rend lui-même de cette
aventure, je n'ai point d'autre preuve pour vous en

@

XLVIII ANNEXES
convaincre. Et je vous conseille de refermer son livre
ou de n'en regarder que les figures. Mais si vous avez
quelque foi pour les choses qui partent d'un rare et
sublime esprit, apprenez par la suite de ce discours
qu'il nous a laissez comme il se faut servir de ce
merveilleux ouvrage.... » (Suivent les explications
pour se servir des tables divinatoires.) On trouve,
sous une inscription en caractères cabalistiques, ce
qui suit:
« Traduction d'une épigramme composée en langue égyptienne par une Sylphe oréade intitulée: Phahym
bick Garamith:

Toi qui veux pénétrer dans les plus hauts secrets Apprends à bien user des célestes décrets, Car il n'en est point dont le Sage Ne puisse faire un bon usage: Des ordres du destin, il faut tout endurer Sans se plaindre et sans murmurer Et de leur sage prévoyance Attendre sans impatience Le Bien qu'ils nous font espérer.
@




III
OBSERVATIONS DE M. MENAGE SUR LA LANGUE FRANÇAISE
(Claude Barbin, sur le second perron de la Sainte-Chapelle,
1676)

Extrait de la Préface
... « Le P. Bouhours a écrit (contre la première édition) avec une fureur indigne d'un prêtre et d'un
religieux... Il m'a attaqué dans ma personne avec
emportement... Il m'a diffamé dans toute l'Europe
dans ce libelle. Les prêtres de Jésus ont-ils tant de
courroux? Je n'ay donc point offensé le P. Bouhours
en le nommant par son nom de guerre (Ménage fait
allusion au livre des « Doutes proposés à Messieurs de l'Académie,
par un gentilhomme de Province » (le P. Bouhours
lui-même), mais je ne l'ai offensé en aucune
chose. Et ce qu'il a dit à plusieurs personnes que je
suis l'agresseur, l'ayant offensé en le citant avec
Rabelais et avec l'abbé de Villars est si ridicule
que cette accusation ne mérite pas justification.
Voici l'endroit de mes observations dont il m'a fait un
crime.
d
@

L ANNEXES
« Le peuple dit plus ordinairement salemandre ou Salmandre, et je vois plusieurs honnêtes gens qui
parlent de la sorte. C'est aussi comme a parlé Du
Bellay dans le satire de Pierre du Cuignet:

Si on me cuide mettre en cendre Je ressemble à la Salemendre
« Le P. Bouhours dans ses Entretiens, au Traité des Devises, l'auteur du livre intitulé: Le Comte de
Gabalis, Rabelais, Ronsard, livre II de ses Amours, au
sonnet qui commence par: « J'ay pour maîtresse une
étrange Gorgone", et Belleau sur ce sonnet, ont dit
salamandre. L'un et l'autre est bon. Je dirais Salemandre
dans le discours familier et salamandre dans les compositions
relevées...
« Y a-t-il rien là d'injurieux au R. P. Bouhours? A l'égard de l'abbé de Villars qui est l'auteur de l'histoire
du Comte de Gabalis, le P. Bouhours peut-il se plaindre
de moi de l'avoir mis dans la compagnie d'un homme
de qualité, d'un homme d'esprit, d'un homme de savoir?
Mais d'un homme qui était particulièrement de ses
amis et à qui il avait obligation. Car l'abbé de Villars
est aussi l'auteur du livre.: De la Délicatesse, fait pour la
défense du P. Bouhours contre les Sentiments de
Cléanthe sur les Entretiens. Et le P. Bouhours s'est
trouvé non seulement obligé, mais honoré de cette
réponse, comme il l'a lui-même témoigné à l'auteur
par une lettre de remerciements. J'ai vu entre les mains
de l'abbé de Villars l'original de cette lettre.
« Pour ce qui est de Rabelais, non seulement, je ne crois pas avoir offensé le P. Bouhours, mais je crois,
au contraire lui avoir fait honneur en le mettant à côté

@

ANNEXES LI
d'un si grand personnage. Le P. Bouhours aurait-il bien
la vanité de croire d'être si fort au-dessus de Rabelais
qu'il se trouvait offensé de se trouver en parallèle
avec lui?...
« Il est vrai que Rabelais est fort décrié parmi nous pour les moeurs à cause des railleries qu'il a
faites de la Religion et des Religieux. Mais il n'est
pas ici question de moeurs; il est question du mot
Salamandre. Pour avoir dit que ce mot avait été
employé par Ronsard, Belleau. le P. Bouhours et
l'abbé de Villars, ai-je offensé Ronsard, Belleau,
etc...? »

@




IV
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES SOMMAIRES
Diverses éditions du Comte de Gabalis, de Paris, Londres, Amsterdam, La Haye et Cologne. L'originale est de 1670, chez
Claude Barbin; celle de Lejeune, Amsterdam, 1700, comporte
des gravures sur bois qui n'ont aucun rapport avec le texte;
le texte de ce volume est adultéré et augmenté d'une pièce apocryphe
et fausse, La suite des Entretiens est de 1708.
De la délicatesse. Cl. Barbin, 1671. Le Géomyler, traduit de l'arabe en castillan, chez la veuve d'Antoine-Urbain Coutelier et J. Guérin, 1729.
Bibliothèque de campagne ou amusemens de l'esprit et du coeur, Tome XII, La Haye, Jean Neaulme, 1742.
Génies assistans et Gnomes irréconciliables, d'Androl (le P. Antoine, Célestin).
La Chiave del Cabinetto del Cavagliere Gioseppe Francesco Borri milanese. In Coloria appo Pietro del Martello, 1681.
Barbier d'Aucour. Sentimens de Cléanthe sur les entretiens d'Ariste et d'Eugène, chez la veuve Delaulne, rue Saint-Jacques, à l'Empereur,
1788.
Jugemens des savans sur les principaux ouvrages des auteurs, par Adrien Baillet, revus, corrigez et augmentez par M. de la
Monnoye. Nouvelle édition, Amsterdam, 1725.

@

ANNEXES LIII
Mélanges d'histoire et de littérature, recueillis par M. de Vigneul de Marville. Rouen, Antoine Maurry, 1699.
Pope (1688-1744). Poèmes. Cazin, 1788, traduits par MM. du Resnel, Marmontel, Me du Bocage. (La boucle de cheveux enlevée,
poème, héroï-comique est traduit en vers par Marmontel.)
Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine, avec des réflexions pour et contre la critique des
ouvrages d'esprit et des jugemens sur ces dissertations, de
l'abbé Janet, Paris, Gissey, rue de la Vieille-Bouderie, et
Bordelet, rue Saint-Jacques, 1739.
Lettres de Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis. Edition Monmerqué.
Desmarets (de Saint-Sorlin). Les Visionnaires. Jean Camusat, rue Saint-Jacques, à la Toison d'or, 1638.
Lenglet du Fresnoy. Histoire de la philosophie hermétique. Coustellier, 1722, Pierre Gosse, 1742.
Bibliothèque des théâtres. Catalogue annoté par Maupoint. Chardon, 1733.
La Jeunesse de Madame de La Fayette. Oeuvre remarquable d'André Beaunier. Paris, 1921.
Les Voyages de Balthazar de Monconys. Documents pour l'histoire de la science, publiés par Charles Henry. La Vogue, 1887.
Vie des peintres, sculpteurs et architectes, par Georges Vasari, traduites par Léopold Leclanché. Just. Tessier, 1839 et l'édition
italienne de. Sansoni. Firenze, 1878.
V. Vermale. Notes sur Joseph de Maistre inconnu. Dardel, Chambéry, 1921.
Anatole France. La Rôtisserie de la reine Pédauque.
@
@




L'ESOTERISME DE GABALIS
Pas une pierre, pas un brin d'herbe au monde, sur quoi ne règne un Esprit. LA CABBALE.
Est-il possible d'admettre que le Comte de Gabalis soit une oeuvre sérieuse, méritant de retenir l'attention
de l'occultiste? A cette question, le lecteur averti méprisera
le scepticisme du profane qui veut ne voir autre
chose, dans les Entretiens sur les Sciences secrètes,
qu'une aimable critique de gens et de doctrines, et il peut
garder à cet ouvrage une estime et une considération
autres que littéraires.
Pourquoi, diront ceux à qui l'étude des sciences hermétiques n'est pas ouverte? C'est ce qu'on va tenter d'esquisser.

L'oeuvre de Montfaucon de Villars est toute basée sur la science des esprits élémentaires. L'école de Paracelse,
dont s'est inspiré l'abbé, a classé les esprits élémentaires
en salamandres ou ministrants du feu, en
sylphes ou génies de l'air et des tempêtes, en ondins
ou démons des eaux, en gnomes ou puissances terrestres,
gardiens des cavernes et des trésors. Cette classification,

@

LVI L'ESOTERISME DE GABALIS
qui répond aux quatre Eléments, a une nomenclature terminologique
que nous exposerons dans son aridité:
Les salamandres gouvernent le Feu et l'éther, leur élément est le feu, c'est-à-dire le chaud, la matière
radiante. Le feu a comme analogies métalliques le fer
et le cuivre, et comme sciences la pyromancie (divination
par l'étude de la flamme -- couleurs et formes) et le
magnétisme. Ces esprits élémentaires sont les plus puissants
et les plus redoutables. Avec le concours des sylphes
et des ondins, ils produisent les cataclysmes: ouragan,
foudre et mers déchaînées.
Les gnomes ont pour élément la Terre (le solide, le sec) dont l'analogie métallique est le plomb; ses sciences
sont la géomancie (divination par l'observation des
fentes et crevasses naturelles) et la cartomancie. Les
gnomes habitent les profondeurs de la Terre.
L'Air (le gaz, l'humide) est l'élément des sylphes; ces esprits animent le vent. Les analogies métalliques de
l'Air sont l'or et l'argent et ses sciences l'aéromancie
(divination par l'étude de la forme des nuages) et l'oniromancie
(divination par les songes).
L'élément des ondins est l'eau (le liquide, le froid). Ils déchaînent les tempêtes. L'analogie métallique de
l'eau est le mercure; d'où l'hydromancie (il existe
environ dix manières de prédire l'avenir avec l'aide de
l'eau), et la cristallomancie ou divination par les
miroirs, les boules de cristal.
Ces esprits ne furent pas inconnus à l'antiquité et nous les retrouvons, soit comme divinités locales, genii
loci, soit comme faunes, nymphes, sylvains, sirènes.

@

L'ESOTERISME DE GABALIS LVII
Au Moyen Age, si propice à l'occultisme, ils s'appellent
elfes, fées ou gobelins (1) (Κοβαλος, gobelinus, goblin
(angl.). Citons encore les génies occidentaux, les Niebelungen,
les Dames blanches, Nixes, Korrigans, Farfadets,
etc...
La littérature de chaque pays à toutes les époques a recueilli abondamment, à l'aide de traditions, les exploits
de ces esprits familiers: de l'Orient à l'Occident, du
Nord au Sud, les folklores nationaux sont féconds en
histoires dont les esprits intermédiaires sont les protagonistes.
En Irlande notamment, les esprits élémentaires se
mêlent activement à la vie des paysans. Les auteurs rapportent
ces faits sans voir leur portée ésotérique.
Un contemporain de Montfaucon de Villars, le R. P. Sinistrari d'Ameno, O. F. M. S. F. (1662-1701),
théologien, a très curieusement examiné le problème de
leur existence au double point de vue des faits observés
et de la doctrine catholique. Son ouvrage latin, resté
200 ans manuscrit, est significatif: De la Démonialité
et des animaux incubes et succubes, où l'on prouve
qu'il existe sur terre des créatures raisonnables autres
que l'homme, ayant comme lui un corps et une âme,
naissant et mourant comme lui, rachetées par N. S.
J.-C. et capables de salut ou de damnation » (Paris,
Liseux, 1875). Sinistrari décrit la nature des esprits
élémentaires et leurs relations avec l'homme en des


1. Une légende admet que la manufacture des Gobelins doit son nom à quelques follets qui, à l'origine,
venaient apprendre aux ouvriers à dessiner et tisser de
merveilleux tapis.

@

LVIII L'ESOTERISME DE GABALIS
termes assez souvent corrects, au point de vue de la
science occulte. Ces créatures seraient des animaux
raisonnables munis de sens et d'organes corporels, ainsi
que l'homme; toutefois, elles différeraient de l'homme,
non seulement par la nature plus subtile de leur corps,
mais par la matière. L'homme, selon les écritures, a été
formé de la partie la plus épaisse des éléments, la boue
(eau et terre); ces créatures, au contraire, auraient été
formées de la matière la plus subtile des éléments ou de
l'un d'eux: ainsi les unes tiendraient de la terre, les
autres de l'air, de l'eau ou du feu. « Nous admettrons,
écrit-il, que ces êtres naissent et meurent; qu'ils se divisent
en mâles et femelles; qu'ils ont, comme les hommes,
des sens et des passions; que leur corps se nourrit et se
développe; toutefois, leur nourriture ne doit pas être
grossière comme celle qu'exige le corps humain, mais une
substance délicate et vaporeuse émanant par effluves
spiritueux de tout ce qui, dans la nature, abonde en
corpuscules très volatils... » La constitution de ces esprits
correspondrait donc à des éléments dégagés de la matière
et leur constitution physiologique à la définition théologique
de la substance.
Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, dans ses Lettres cabalistiques, 1741, mises à l'Index l'année
suivante, au sujet de la vie à donner aux êtres intermédiaires,
citait comme une autorité un des Entretiens de
Gabalis à son correspondant Ben Kiber et il appuyait
ainsi son appréciation: « Voilà les mystères les plus
cachés de la Cabale. Ils sont expliqués très clairement,
quoiqu'en peu de mots, dans cet entretien tiré des écrits

@

L'ESOTERISME DE GABALIS LIX
d'un fameux écrivain qui eût été un des plus parfaits
Philosophes cabalistiques, s'il eût eu autant de discrétion
que de science. »
Dans son traité des nymphes, sylphes, etc..., Paracelse précise: « Nous avons dit que ces êtres pouvaient
entretenir commerce charnel avec les hommes et avoir
des enfants. Ces enfants sont de race humaine parce que
le père étant homme et descendant d'Adam, leur donne
une âme qui les rend semblables à lui, et éternels. Et je
crois que la femelle qui reçoit cette âme avec la semence
est, comme la femme, rachetée par le Christ. Nous ne
parvenons au royaume divin qu'autant que nous communions
avec Dieu. De même cette femelle n'acquiert
une âme qu'autant qu'elle connaît un homme. Le supérieur
communique sa vertu à l'inférieur. »
Il serait long de rapporter aussi des traits d'union extra-humaine. Les annales ecclésiastiques de sorcellerie
fourmillent de pareils cas; il existe une bibliographie intéressante
des Incubes et Succubes.
Un grand occultiste contemporain, Stanislas de Guaita, consacre aux esprits élémentaires de nombreuses
pages dans son oeuvre magistrale « Le serpent de la
Genèse » et les définit: les Animaux de l'invisible.
« Certains d'entre eux, dit-il, dépassent de beaucoup
le niveau mental des animaux supérieurs et soutiendraient
la comparaison avec l'homme, mais à défaut de sens
moral, l'inaptitude qu'ils témoignent à décider du juste
et de l'injuste, les assimilent sensiblement aux races
bestiales. Cependant ils ne sont pas incapables d'affection,
et qui plus est, de dévouement; ils poussent parfois jusqu'au

@

LX L'ESOTERISME DE GABALIS
fanatisme l'amour que tel ou tel être leur a inspiré,
souvent à son insu. Le magicien, qui les domine et les
gouverne à son gré, accomplira de surprenantes merveilles
par leur intermédiaire... D'ailleurs, capricieux et
autoritaires de leur nature, ils deviennent aisément de
dangereux amis, pour quiconque n'a pas su leur inspirer
la crainte ou le respect: excellents serviteurs, ils font
des maîtres détestables... Ils répugnent à voir les énergies
de la Nature maîtrisées et réduites en esclavage par le
savant ou l'industriel et, bien souvent, des cataclysmes
et des accidents leur sont imputables... Le savant n'agit
pas directement sur les élémentaires, c'est en manipulant
la matière qu'il les force à venir l'élaborer, suivant un
plan préconçu par lui. Le sorcier procède à l'inverse... »
Pour Montfaucon de Villars, les circonstances de sa mort font encore quelque crédit aux esprits élémentaires
et rien ne peut encore infirmer l'affirmation de leur
action vengeresse. Il faut retenir la terrible leçon et se
rappeler la sage parole de Dyonisios: « Si tu as ouvert
le Livre d'Hermès, crains la lumière du soleil de peur
qu'un rayon ne vienne illuminer pour d'autres ce qui
est pour tes yeux seuls. » Ce conseil peut paraître un
commandement difficile à observer et on peut en déduire
que le châtiment fût disproportionné à l'importance de la
révélation; cependant Montfaucon de Villars abordait
là dans son livre l'un des plus grands secrets occultes:
La puissance de l'homme sur les esprits élémentaires.
Ce maniement des puissances de la nature, appelées tantôt supra-terrestres, tantôt infra-terrestres, d'autres
fois plus exactement forces semi-intelligentes, dominant

@

L'ESOTERISME DE GABALIS LXI
le règne animal, n'est permis qu'à l'homme initié, préparé
à ce pouvoir par une élévation spirituelle et des
pratiques ascétiques. Ceux-ci peuvent avoir un pouvoir
réel et une influence bienfaisante sur ces puissances
élémentaires et utiliser leurs forces dans un but profitable
à l'évolution de l'humanité.

Villars ne tentait-il pas de dévoiler un secret dangereux entre tous, en ce qu'il touche au grand arcane magique?
Un maître de l'occultisme, Eliphas Levi, disait
qu'évoquer les esprits élémentaires, c'était avoir la puissance
de coaguler les fluides par une projection de lumière
astrale. Or cette puissance ainsi dirigée ne peut produire
que des désordres et malheurs par qui n'est ni appelé à
le faire, ni apte à s'en servir. L'esprit est partout, c'est
lui qui anime la matière; il se dégage de la pesanteur
en perfectionnant son enveloppe. Les formes
s'élèvent avec l'épuration des instincts jusqu'à l'intelligence
et la beauté; tels sont les efforts de la lumière
qu'attire à lui l'esprit; c'est là le mystère de la génération
progressive et universelle. La lumière, dit encore Eliphas
Levi, est l'agent efficient des formes et de la vie. parce
qu'elle est en même temps mouvement et chaleur. Lorsqu'elle
parvient à se polariser autour d'un centre, elle
produit un être vivant, puis elle attire pour le perfectionner,
le développer, la substance plastique qu'il lui
faut; cette matière élémentale est au demeurant de la
terre et de l'eau, la Bible avec raison l'a nommée: le
limon de la terre. Mais la lumière n'est point l'esprit,
en est seulement l'instrument, elle est la première manifestation

@

LXII L'ESOTERISME DE GABALIS
physique du Souffle divin. Dieu la crée éternellement,
et l'homme, à l'image de Dieu, la modifie et
semble la multiplier.
Si l'homme crée un être quelconque objectivement, par sa volonté ou son pouvoir, il accepte une responsabilité
certaine et périlleuse. Montfaucon de Villars,
tant par sa vie que par son principal ouvrage, a fait
oeuvre grave, d'une part, en révélant la notion des êtres
qui peuvent se manifester des éléments, et d'autre part,
en enseignant, quoique d'une façon détournée, les moyens
de les susciter sans savoir les rendre utiles, d'où pratique
dangereuse de la magie et création d'êtres nocifs à la
société. Il en résulte un manque de respect aux Lois
occultes et conséquemment aux Pouvoirs divins. Que des
Kabbalistes peuvent avoir conçu une violente colère
contre l'indiscret, rien n'est plus certain! On peut également
admettre que l'invocation malencontreuse de
Montfaucon de Villars à la suite d'une initiation incomprise
ait déchaîné sur lui des forces dont il ne fut point le
maître; seul le mystère de sa fin peut en enregistrer le
résultat.
Nous ne voulons pas clore cet exposé sans rapporter les expériences intéressantes que relate Sir Arthur Conan
Doyle dans le « Strand Magazine » (Déc. 1920 et Mars
1921). Pour la première fois, on peut voir des vues
photographiques d'esprits élémentaires apparues sous
la forme de sylphides. Sir Arthur Conan Doyle prête à
l'authenticité de ces épreuves son renom; il indique les
garanties prises par l'opérateur. A l'appui de sa documentation
parue sous le titre: « The Evidence for Fairies

@

L'ESOTERISME DE GABALIS LXIII
», étaient jointes cinq reproductions photographiques.
L'une d'elles montre une délicieuse sylphe sautant du
feuillage sur lequel elle se trouvait et planant, comme
elle avait fait ainsi plusieurs fois, s'approchant par vols
successifs; un des instantanés indique le mouvement de
recul instinctif fait par la jeune fille frôlée par la sylphe.
La fille de l'air paraît dans un costume adhérent à ses
formes et porte des ailes mauves. Sa taille peut avoir
une dizaine de centimètres. Une autre photographie
représente une jeune fille dans le voisinage d'une sylphe
délicatement posée sur une feuille de buisson; les témoins
disent que ses ailes sont tachetées de jaune, son vêtement
est d'un rose très pâle. Elle offre, dans un geste délicat,
un minuscule bouquet de clochettes à la jeune fille qui la
regarde émerveillée.
Ces vues ont été prises dans le Yorkshire par les deux jeunes filles. Les premiers essais furent faits avec un
appareil de fortune et ceci à seule fin de prouver la véracité
de leurs dires à leurs parents qui plaisantaient leurs
visions. Ce ne fut que plus tard qu'un ami de la famille
leur prêta un appareil de précision et c'est sous sa direction
que furent prises les vues reproduites, avec toutes les
garanties dont l'auteur des articles se réclame.

PAUL MARTEAU.
@
@




C O M T E D E G A B A L I S
OU ENTRETIENS SUR LES SCIENCES SECRETES --------------------------------------------

PREMIER ENTRETIEN
Sur les Sciences Secrètes.

Devant Dieu soit l'âme de Monsieur le Comte de Gabalis, que l'on vient de m'écrire, qui
est mort d'apoplexie. Messieurs les Curieux
ne manqueront pas de dire, que ce genre de
mort est ordinaire à ceux qui ménagent mal
les secrets des Sages, et que depuis que le
Bienheureux Raymond Lulle en a prononcé
l'arrêt dans son Testament, un Ange exécuteur
n'a jamais manqué de tordre promptement
le cou à tous ceux qui ont indiscrètement
révélé les Mystères Philosophiques.
Mais qu'ils ne condamnent pas si légèrement
ce savant Homme, sans être éclaircis de sa
conduite. Il m'a tout découvert, il est vrai:
mais il ne l'a pas fait qu'avec toutes les circonspections
I
@

10 PREMIER ENTRETIEN
Cabalistiques. Il faut rendre ce
témoignage à sa mémoire, qu'il était grand
zélateur de la Religion de ses Pères les Philosophes
et qu'il eût souffert le feu plutôt que
d'en profaner la sainteté en s'ouvrant à quelque
Prince indigne, à quelque ambitieux, ou à
quelque incontinent, trois sortes de gens
excommuniés de tout temps par les Sages. Par
bonheur je ne suis pas Prince, j'ai peu d'ambition,
et on verra dans la suite que j'ai même
un peu plus de chasteté qu'il n'en faut à un
Sage. Il me trouva l'esprit docile, curieux, peu
timide; il ne me manque qu'un peu de mélancolie
pour faire avouer à tous ceux qui voudraient
blâmer Monsieur le Comte de Gabalis
de ne m'avoir rien caché, que j'étais un sujet
assez propre aux Sciences secrètes. Il est vrai
que sans mélancolie on ne peut y faire de
grands progrès: mais ce peu que j'en ai
n'avait garde de le rebuter. Vous avez (m'a-t-il
dit cent fois) Saturne dans un angle, dans sa
maison, et rétrograde; Vous ne pouvez manquer
d'être un jour aussi mélancolique qu'un
Sage doit l'être; car le plus sage de tous les
hommes (comme nous le savons dans la Cabale)
avait comme vous, Jupiter dans l'Ascendant;
cependant on ne trouve pas qu'il ait ri
une seule fois en toute sa vie, tant l'impression
de son Saturne était puissante, quoi qu'il fût
beaucoup plus faible que le vôtre.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 11
C'est donc à mon Saturne, et non pas à Monsieur le Comte de Gabalis, que Messieurs les
curieux doivent s'en prendre, si j'aime mieux
divulguer leurs secrets que les pratiquer. Si
les Astres ne font pas leur devoir, le Comte
n'en est pas cause; et si je n'ai pas assez de
grandeur d'âme pour essayer de devenir le
maître de la Nature, de renverser les Eléments,
d'entretenir les Intelligences suprêmes, de
commander aux Démons, d'engendrer des
Géants, de créer de nouveaux Mondes, de parler
à Dieu dans son Trône redoutable et
d'obliger le Chérubin, qui défend l'entrée du
Paradis terrestre, de me permettre d'aller faire
quelques tours dans ses allées: c'est moi tout
au plus qu'il faut blâmer ou plaindre; il ne
faut pas pour cela insulter à la mémoire de
cet Homme rare, et dire qu'il est mort pour
m'avoir appris toutes ces choses. Est-il impossible
que, comme les armes sont journalières,
il ait succombé dans quelque combat
avec quelque Lutin indocile? Peut-être qu'en
parlant à Dieu dans le Trône enflammé, il
n'aura pu se tenir de le regarder en face; or il
est écrit qu'on ne peut le regarder sans
mourir. Peut-être n'est-il mort qu'en apparence,
suivant la coutume des Philosophes qui font
semblant de mourir en un lieu et se transplantent
en un autre. Quoi qu'il en soit, je ne
puis croire, que la manière dont il m'a confié

@

12 PREMIER ENTRETIEN
ses trésors, mérite châtiment. Voici comme
la chose s'est passée.
Le sens commun m'ayant toujours fait soupçonner, qu'il y a beaucoup de vide en tout
ce qu'on appelle Sciences secrètes, je n'ai
jamais été tenté de perdre le temps à feuilleter
les Livres qui en traitent: mais aussi
ne trouvant pas bien raisonnable de condamner,
sans savoir pourquoi, tous ceux qui
s'y adonnent, qui souvent sont Gens sages
d'ailleurs, Savants la plupart, et faisant figure
dans la Robe et dans l'Epée, je me suis avisé
(pour éviter d'être injuste et pour ne me point
fatiguer d'une lecture ennuyeuse) de feindre
d'être entêté de toutes ces Sciences, avec tous
ceux que j'ai pu apprendre qui en sont touchés.
J'ai d'abord eu plus de succès que je n'en avais
même espéré. Comme tous ces Messieurs
quelque Mystérieux et quelque réservés qu'ils
se piquent d'être, ne demandent pas mieux
que d'étaler leurs imaginations, et les nouvelles
découvertes, qu'ils prétendent avoir fait dans
la Nature, je fus en peu de jours confident des
plus considérables entr'eux, j'en avais toujours
quelqu'un dans mon cabinet, que j'avais à
dessein garni de leurs plus fantasques Auteurs.
Il ne passait point de Savant étranger, que je
n'en eusse avis; en un mot à la Science près,
je me trouvai bientôt grand Personnage.
J'avais pour Compagnons des Princes, des

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 13
Grands Seigneurs, des gens de Robe, des
belles Dames, des laides aussi; des Docteurs,
des Prélats, des Moines, des Nonnains, enfin
des gens de toute espèce. Les uns en voulaient
aux Anges, les autres au Diable, les autres à
leur Génie, les autres aux Incubes, les autres
à la guérison de tous maux, les autres aux
Astres, les autres aux secrets de la Divinité,
et presque tous à la Pierre Philosophale.
Ils demeuraient tous d'accord que ces grands secrets, et surtout la Pierre Philosophale,
sont de difficile recherche, et que peu
de gens les possèdent; mais ils avaient tous
en particulier assez bonne opinion d'eux-
mêmes, pour se croire du nombre des Elus.
Heureusement les plus importants attendaient
alors avec impatience l'arrivée d'un Allemand,
Grand Seigneur et grand Cabaliste, de qui
les Terres sont vers les Frontières de Pologne.
Il avait promis par Lettre aux Enfants des
Philosophes qui sont à Paris, de les venir
visiter, en passant par la France, pour aller
en Angleterre. J'eus la commission de faire
Réponse à la Lettre de ce grand Homme; je
lui envoyai la figure de ma Nativité, afin
qu'il jugeât si je pouvais aspirer à la suprême
Sagesse. Ma figure et ma Lettre furent assez
heureuses pour l'obliger à me faire l'honneur
de me répondre que je serais un des premiers
qu'il verrait à Paris, et que si le Ciel ne

@

14 PREMIER ENTRETIEN
s'y opposait, il ne tiendrait pas à lui que je
n'entrasse dans la Société des Sages.
Pour ménager mon bonheur, j'entretins
avec l'illustre Allemand un commerce régulier.
Je lui proposai de temps en temps de grands
doutes, autant raisonnés que je le pouvais, sur
l'Harmonie du Monde, sur les Nombres de
Pythagore, sur les Visions de Saint Jean, et
sur le premier chapitre de la Genèse. La grandeur
des matières le ravissait; il m'écrivait des
merveilles inouïes, et je vis bien que j'avais
affaire à un homme de très vigoureuse et très
spacieuse imagination. J'en ai soixante ou
quatre-vingts Lettres d'un style si extraordinaire,
que je ne pouvais plus me résoudre à
lire autre chose dès que j'étais seul dans
mon cabinet.
J'en admirais un jour une des plus sublimes, quand je vis entrer un homme de très bonne
mine, qui me saluant gravement, me dit en
langue Françoise et en accent étranger: Adorez,
mon Fils, adorez le très bon, et le très
grand Dieu des Sages, et ne vous enorgueillissez
jamais de ce qu'il vous envoie un des
Enfants de Sagesse, pour vous associer à
leur Compagnie, et pour vous faire participant
des merveilles de sa Toute-puissance.
La nouveauté de la salutation m'étonna
d'abord, et je commençai à douter pour la
première fois si l'on n'a pas quelquefois des

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 15
apparitions: toutefois me rassurant du mieux
que je pus, et le regardant le plus civilement
que la petite peur que j'avais me le pût permettre:
Qui que vous soyez (lui dis-je) vous
de qui le compliment n'est pas de ce monde,
vous me faites beaucoup d'honneur de me
venir rendre visite: mais agréez, s'il vous plaît,
qu'avant que d'adorer le Dieu des Sages, je
sache de quels Sages et de quel Dieu vous
parlez; et si vous l'avez agréable, mettez-vous
dans ce fauteuil et donnez-vous la peine de
me dire quel est ce Dieu, ces Sages, cette
Compagnie, ces Merveilles de Toute-puissance,
et après ou devant tout cela, à quelle espèce
de Créature j'ai l'honneur de parler.
Vous me recevez très sagement, Monsieur,
(reprit-il en riant, et prenant le fauteuil que
je lui présentais). Vous me demandez d'abord
de vous expliquer des choses que je ne vous
dirai pas aujourd'hui, s'il vous plaît. Le
compliment que je vous ai fait, sont les
paroles que les Sages disent à l'abord de ceux
à qui ils ont résolu d'ouvrir leur coeur et de
découvrir leurs Mystères. J'ai cru qu'étant
aussi Savant que vous m'avez paru dans vos
Lettres, cette salutation ne vous serait pas
inconnue, et que c'était le plus agréable compliment
que pouvait vous faire le Comte de
Gabalis.
Ah! Monsieur, m'écriai-je, me souvenant
@

16 PREMIER ENTRETIEN
que j'avais un grand rôle à jouer, comment
me rendrai-je digne de tant de bontés? Est-il
possible que le plus grand de tous les Hommes
soit dans mon cabinet, et que le grand Gabalis
m'honore de sa visite?
Je suis le moindre des Sages (répartit-il d'un air sérieux) et Dieu qui dispense les
lumières de sa Sagesse avec le poids et la
mesure qu'il plaît à sa Souveraineté, ne m'en
a fait qu'une part très petite, en comparaison
de ce que j'admire avec étonnement en mes
Compagnons. J'espère que vous les pourrez
égaler quelque jour, si j'ose en juger par la
figure de votre Nativité, que vous m'avez fait
l'honneur de m'envoyer: mais vous voulez
bien que je me plaigne à vous, Monsieur,
(ajouta-t-il en riant) de ce que vous m'avez
pris d'abord pour un fantôme?
Ah! non pas pour un fantôme (lui dis-je) mais je vous avoue, Monsieur, que me souvenant
tout à coup de ce que Cardan raconte que
son Père fut un jour visité dans son étude par
sept inconnus vêtus de diverses couleurs, qui
lui tinrent des propos assez bizarres de leur
nature et de leur emploi... Je vous entends
(interrompit le Comte) c'était des Sylphes,
dont je vous parlerai quelque jour, qui sont
une espèce de Substances Aériennes, qui
viennent quelquefois consulter les Sages sur
les Livres d'Averroës qu'elles n'entendent

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 17
pas trop bien. Cardan est un étourdi d'avoir
publié cela dans ses subtilités: il avait trouvé
ces mémoires-là dans les papiers de son Père,
qui était un des nôtres et qui voyant que son
Fils était naturellement babillard, ne voulut
lui rien apprendre de grand, et le laissa amuser
à l'Astrologie ordinaire, par laquelle il ne sut
prévoir seulement que son Fils serait pendu.
Ce fripon est cause que vous m'avez fait l'injure
de me prendre pour un Sylphe? Injure!
(repris-je) Quoi, Monsieur, serais-je assez
malheureux pour...? Je ne m'en fâche pas
(interrompit-il); vous n'êtes pas obligé de savoir
que tous ces Esprits Elémentaires sont nos
Disciples; qu'ils sont trop heureux, quand
nous voulons nous abaisser à les instruire, et
que le moindre de nos Sages est plus Savant,
et plus puissant que tous ces petits Messieurs-là.
Mais nous parlerons de tout cela
quelque autre fois; il me suffit aujourd'hui
d'avoir eu la satisfaction de vous voir.
Tâchez, mon Fils, de vous rendre digne de
recevoir les lumières Cabalistiques; l'heure
de votre régénération est arrivée, il ne
tiendra qu'à vous d'être une nouvelle créature.
Priez ardemment celui qui seul a la
puissance de créer des coeurs nouveaux, de
vous en donner un qui soit capable des grandes
choses que j'ai à vous apprendre et de
m'inspirer de ne vous rien taire de nos Mystères.

@

18 PREMIER ENTRETIEN
Il se leva lors, et m'embrassant sans me
donner le loisir de lui répondre: Adieu, mon
Fils, (poursuivit-il) j'ai à voir nos Compagnons
qui sont à Paris, après quoi je vous donnerai
de mes nouvelles. Cependant, veillez, priez,
espérez et ne parlez pas.
Il sortit de mon cabinet en disant cela. Je me plaignis de sa courte visite en le reconduisant,
et de ce qu'il avait la cruauté de
m'abandonner sitôt, après m'avoir fait voir une
étincelle de ses lumières. Mais m'ayant assuré
de fort bonne grâce que je ne perdrais rien
dans l'attente, il monta dans son carrosse, et
me laissa dans une surprise, que je ne puis
exprimer. Je ne pouvais croire à mes propres
yeux ni à mes oreilles. Je suis sûr (disais-je)
que cet homme est de grande qualité, qu'il a
cinquante mille livres de rente de patrimoine;
il paraît d'ailleurs fort accompli. Peut-il s'être
coiffé de ces folies-là? Il m'a parlé de ces
Sylphes fort cavalièrement. Serait-il Sorcier
en effet, et ne me serais-je point trompé jusqu'ici
en croyant qu'il n'y en a plus? Mais
aussi s'il est des Sorciers, sont-ils aussi dévots
que celui-ci parait l'être?
Je ne comprenais rien à tout cela; je résolus pourtant d'en voir la fin; quoi que je prévisse
bien qu'il y aurait quelques Sermons à
essuyer, et que le Démon qui l'agitait, était
grandement Moral et Prédicateur.

@




SECOND ENTRETIEN
Sur les Sciences Secrètes.

Le Comte voulut me donner toute la nuit pour vaquer à la Prière, et le lendemain dès
le point du jour, il me fit savoir par un Billet,
qu'il viendrait chez moi sur les huit heures;
et que si je le voulais bien, nous irions faire
un tour ensemble. Je l'attendis, il vint, et après
les civilités réciproques: Allons (me dit-il) à
quelque lieu où nous soyons libres, et où personne
ne puisse interrompre notre entretien.
Ruel (lui dis-je) me paraît assez agréable, et
assez solitaire. Allons-y donc (reprit-il). Nous
montâmes en carrosse. Durant le chemin,
j'observais mon nouveau Maître. Je n'ai jamais
remarqué en personne un si grand fond de
satisfaction, qu'il en paraissait en toutes ses
manières. Il avait l'esprit plus tranquille et
plus libre qu'il ne semblait qu'un Sorcier le
pût avoir. Tout son air n'était point d'un
homme, à qui sa conscience reprochât rien de
noir; et j'avais une merveilleuse impatience
de le voir entrer en matière; ne pouvant comprendre

@

20 SECOND ENTRETIEN
comment un homme, qui me paraissait
si judicieux, et si accompli en toute autre
chose, s'était gâté l'esprit par les visions, dont
j'avais connu le jour précédent qu'il était
blessé. Il me parla divinement de la Politique,
et fut ravi d'entendre que j'avais lu ce que
Platon en a écrit. Vous aurez besoin de tout
cela quelque jour (me dit-il) un peu plus que
vous ne croyez: Et si nous nous accordons
aujourd'hui, il n'est pas impossible qu'avec le
temps vous mettiez en usage ces sages maximes.
Nous entrions alors à Ruel, nous allâmes au
jardin, le Comte dédaigna d'en admirer les
beautés et marcha droit au labyrinthe.
Voyant que nous étions aussi seuls qu'il le pouvait désirer: Je loue (s'écria-t-il) levant les
yeux et les bras au Ciel, je loue la Sagesse
éternelle de ce qu'elle m'inspire de ne vous
rien cacher de ses vérités ineffables. Que vous
serez heureux, mon Fils! si elle a la bonté de
mettre dans votre âme les dispositions que ces
hauts Mystères demandent de vous. Vous allez
apprendre à commander à toute la Nature;
Dieu seul sera vôtre Maître, et les Sages seuls
seront vos égaux. Les suprêmes Intelligences
feront gloire d'obéir à vos désirs; les Démons
n'oseront se trouver où vous serez; votre
voix les fera trembler dans le puits de l'abîme,
et tous les Peuples invisibles, qui habitent
les quatre Eléments, s'estimeront heureux

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 21
d'être les Ministres de vos plaisirs. Je vous
adore, ô Grand Dieu! d'avoir couronné
l'homme de tant de gloire, et de l'avoir établi
Souverain Monarque de tous les Ouvrages
de vos mains. Sentez-vous, mon Fils (ajouta-
t-il, en se tournant vers moi) sentez-vous
cette ambition héroïque, qui est le caractère
certain des Enfants de Sagesse? Osez-vous
désirer de ne servir qu'à Dieu seul, et de dominer
sur tout ce qui n'est point Dieu? Avez-
vous compris ce que c'est qu'être Homme? Et
ne vous ennuie-t-il point d'être esclave; puisque
vous êtes né pour être Souverain? Et si
vous avez ces nobles pensées, comme la figure
de votre nativité ne me permet pas d'en douter;
Considérez mûrement, si vous aurez le
courage et la force de renoncer à toutes les
choses, qui peuvent vous être un obstacle à
parvenir à l'élévation pour laquelle vous êtes
né? Il s'arrêta là, et me regarda fixement,
comme attendant ma réponse, ou comme
cherchant à lire dans mon coeur.
Autant que le commencement de son discours m'avait fait espérer que nous entrerions
bientôt en matière, autant en désespérai-je
par ses dernières paroles. Le mot de renoncer
m'effraya, et je ne doutais point qu'il n'allât
me proposer de renoncer au Baptême ou au
Paradis. Ainsi ne sachant comme me tirer de
ce mauvais pas: Renoncer, (lui dis-je) Monsieur,

@

22 SECOND ENTRETIEN
quoi faut-il renoncer à quelque chose?
Vraiment (reprit-il) il le faut bien, et il le
faut si nécessairement, qu'il faut commencer
par là. Je ne sais si vous pourrez vous y résoudre:
mais je sais bien que la Sagesse n'habite
point dans un corps sujet au péché, comme
elle n'entre point dans une âme prévenue
d'erreur ou de malice. Les Sages ne vous
admettront jamais à leur Compagnie, si vous
ne renoncez dès à présent à une chose, qui ne
peut compatir avec la Sagesse. Il faut (ajouta-t-il
tout bas, en se baissant à mon oreille)
il faut renoncer à tout commerce charnel
avec les Femmes.
Je fis un grand éclat de rire à cette bizarre proposition. Vous m'avez, Monsieur, (m'écriai-je)
vous m'avez quitté pour peu de chose.
J'attendais que vous me proposeriez quelque
étrange renonciation, mais puisque ce n'est
qu'aux Femmes que vous en voulez, l'affaire
est faite dès longtemps; je suis assez chaste
(Dieu merci.) Cependant, Monsieur, comme
Salomon était plus Sage que je ne serai peut-
être; et que toute sa Sagesse ne pût l'empêcher
de se laisser corrompre: Dites-moi (s'il
vous plaît) quel expédient vous prenez, vous
autres Messieurs, pour vous passer de ce Sexe-
là? et quel inconvénient il y aurait que dans
le Paradis des Philosophes chaque Adam eût
son Eve.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 23
Vous me demandez-là de grandes choses (répartit-il en consultant en lui-même, s'il
devait répondre à ma question.) Pourtant puisque
je vois que vous-vous détacherez des
Femmes sans peine, je vous dirai l'une des
raisons qui ont obligé les Sages d'exiger cette
condition de leurs Disciples; et vous connaîtrez
dès-là, dans quelle ignorance vivent tous
ceux qui ne sont pas de notre nombre.
Quand vous serez enrôlé parmi les Enfants des Philosophes, et que vos yeux seront fortifiés
par l'usage de la Très Sainte Médecine,
vous découvrirez d'abord, que les Eléments
sont habités par des Créatures très parfaites,
dont le péché du malheureux Adam a ôté la
connaissance et le commerce à sa trop malheureuse
postérité. Cet espace immense qui
est entre la Terre et les Cieux a des Habitants
bien plus nobles que les Oiseaux et les Moucherons;
Ces Mers si vastes ont bien d'autres
hôtes que les Dauphins et les Baleines; la
profondeur de la Terre n'est pas pour les
Taupes seules; et l'Elément du Feu, plus
noble que les trois autres, n'a pas été fait pour
demeurer inutile et vide.
L'Air est plein d'une innombrable multitude de Peuples de figure humaine, un peu fiers en
apparence, mais dociles en effet: grands amateurs
des Sciences, subtils, officieux aux
Sages, et ennemis des sots et des ignorants,

@

24 SECOND ENTRETIEN
Leurs Femmes et leurs Filles sont des Beautés
mâles, telles qu'on dépeint les Amazones.
Comment, Monsieur, (m'écriai-je) est ce que
vous voulez me dire que ces Lutins-là sont
mariés?
Ne vous gendarmez pas, mon Fils, pour si peu de chose (répliqua-t-il.) Croyez que tout
ce que je vous dis est solide et vrai; Ce ne
sont ici que les Eléments de l'ancienne Cabale,
et il ne tiendra qu'à vous de le justifier par
vos propres yeux: mais recevez avec un esprit
docile, la lumière que Dieu vous envoie par
mon entremise. Oubliez tout ce que vous
pouvez avoir ouï sur ces matières dans les
Ecoles des ignorants: Ou vous auriez le déplaisir,
quand vous seriez convaincu par l'expérience,
d'être obligé d'avouer que vous vous
êtes opiniâtré mal à propos.
Ecoutez-donc jusqu'à la fin, et sachez que les Mers et les Fleuves sont habités de même
que l'Air; les Anciens Sages ont nommé Ondins,
ou Nymphes, cette espèce de Peuples.
Ils sont peu de Mâles, et les Femmes y sont
en grand nombre; leur beauté est extrême, et
les Filles des Hommes n'ont rien de comparable.
La terre est remplie presque jusqu'au centre de Gnomes, gens de petite stature, gardiens
des trésors des minières, et des pierreries:
Ceux-ci sont ingénieux, amis de l'homme, et

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 25
faciles à commander. Ils fournissent aux
Enfants des Sages tout l'argent qui leur est
nécessaire, et ne demandent guère pour prix
de leur service, que la gloire d'être commandés.
Les Gnomides leurs Femmes sont petites,
mais fort agréables, et leur habit est fort
curieux.
Quant aux Salamandres, habitants enflammés de la Région du Feu, ils servent aux Philosophes:
mais ils ne recherchent pas avec
empressement leur compagnie; et leurs Filles
et leurs Femmes se font voir rarement. Elles
ont raison (interrompis-je) et je les tiens quittes
de leur apparition. Pourquoi? (dit le Comte.)
Pourquoi, Monsieur (repris-je et qu'ai-je
affaire de converser avec une si laide bête que
la Salamandre mâle ou femelle? Vous avez
tort (répliqua-t-il) c'est l'idée qu'en ont les
Peintres et les Sculpteurs ignorants. Les
femmes des Salamandres sont belles, et plus
belles même que toutes les autres puisqu'elles
sont d'un Elément plus pur. Je ne vous en
parlais pas, et je passais succinctement la description
de ces Peuples, parce que vous les
verrez vous-même à loisir et facilement si
vous en avez la curiosité. Vous verrez leurs
habits, leurs vivres, leurs moeurs, leur police,
et leurs lois admirables. Vous serez charmé
de la beauté de leur esprit encore plus que de
celle de leur corps: mais vous ne pourrez
2
@

26 SECOND ENTRETIEN
vous empêcher de plaindre ces misérables,
quand ils vous diront que leur âme est mortelle,
et qu'ils n'ont point d'espérance en la
jouissance éternelle de l'Etre suprême, qu'ils
connaissent, et qu'ils adorent religieusement.
Ils vous diront qu'étant composés des plus
pures parties de l'Elément qu'ils habitent et
n'ayant point en eux de qualités contraires,
puis qu'ils ne sont faits que d'un Elément; ils
ne meurent qu'après plusieurs Siècles: mais
qu'est-ce que ce temps au prix de l'éternité?
Il faudra rentrer éternellement dans le néant.
Cette pensée les afflige fort, et nous avons bien
de la peine à les en consoler.
Nos Pères les Philosophes parlant à Dieu face à face se plaignirent à lui du malheur de
ces Peuples: et Dieu, de qui la miséricorde
est sans bornes, leur révéla, qu'il n'était pas
impossible de trouver du remède à ce mal. Il
leur inspira que de même que l'homme par
l'alliance qu'il a contractée avec Dieu, a été
fait participant de la Divinité: Les Sylphes,
les Gnomes, les Nymphes et les Salamandres,
par l'alliance qu'ils peuvent contracter avec
l'homme, peuvent être faits participants de
l'Immortalité. Ainsi une Nymphe, ou une Sylphide
devient immortelle et capable de la
Béatitude à laquelle nous aspirons, quand
elle est assez heureuse pour se marier à un
Sage: et un Gnome ou un Sylphe cesse d'être

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 27
mortel dès le moment qu'il épouse une de nos
Filles.
De là naquit l'erreur des premiers Siècles, de Tertullien, du Martyr Justin, de Lactance,
Cyprien, Clément d'Alexandrie, d'Athenagore
Philosophe Chrétien, et généralement de tous
les Ecrivains de ce temps-là. Ils avaient appris
que ces demi-hommes Elémentaires avaient
recherché le commerce des Filles: et ils ont
imaginé de-là, que la chute des Anges n'était
venue que de l'amour dont ils s'étaient laissé
toucher pour les Femmes. Quelques Gnomes
désireux de devenir immortels, avaient voulu
gagner les bonnes grâces de nos Filles, et
leur avaient apporté des pierreries dont ils
sont gardiens naturels: Et ces Auteurs ont
cru, s'appuyant sur le livre d'Enoch mal entendu,
que c'était les pièges que les Anges
amoureux avaient tendus à la chasteté de nos
Femmes. Au commencement, ces Enfants du
Ciel engendrèrent les Géants fameux, s'étant
fait aimer aux Filles des Hommes: et les mauvais
Cabalistes, Joseph et Philon (comme tous
les Juifs sont ignorants) et après eux tous les
Auteurs que j'ai nommé tout à l'heure, ont
dit aussi-bien qu'Origene et Macrobe, que
c'était des Anges, et n'ont pas su que c'était
les Sylphes et les autres Peuples des Eléments,
qui sous le nom d'Enfants d'Eloym, sont
distingués des Enfants des Hommes. De même

@

28 SECOND ENTRETIEN
ce que le Sage Augustin a eu la modestie de
ne point décider, touchant les poursuites que
ceux qu'on appelait Faunes ou Satyres,
faisaient aux Africaines de son temps est
éclairci, par ce que je viens de dire, du désir
qu'ont tous ces Habitants des Eléments de s'allier
aux Hommes, comme du seul moyen de
parvenir à l'Immortalité qu'ils n'ont pas.
Ah! nos Sages n'ont garde d'imputer à
l'amour des Femmes la chute des premiers
Anges; non plus que de soumettre assez les
Hommes à la puissance du Démon, pour lui
attribuer toutes les aventures des Nymphes et
des Sylphes, dont tous les Historiens sont
remplis. Il n'y eut jamais rien de criminel en
tout cela. C'était des Sylphes qui cherchaient
à devenir immortels. Leurs innocentes poursuites
bien loin de scandaliser les Philosophes,
nous ont paru si justes que nous avons tous
résolu d'un commun accord, de renoncer
entièrement aux Femmes et de ne nous
adonner qu'à immortaliser les Nymphes et
les Sylphides.
O Dieu! (me récriai-je) qu'est-ce que j'entends? Jusqu'où va la f..... Oui, mon Fils, (interrompit le Comte) admirez jusqu'où va la
félicité Philosophique! Pour des Femmes dont
les faibles appâts se passent en peu de jours,
et sont suivis de rides horribles, les Sages
possèdent des Beautés qui ne vieillissent

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 29
jamais, et qu'ils ont la gloire de rendre immortelles.
Jugez de l'amour et de la reconnaissance
de ces Maîtresses invisibles: et de
quelle ardeur elles cherchent à plaire au Philosophe
charitable, qui s'applique à les immortaliser.
Ah! Monsieur, je renonce (m'écriai-je encore une fois.) Oui, mon Fils, (poursuivit-il derechef,
sans me donner le loisir d'achever.)
Renoncez aux inutiles et fades plaisirs qu'on
peut trouver avec les Femmes; la plus belle
d'entr'elles est horrible auprès de la moindre
Sylphide: aucun dégoût ne suit jamais nos
sages embrassements. Misérables ignorants,
que vous êtes à plaindre de ne pouvoir pas
goûter les voluptés Philosophiques.
Misérable Comte de Gabalis (interrompis-je, d'un accent mêlé de colère, et de compassion)
me laisserez-vous dire enfin, que je renonce à
cette sagesse insensée; que je trouve ridicule
cette visionnaire philosophie; que je
déteste ces abominables embrassements qui
vous mêlent à des fantômes; et que je
tremble pour vous, que quelqu'une de vos
prétendues Sylphides ne se hâte de vous
emporter dans les Enfers au milieu de vos
transports de peur qu'un aussi honnête
homme que vous s'aperçoive à la fin de la
folie de ce zèle chimérique, et ne fasse pénitence
d'un crime si grand.

@

30 SECOND ENTRETIEN

Oh, oh, (répondit-il en reculant trois pas, et me regardant d'un oeil de colère) malheur
à vous esprit indocile! Son action m'effraya,
je l'avoue: mais ce fut bien pis, quand je vis
que s'éloignant de moi, il tira de sa poche
un papier, que j'entrevoyais de loin, qui était
assez plein de caractères que je ne pouvais
bien discerner. Il lisait attentivement, se chagrinait,
et parlait bas. Je crus qu'il évoquait
quelques Esprits pour ma ruine, et je me
repentis un peu de mon zèle inconsidéré. Si
j'échappe à cette aventure (disais-je) jamais
Cabaliste ne me fera rien. Je tenais les yeux
sur lui comme sur un Juge qui m'allait condamner
à mort, quand je vis que son visage
redevint serein. Il vous est dur, (me dit-il en
riant et revenant à moi) il vous est dur de
regimber contre l'aiguillon. Vous êtes un Vaisseau
d'élection. Le Ciel vous a destiné pour
être le plus grand Cabaliste de votre Siècle.
Voici la figure de votre Nativité qui ne peut
manquer. Si ce n'est pas maintenant et par
mon entremise, ce sera quand il plaira à votre
Saturne rétrograde.
Ah! si j'ai à devenir Sage, (lui dis-je) ce ne sera jamais que par l'entremise du Grand
Gabalis, mais à parler franchement, j'ai bien
peur qu'il sera malaisé, que vous puissiez me
fléchir à la galanterie Philosophique. Serait-ce,
(reprit-il) que vous seriez assez mauvais Physicien

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 31
pour n'être pas persuadé de l'existence
de ces Peuples? Je ne sais, (repris-je) mais il
me semblerait toujours que ce ne serait que
Lutins travestis. En croirez-vous toujours plus
à votre nourrice [me dit-il] qu'à la raison
naturelle; qu'à Platon, Pythagore, Celse,
Psellius, Procle, Porphyre, Jamblique, Plotin,
Trismegiste, Nollius, Dornée, Fludd; qu'au
Grand Philippe Aureole, Théophraste Bombast
Paracelse de Honeinhem et qu'à tous nos Compagnons?
Je vous en croirais, Monsieur, [répondis-je] autant, et plus que tous ces gens-là: Mais, mon
cher Monsieur, ne pourriez-vous pas ménager
avec vos Compagnons, que je ne serai pas
obligé de me fondre en tendresse avec ces
Demoiselles Elémentaires? Hélas! [reprit-il]
vous êtes libre sans doute, et on n'aime pas,
si on ne veut; peu de Sages ont pu se défendre
de leurs charmes: mais il s'en est pourtant
trouvé, qui se réservant tous entiers à de plus
grandes choses, [comme vous saurez avec le
temps] n'ont pas voulu faire cet honneur aux
Nymphes. Je serai donc de ce nombre
[repris-je] aussi bien ne saurais-je me résoudre
à perdre le temps aux cérémonies que j'ai ouï
dire à un Prélat, qu'il faut pratiquer, pour le
commerce de ces Génies. Ce Prélat ne savait
ce qu'il disait [dit le Comte] car vous verrez
un jour que ce ne sont pas-là des Génies; et

@

32 SECOND ENTRETIEN

d'ailleurs jamais Sage n'employa, ni cérémonies,
ni superstition pour la familiarité des
Génies, non plus que pour les Peuples dont
nous parlons.
Le Cabaliste n'agit que par les principes de la Nature: et si quelquefois on trouve dans nos
Livres des paroles étranges, des caractères et
des fumigations, ce n'est que pour cacher
aux ignorants les Principes Physiques. Admirez
la simplicité de la Nature en toutes ses opérations
merveilleuses! et dans cette simplicité
une harmonie, et un concert si grand, si juste,
et si nécessaire, qu'il vous fera revenir, malgré
vous, de vos faibles imaginations. Ce que je
vais vous dire, nous l'apprenons à ceux de nos
Disciples, que nous ne voulons pas laisser
tout à fait entrer dans le Sanctuaire de la
Nature et que nous ne voulons pourtant point
priver de la Société des Peuples Elémentaires,
pour la compassion que nous avons de ces
mêmes Peuples.
Les Salamandres, comme vous l'avez déjà peut-être compris, sont composés des plus
subtiles parties de la Sphère du Feu, conglobées
et organisées par l'action du Feu Universel
(dont je vous entretiendrai quelque jour) ainsi
appelé, parce qu'il est le principe de tous les
mouvements de la Nature. Les Sylphes de
même sont composés des plus purs Atomes
de l'Air, les Nymphes, des plus déliées parties

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 33
de l'Eau, et les Gnomes, des plus subtiles
parties de la Terre. Il y avait beaucoup de
proportion entre Adam et ces Créatures si
parfaites; parce qu'étant composé de ce qu'il
y avait de plus pur dans les quatre Eléments,
il renfermait les perfections de ces quatre
espèces de Peuples et était leur Roi naturel.
Mais dès lors que son péché l'eût précipité dans
les excréments des Eléments, (comme vous
verrez quelqu'autrefois) l'harmonie fut déconcertée,
et il n'eût plus de proportion, étant
impur et grossier, avec ces substances si pures
et si subtiles. Quel remède à ce mal? Comment
remonter ce luth, et recouvrer cette Souveraineté
perdue? O Nature! pourquoi t'étudie-t-on
si peu? Ne comprenez-vous pas, mon
Fils, avec quelle simplicité la Nature peut
rendre à l'Homme ces biens qu'il a perdus?
Hélas! Monsieur, (répliquai-je) je suis très
ignorant en toutes ces simplicités-là. Il est
pourtant bien aisé d'y être savant, reprit-il.
Si on veut recouvrer l'Empire sur les Salamandres,
il faut purifier et exalter l'Elément
du Feu, qui est en nous, et relever le ton de
cette corde relâchée. Il n'y a qu'à concentrer
le feu du monde par des miroirs concaves,
dans un globe de verre; et c'est ici l'artifice
que tous les Anciens ont caché religieusement,
et que le divin Théophraste a découvert.
Il se forme dans ce globe une poudre

@

34 SECOND ENTRETIEN
solaire, laquelle s'étant purifiée d'elle-même,
du mélange des autres Eléments, et étant
préparée selon l'Art, devient en fort peu de
temps souverainement propre à exalter le feu
qui est en nous, et à nous faire devenir, par
manière de dire, de nature ignée. Dès lors les
habitants de la Sphère du Feu deviennent nos
inférieurs; et ravis de voir rétablir notre
mutuelle harmonie, et que nous nous soyons
rapprochés d'eux, ils ont pour nous toute
l'amitié qu'ils ont pour leurs semblables, tout
le respect qu'ils doivent à l'Image, et au Lieutenant
de leur Créateur, et tous les soins dont
les peut faire aviser le désir d'obtenir de nous
l'immortalité qu'ils n'ont pas. Il est vrai que
comme ils sont plus subtils que ceux des autres
Eléments, ils vivent très longtemps; ainsi ils ne
se pressent pas d'exiger des Sages l'immortalité.
Vous pourriez vous accommoder de
quelqu'un de ceux-là, mon Fils; si l'aversion
que vous m'avez témoignée vous dure jusqu'à
la fin, peut-être ne vous parlerait-il jamais de
ce que vous craignez tant.
Il n'en serait pas de même des Sylphes, des Gnomes, et des Nymphes. Comme ils vivent
moins de temps ils ont plutôt affaire de nous:
aussi leur familiarité est plus aisée à obtenir.
Il n'y a qu'à fermer un verre plein d'Air conglobé,
d'Eau ou de Terre, et le laisser exposé
au Soleil un mois. Puis séparer les Eléments

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 35
selon la science; ce qui sur tout est très facile
en l'Eau et en la Terre. Il est merveilleux quel
aimant c'est que chacun de ces Eléments purifiés
pour attirer Nymphes, Sylphes et Gnomes.
On n'en a pas pris si peu que rien tous
les jours pendant quelque mois que l'on voit
dans les Airs la République volante des Sylphes,
les Nymphes venir en foule au rivage;
et les Gardiens des trésors étaler leurs
richesses. Ainsi sans caractères, sans cérémonies,
sans mots barbares, on devient absolu
sur tous ces Peuples. Ils n'exigent aucun culte
du Sage qu'ils savent bien être plus nobles
qu'eux. Ainsi la vénérable Nature apprend à
ses Enfants à réparer les Eléments par les Eléments.
Ainsi se rétablit l'harmonie. Ainsi
l'Homme recouvre son empire naturel, et peut
tout dans les Eléments, sans Démon et sans
art illicite. Ainsi vous voyez, mon Fils que les
Sages sont plus innocents que vous ne pensez.
Vous ne me dites rien...
Je vous admire, Monsieur, (lui dis-je) et je commence à craindre que vous ne me fassiez
devenir distillateur. Ah! Dieu vous en garde,
mon Enfant, (s'écria-t-il) ce n'est pas à ces
bagatelles-là que votre Nativité vous destine.
Je vous défends au contraire de vous
y amuser; je vous ai dit que les Sages ne
montrent ces choses qu'à ceux qu'ils ne veulent
pas admettre dans leur troupe. Vous aurez

@

36 SECOND ENTRETIEN
tous ces avantages, et d'infiniment plus glorieux
et plus agréables, par des procédés bien
autrement Philosophiques. Je ne vous ai
décrit ces manières, que pour vous faire voir
l'innocence de cette Philosophie, et pour vous
ôter vos terreurs paniques.
Grâces à Dieu, Monsieur, (répondis-je) je n'ai plus tant de peur que j'en avais tantôt. Et quoique
je ne me détermine pas encore à l'accommodement
que vous me proposer avec les
Salamandres; je ne laisse pas d'avoir la curiosité
d'apprendre, comment vous avez découvert
que ces Nymphes et ces Sylphes meurent.
Vraiment, (répartit-il) ils nous le disent, et
nous les voyons mourir. Comment pouvez-
vous les voir mourir, (répliquai-je) puisque
votre commerce les rend immortels? Cela
serait bon, (dit-il) si le nombre des Sages
égalait le nombre de ces Peuples; outre qu'il
y en a plusieurs d'entr'eux, qui aiment mieux
mourir que risquer en devenant immortels,
d'être aussi malheureux qu'ils voient que les
Démons le sont. C'est le Diable qui leur inspire
ces sentiments, car il n'y a rien qu'il ne
fasse pour empêcher ces pauvres créatures
de devenir immortelles par notre alliance. De
sorte que je regarde, et vous devez regarder,
mon Fils, comme une tentation très pernicieuse
et comme un mouvement très peu charitable,
cette aversion que vous y avez.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 37
Au surplus, pour ce qui regarde la mort dont vous me parlez, qui est-ce qui obligea
l'Oracle d'Apollon de dire, que tous ceux qui
parlaient dans les Oracles étaient mortels
aussi bien que lui, comme Porphyre le rapporte?
Et que pensez-vous que voulût dire
cette voix qui fut entendue dans tous les
rivages d'Italie, et qui fit tant de frayeur à tous
ceux qui se trouvèrent sur la Mer?

LE GRAND PAN EST MORT
C'était les Peuples de l'Air, qui donnaient avis aux Peuples des Eaux, que le premier et le
plus âgé des Sylphes venait de mourir.
Lorsque cette voix fut entendue (lui dis-je) il me semble que le Monde adorait Pan et les
Nymphes. Ces Messieurs, dont vous me prêchez
le commerce étaient donc les faux Dieux
des Païens.
Il est vrai, mon Fils, (répartit-il) les Sages n'ont garde de croire que le Démon ait jamais
eu la puissance de se faire adorer. Il est trop
malheureux et trop faible, pour avoir jamais
eu ce plaisir et cette autorité. Mais il a pu persuader
ces hôtes des Eléments, de se montrer
aux Hommes, et de se faire dresser des
Temples; et par la domination naturelle que
chacun d'eux a sur l'Elément qu'il habite, ils
troublaient l'Air et la Mer, ébranlaient la

@

38 SECOND ENTRETIEN
Terre, et dispensaient les Feux du Ciel à leur
fantaisie: de sorte qu'ils n'avaient pas grand'
peine à être pris pour des Divinités, tandis
que le Souverain Etre négligea le Salut des
Nations. Mais le Diable n'a pas reçu de sa malice
tout l'avantage qu'il en espérait: car il est
arrivé de-là que Pan, les Nymphes, et les autres
Peuples Elémentaires, ayant trouvé moyen de
changer ce commerce de culte en commerce
d'amour (car il vous souvient bien que chez
les Anciens, Pan était le Roi de ces Dieux,
qu'ils nommaient Dieux Incubes, et qui recherchaient
fort les Filles) plusieurs des Païens
sont échappés au Démon, et ne brûleront pas
dans les Enfers.
Je ne vous entends pas, Monsieur, [repris-je.] Vous n'avez garde de m'entendre [continua-t-
il en riant, et d'un ton moqueur] voici qui vous
passe, et qui passerait aussi tous vos Docteurs,
qui ne savent ce que c'est que la belle Physique.
Voici le grand Mystère de toute cette
partie de Philosophie qui regarde les Eléments:
et ce qui sûrement ôtera [si vous avez un peu
d'amour pour vous-même] cette répugnance
si peu Philosophique que vous me témoignez
tout aujourd'hui.
Sachez donc, mon Fils, et n'allez pas divulguer ce grand *Arcane à quelque indigne ignorant.


* Terme de l'Art, pour dire Secret.
@

SUR LES SCIENCES SECRETES 39
Sachez que comme les Sylphes acquièrent
une Ame immortelle, par l'alliance qu'ils
contractent avec les Hommes qui sont prédestinés:
de même les Hommes qui n'ont point
de droit à la gloire éternelle, ces infortunés à
qui l'immortalité n'est qu'un avantage funeste;
pour lesquels le Messie n'a point été envoyé...
Vous êtes donc Jansénistes aussi, Messieurs
les Cabalistes? (interrompis-je.) Nous ne savons
ce que c'est, mon Enfant, (reprit-il brusquement)
et nous dédaignons de nous informer
en quoi consistent les sectes différentes,
et les diverses Religions, dont les ignorants
s'infatuent. Nous nous en tenons à l'ancienne
Religion de nos Pères les Philosophes, de
laquelle il faudra bien que je vous instruise
un jour. Mais pour reprendre notre propos:
ces hommes de qui la triste immortalité ne
serait qu'une éternelle infortune, ces malheureux
Enfants que le Souverain Père a négligés,
ont encore la ressource, qu'ils peuvent devenir
mortels en s'alliant avec les Peuples Elémentaires.
De sorte que vous voyez que les Sages
ne risquent rien pour l'éternité; s'ils sont
prédestinés, ils ont le plaisir de mener au Ciel
(en quittant la prison de ce corps) la Sylphide,
ou la Nymphe qu'ils ont immortalisée: et s'ils
ne sont pas prédestinés, le commerce de la
Sylphide rend leur âme mortelle, et les délivre
des horreurs de la seconde mort. Ainsi le

@

40 SECOND ENTRETIEN
Démon se vit échapper tous les Païens qui
s'allièrent aux Nymphes. Ainsi les Sages ou
les amis des Sages à qui Dieu nous inspire de
communiquer quelqu'un des quatre secrets
Elémentaires (que je vous ai appris à-peu-près)
s'affranchissent du péril d'être damnés.
Sans mentir Monsieur, (m'écriai-je, n'osant
le remettre en mauvaise humeur, et trouvant
à propos de différer de lui dire à plein mes
sentiments, jusqu'à-ce qu'il m'eût découvert
tous les secrets de sa Cabale que je jugeai
bien par cet échantillon devoir être fort
bizarres et récréatifs) sans mentir! vous
poussez bien avant la sagesse, et vous avez eu
raison de dire que ceci passerait tous nos
Docteurs. Je crois même que ceci passerait
tous nos Magistrats: et que s'ils pouvaient
découvrir qui sont ceux qui échappent au
Démon par ce moyen, comme l'ignorance est
inique, ils prendraient les intérêts du Diable
contre ces fugitifs, et leur feraient mauvais
parti.
Aussi est-ce pour cela [reprit le Comte] que je vous ai recommandé, et que je vous commande
saintement le secret. Vos Juges sont
étranges! ils condamnent une action très innocente
comme un crime très noir. Quelle barbarie,
d'avoir fait brûler ces deux Prêtres, que
le Prince de la Mirande dit avoir connus qui
avaient eu chacun sa Sylphide l'espace de

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 41
quarante ans! Quelle inhumanité d'avoir fait
mourir Jeanne Vervillier qui avait travaillé à
immortaliser un Gnome durant trente-six ans!
Et quelle ignorance à Bodin de la traiter de
Sorcière; de prendre sujet de son aventure,
d'autoriser les chimères populaires touchant
les prétendus Sorciers par un livre aussi impertinent,
que celui de sa République est raisonnable!
Mais il est tard, et je ne prends pas garde que vous n'avez pas encore mangé. C'est donc
pour vous, que vous parlez, Monsieur, (lui dis-
je) car pour moi, je vous écouterai jusqu'à
demain sans incommodité. Ah! pour moi,
(reprit-il en riant, et marchant vers la porte)
il parait bien que vous ne savez guères ce que
c'est que Philosophie. Les Sages ne mangent
que pour le plaisir, et jamais pour la nécessité.
J'avais une idée toute contraire de la Sagesse
(répliquai-je) je croyais que le Sage ne dût
manger que pour satisfaire à la nécessité. Vous
vous abusiez (dit le Comte) combien pensez-
vous que nos Sages peuvent durer sans manger?
Que puis-je savoir? (lui dis-je.) Moïse
et Elie s'en passèrent quarante jours, vos Sages
s'en passent, sans doute, quelques jours
moins. Le bel effort que ce serait [reprit-il.] Le
plus savant Homme qui fût jamais, le Divin,
le presque adorable Paracelse assure qu'il a
vu beaucoup de Sages avoir passé des vingt
3
@

42 SECOND ENTRETIEN
années sans manger quoi que ce soit. Lui-
même avant qu'être parvenu à la Monarchie
de la Sagesse dont nous lui avons justement
déféré le Sceptre, il voulut essayer de vivre
plusieurs années en ne prenant qu'un demi-
scrupule de Quinte-essence Solaire. Et si vous
voulez avoir le plaisir de faire vivre quelqu'un
sans manger, vous n'avez qu'à préparer la
Terre, comme j'ai dit qu'on peut la préparer
pour la société des Gnomes. Cette Terre appliquée
sur le nombril, et renouvelée quand elle
est trop sèche, fait qu'on se passe de manger
et de boire sans nulle peine: ainsi que le véridique
Paracelse dit en avoir fait l'épreuve
durant six mois.
Mais l'usage de la Médecine Catholique Cabalistique nous affranchit bien mieux de
toutes les nécessités importunes à quoi la
Nature assujettit les ignorants. Nous ne mangeons
que quand il nous plaît; et toute la
superfluité des viandes s'évanouissant par la
transpiration insensible, nous n'avons jamais
honte d'être Hommes. Il se tut alors, voyant
que nous étions près de nos gens. Nous allâmes
au Village prendre un léger repas, suivant
la coutume des Héros de Philosophie.

@




TROISIEME ENTRETIEN
Sur les Sciences Secrètes

Après avoir dîné, nous retournâmes au labyrinthe. J'étais rêveur, et la pitié que j'avais
de l'extravagance du Comte, de laquelle je
jugeais bien qu'il me serait difficile de le guérir,
m'empêchait de me divertir de tout ce
qu'il m'avait dit, autant que j'aurais fait, si
j'eusse espéré de le ramener au bon sens. Je
cherchais dans l'antiquité quelque chose à
lui opposer où il ne pût répondre; car de
lui alléguer les sentiments de l'Eglise, il
m'avait déclaré qu'il ne s'en tenait qu'à l'ancienne
religion de ses Pères les Philosophes;
et de vouloir convaincre un Cabaliste par
raison, l'entreprise était de longue haleine:
outre que je n'avais garde de disputer contre
un homme de qui je ne savais pas encore
tous les principes.
Il me vint dans l'esprit que ce qu'il m'avait dit des faux Dieux, auxquels il avait substitué
les Sylphes et les autres peuples élémentaires,
pouvait être réfuté par les Oracles

@

44 TROISIEME ENTRETIEN
des Païens, que l'Ecriture traite par tout de
diables, et non pas de Sylphes. Mais comme
je ne savais pas si dans les principes de sa
Cabale, le Comte n'attribuerait pas les réponses
des Oracles à quelque cause naturelle, je
crus qu'il serait à propos de lui faire expliquer
ce qu'il en pensait.
Il me donna lieu de le mettre en matière, lors qu'avant de s'engager dans le labyrinthe,
il se tourna vers le jardin. Voilà qui est assez
beau (dit-il) et ces statues font un assez bon
effet. Le Cardinal (répartis-je) qui les fit apporter
ici, avait une imagination peu digne de son
grand génie. Il croyait que la plupart de ces
figures rendaient autrefois des Oracles: et il les
avait achetées fort cher, sur ce pied-là. C'est
la maladie de bien des gens (reprit le Comte.)
L'ignorance fait commettre tous les jours une
manière d'idolâtrie très criminelle, puisque
l'on conserve avec tant de soin, et qu'on tient
si précieux les Idoles dont l'on croit que le
diable s'est autrefois servi pour se faire adorer.
O Dieu ne saura-t-on jamais dans ce
monde que vous avez dès la naissance des
siècles précipité vos ennemis sous l'escabelle
de vos pieds et que vous tenez les Démons
prisonniers sous la terre, dans le tourbillon
de ténèbres? Cette curiosité si peu louable,
d'assembler ainsi ces prétendus organes des
démons, pourrait devenir innocente (mon fils)

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 45
si l'on voulait se laisser persuader qu'il n'a
jamais été permis aux Anges de ténèbres de
parler dans les Oracles.
Je ne crois pas (interrompis-je) qu'il fut aisé d'établir cela parmi les Curieux: mais il le
serait peut-être parmi les esprits forts. Car il
n'y a pas longtemps qu'il a été décidé dans
une conférence faite exprès sur cette matière
par des Esprits du premier Ordre, que tous
ces prétendus Oracles n'étaient qu'une supercherie
de l'avarice des Prêtres Gentils, ou qu'un
artifice de la Politique des Souverains.
Etaient-ce (dit le Comte) les Mahométans envoyés en Ambassade vers votre Roi qui
tinrent cette conférence, et qui décidèrent
ainsi cette question? Non, Monsieur (répondis-je.)
De quelle Religion sont donc ces
Messieurs-là (répliqua-t-il) puisqu'ils ne comptent
pour rien l'Ecriture Divine qui fait mention
en tant de lieux, de tant d'Oracles différents?
Et principalement des Pythons qui
faisaient leur résidence, et qui rendaient leurs
réponses dans les parties destinées à la multiplication
de l'image de Dieu? Je parlai
(répliquai-je) de tous ces ventres discoureurs,
et je fis remarquer à la Compagnie que le Roi
Saül les avait bannis de son Royaume, où il
en trouva pourtant encore un la veille de sa
mort, duquel la voix eut l'admirable puissance
de ressusciter Samuel à sa prière et à sa ruine.

@

46 TROISIEME ENTRETIEN
Mais ces savants hommes ne laissèrent pas de
décider, qu'il n'y eut jamais d'Oracles.
Si l'Ecriture ne les touchait pas (dit le Comte) il fallait les convaincre par toute l'Antiquité,
dans laquelle il était facile de leur en
faire voir mille preuves merveilleuses. Tant
de vierges enceintes de la destinée des mortels,
lesquelles enfantaient les bonnes et les
mauvaises aventures de ceux qui les consultaient.
Que n'alléguiez-vous Chyrsostome, Origene,
et Oecumenius? qui font mention de
ces hommes divins, que les Grecs nommaient
Engastrimandres, de qui le ventre prophétique
articulait des Oracles si fameux. Et si
vos Messieurs n'aiment pas l'Ecriture, et les
Pères, il fallait mettre en avant ces filles
miraculeuses, dont parle le Grec Pausanias;
qui se changeaient en Colombes, et sous cette
forme rendaient les Oracles célèbres des
Colombes Dodonides. Ou bien vous pouviez
dire à la gloire de votre nation, qu'il y eut
jadis dans la Gaule des Filles illustres, qui se
métamorphosaient en toute figure, au gré de
ceux qui les consultaient, et qui, outre les
fameux Oracles qu'elles rendaient, avaient un
empire admirable sur les flots, et une autorité
salutaire sur les plus incurables maladies.
On eût traité toutes ces belles preuves
d'apocryphes (lui dis-je,) Est-ce que l'Antiquité
les rend suspectes? (reprit-il.) Vous

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 47
n'aviez qu'à leur alléguer les Oracles, qui se
rendent encore tous les jours. Et en quel endroit
du monde? (lui dis-je.) A Paris!
(répliqua-t-il) A Paris, m'écriai-je. Oui à
Paris! (continua-t-il.) Vous êtes Maître en
Israël, et vous ne savez pas cela? Ne consulte-t-on
pas tous les jours les Oracles
Aquatiques dans des verres d'eau ou dans
des bassins; et les Oracles Aériens dans
des miroirs et sur la main des vierges? Ne
recouvre-t-on pas des chapelets perdus, et des
montres dérobées? N'apprend-on pas ainsi
des nouvelles des pays lointains, et ne voit-on
pas ses absents? Hé Monsieur? que me contez-vous
là? (lui dis-je.) Je vous raconte
(reprit-il) ce que je suis sur qui arrive tous
les jours; et dont il ne serait pas difficile de
trouver mille témoins oculaires. Je ne crois
pas cela, Monsieur (répartis-je.) Les Magistrats
feraient quelque exemple d'une action
si punissable, et on ne souffrirait pas que
l'Idolâtrie..... Ah que vous êtes prompt! (interrompit le Comte.) Il n'y a pas tant
de mal que vous pensez en tout cela: et
la Providence ne permettra pas qu'on extirpe
ce reste de Philosophie, qui s'est sauvé du
naufrage lamentable qu'a fait la vérité: S'il
reste encore quelque vestige parmi le peuple
de la redoutable puissance des noms Divins,
seriez-vous d'avis qu'on l'effaçât? et qu'on

@

48 TROISIEME ENTRETIEN
perdît le respect, et la reconnaissance qu'on
doit au grand nom AGLA qui opère toutes
ces merveilles, lors même qu'il est invoqué
par les ignorants, et par les pécheurs et qui
ferait bien d'autres miracles dans une bouche
Cabalistique. Si vous eussiez voulu convaincre
vos Messieurs de la vérité des Oracles; vous
n'aviez qu'à exalter votre imagination, et
votre foi: et vous tournant vers l'Orient
crier à haute voix AG..... Monsieur (interrompis-je) je n'avais garde de faire cette espèce
d'argument, à d'aussi honnêtes gens que
le font ceux avec qui j'étais; ils m'eussent
pris pour fanatique: car assurément ils
n'ont point de foi en tout cela; et quand
j'eusse su l'opération Cabalistique dont vous
me parlez, elle n'eut pas réussi par ma bouche;
j'y ai encore moins de foi qu'eux. Bien bien,
dit le Comte si vous n'en avez pas, nous vous
en ferons venir. Cependant si vous aviez cru
que vos Messieurs n'eussent pas donné créance
à ce qu'ils peuvent voir tous les jours à Paris:
vous pouviez leur citer une histoire
d'assez fraîche date. L'Oracle que Celius Rhodiginus
dit qu'il a vu lui-même, rendu sur la
fin du siècle passé, par cet homme extraordinaire,
qui parlait, et prédisait l'avenir par
le même organe que l'Eurycles de Plutarque.
Je n'eusse pas voulu (répondis-je) citer Rhodiginus;
la citation eut été pédantesque; et

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 49
puis on n'eut pas manqué de me dire que
cet homme était sans doute un démoniaque.
On eut dit cela très monacalement (répondit-il.) Monsieur (interrompis-je) malgré
l'aversion Cabalistique que je vois que vous
avez pour les Moines, je ne puis que je ne sois
pour eux en cette rencontre. Je crois qu'il n'y
aurait pas tant de mal à nier tout à fait qu'il
y ait jamais eu d'Oracle, que de dire que ce
n'était pas le Démon qui parlait en eux, car
enfin les Pères et les Théologiens..... Car enfin
(interrompit-il) les Théologiens ne demeurent-
ils pas d'accord que la savante Sambethé la
plus ancienne des Sibylles était fille de Noé?
Hé! qu'importe? (repris-je.) Plutarque (répliqua-t-il)
ne dit-il pas que la plus ancienne
Sibylle fut la première qui rendit des Oracles
à Delphes? Cet esprit que Sambethé logeait
dans son sein n'était donc pas un Diable, ni
son Apollon un faux Dieu puisque l'idolâtrie
ne commença que longtemps après la division
des langues: et il serait peu vraisemblable
d'attribuer au Père de mensonge les
livres Sacrés des Sibylles, et toutes les preuves
de la véritable Religion que les Pères en ont
tirées. Et puis, mon enfant (continua-t-il en
riant) il ne vous appartient pas de rompre le
mariage qu'un grand Cardinal a fait de David
et de la Sibylle, ni d'accuser ce savant personnage
d'avoir mis en parallèle un grand

@

50 TROISIEME ENTRETIEN
Prophète et une malheureuse Energumène.
Car ou David fortifie le témoignage de la
Sibylle, ou la Sibylle affaiblit l'autorité de
David. Je vous prie, Monsieur (interrompis-je)
reprenez votre sérieux.
Je le veux bien [dit-il] à condition que vous ne m'accusiez pas de l'être trop. Le Démon a
votre avis, est-il jamais divisé de lui-même?
et est-il quelquefois contre ses intérêts?
Pourquoi non? [lui dis-je.] Pourquoi non?
[dit-il] Parce que celui que Tertulien a si
heureusement et si magnifiquement appelé la
Raison de Dieu ne le trouve pas à propos.
Satan ne s'est jamais divisé de lui-même. Il
s'ensuit donc, ou que le Démon n'a jamais
parlé dans les Oracles, ou qu'il n'y a jamais
parlé contre ses intérêts. Il s'ensuit donc que
si les Oracles ont parlé contre les intérêts du
Démon, ce n'était pas le Démon qui parlait
dans les Oracles. Mais Dieu n'a-t-il pas pu
forcer le Démon [lui dis-je] de rendre témoignage
à la vérité et de parler contre lui-même?
Mais (reprit-il) si Dieu ne l'y a pas forcé? Ah!
en ce cas-là (répliquai-je) vous aurez plus de
raison que les Moines.
Voyons-le donc (poursuivit-il,) et pour procéder invinciblement et de bonne foi: je ne
veux pas amener les témoignages des Oracles
que les Pères de l'Eglise rapportent; quoique
je sois persuadé de la vénération que vous

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 51
avez pour ces grands hommes. Leur religion
et l'intérêt qu'ils avaient à l'affaire, pourrait
les avoir prévenus, et leur amour pour la vérité
pourrait avoir fait, que la voyant assez
pauvre et assez nue dans leur siècle, ils
auraient emprunté pour la parer, quelque
habit et quelque ornement du mensonge
même: ils étaient hommes et ils peuvent
par conséquent, suivant la maxime du poète
de la Synagogue, avoir été témoins infidèles.
Je vais donc prendre un homme qui ne peut être suspect en cette cause: Païen, et
Païen d'autre espèce que Lucrèce, ou Lucien
ou les Epicuriens, un Païen infatué qu'il est
des Dieux et des Démons sans nombre,
superstitieux outre mesure, grand Magicien,
ou soi disant tel, et par conséquent grand
Partisan des Diables: c'est Porphire. Voici
mot pour mot quelques Oracles qu'il rapporte.


ORACLE
IL Y A AU DESSUS DU FEU CELESTE UNE FLAMME INCORRUPTIBLE, TOUJOURS ETINCELLANTE,
SOURCE DE LA VIE, FONTAINE DE TOUS
LES ETRES, ET PRINCIPE DE TOUTES CHOSES.
CETTE FLAMME PRODUIT TOUT, ET RIEN NE PERIT
QUE CE QU'ELLE CONSUME. ELLE SE FAIT CONNAITRE
PAR ELLE-MEME; CE FEU NE PEUT ETRE
CONTENU EN AUCUN LIEU; IL EST SANS CORPS ET

@

52 TROISIEME ENTRETIEN
SANS MATIERE, IL ENVIRONNE LES CIEUX, ET IL
SORT DE LUI UNE PETITE ETINCELLE QUI FAIT
TOUT LE FEU DU SOLEIL, DE LA LUNE, ET DES
ETOILES. VOILA CE QUE JE SAIS DE DIEU: NE
CHERCHE PAS A EN SAVOIR D'AVANTAGE, CAR
CELA PASSE TA PORTEE, QUELQUE SAGE QUE TU
SOIS. AU RESTE, SACHE QUE L'HOMME INJUSTE
ET MECHANT NE PEUT SE CACHER DEVANT DIEU.
NI ADRESSE NI EXCUSE NE PEUVENT RIEN DEGUISER
A SES YEUX PERÇANTS. TOUT EST PLEIN
DE DIEU, DIEU EST PAR TOUT.

Vous voyez (mon fils) que cet Oracle ne sent pas trop son Démon. Du moins (répondis-je)
le Démon y sort assez de son caractère:
En voici un autre (dit-il) qui prêche encore
mieux.


ORACLE
IL Y A EN DIEU UNE IMMENSE PROFONDEUR DE FLAMME: LE COEUR NE DOIT POURTANT PAS
CRAINDRE DE TOUCHER A CE FEU ADORABLE, OU
D'EN ETRE TOUCHE; IL NE SERA POINT CONSUME
PAR CE FEU SI DOUX, DONT LA CHALEUR
TRANQUILLE, ET PAISIBLE, FAIT LA LIAISON,
L'HARMONIE, ET LA DUREE DU MONDE. RIEN NE
SUBSISTE QUE PAR CE FEU, QUI EST DIEU MEME.
PERSONNE NE L'A ENGENDRE, IL EST SANS MERE
IL SAIT TOUT, ET ON NE LUI PEUT RIEN APPRENDRE:
IL EST INEBRANLABLE DANS SES DESSEINS,
ET SON NOM EST INEFFABLE. VOILA CE

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 53
QUE C'EST QUE DIEU; CAR POUR NOUS QUI SOMMES
CES MESSAGERS. NOUS NE SOMMES QU'UNE
PETITE PARTIE DE DIEU.

Hé bien! que dites-vous de celui-là? je dirais de tous les deux (répliquai-je) que Dieu
peut forcer le père de mensonge à rendre
témoignage à la vérité. En voici un autre
(reprit le Comte) qui va vous lever ce scrupule.


ORACLE
HELAS TREPIEDS; PLEUREZ, ET FAITES L'ORAISON FUNEBRE DE VOTRE APOLLON. IL EST MORTEL,
IL VA MOURIR, IL S'ETEINT; PARCE QUE LA
LUMIERE DE LA FLAMME CELESTE LE FAIT
ETEINDRE.

Vous voyez bien (mon enfant) que qui que ce puisse être qui parle dans ces Oracles,
et qui explique si bien aux païens l'Essence,
l'Unité, l'Immensité, l'Eternité de Dieu; il
avoue qu'il est mortel et qu'il n'est qu'une
étincelle de Dieu. Ce n'est donc pas le Démon
qui parle, puisqu'il est immortel, et que Dieu
ne le forcerait pas à dire qu'il ne l'est point. Il
est arrêté que Satan ne se divise point contre
lui-même. Est-ce le moyen de se faire adorer
que de dire qu'il n'y a qu'un Dieu? Il dit
qu'il est mortel; depuis quand le Diable est-il

@

54 TROISIEME ENTRETIEN
si humble que de s'ôter même ses qualités
naturelles? Vous voyez donc, mon fils que si
le principe de celui qui s'appelle par excellence
le Dieu des Sciences, subsiste, ce ne
peut être le Démon qui a parlé dans les
Oracles.
Mais si ce n'est pas le Démon (lui dis-je) ou mentant de gaieté de coeur, quand il se dit
mortel; ou disant vrai par force, quand il
parle de Dieu: à quoi donc votre Cabale
attribuera-t-elle tous les Oracles, que vous
soutenez qui ont effectivement été rendus?
Sera-ce à l'exhalaison de la terre, comme
Aristote, Ciceron, et Plutarque? Ah! non pas
cela, mon enfant (dit le Comte.) Grâces à la
Sacrée Cabale, je n'ai pas l'imagination blessée
jusqu'à ce point-là. Comment! (répliquai-je)
tenez-vous cette opinion-là fort visionnaire?
ses partisans sont pourtant gens de
bon sens. Ils ne le sont pas, mon fils, en ce
point ici (continua-t-il) et il est impossible
d'attribuer à cette exhalaison tout ce qui s'est
passé dans les Oracles. Par exemple cet
homme, chez Tacite, qui apparaissait en songe
aux Prêtres d'un Temple d'Hercule en Arménie,
et qui leur commandait de lui tenir
prêts des coureurs équipés pour la chasse,
Jusque-là ce pourrait être l'exhalaison:
mais quand ces coureurs revenaient le soir
tous outrés, et les carquois vides de flèches

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 55
et que le lendemain on trouvait autant de
bêtes mortes dans la forêt qu'on avait mis
de flèches dans le carquois; vous voyez bien
que ce ne pouvait pas être l'exhalaison qui
faisait cet effet. C'était encore moins le Diable;
car ce serait avoir une notion peu raisonnable
et peu Cabalistique, du malheur de
l'ennemi de Dieu, de croire qu'il lui fût
permis de se divertir à courir la biche et le
lièvre.
A quoi donc la Sacrée Cabale (lui dis-je) attribue-t-elle tout cela? Attendez (répondit-il)
Avant que je vous découvre ce mystère,
il faut que je guérisse bien votre esprit de la
prévention où vous pourriez être pour cette
prétendue exhalaison; car il me semble que
vous avez cité avec emphase Aristote, Plutarque
et Cicéron. Vous pouviez encore citer
Jamblique, qui tout grand esprit qu'il était,
fut quelque temps dans cette erreur, qu'il
quitta pourtant bientôt, quand il eut examiné
la chose de près, dans le livre des mystères.
Pierre d'Apone, Pomponace, Levinius, Sirenius,
et Lucilius Vanino, sont ravis encore,
d'avoir trouvé cette défaite dans quelques-uns
des Anciens. Tous ces prétendus esprits, qui
quand ils parlent des choses divines, disent
plutôt ce qu'ils désirent que ce qu'ils connaissent,
ne veulent pas avouer rien de surhumain
dans les Oracles, de peur de reconnaître

@

56 TROISIEME ENTRETIEN
quelque chose au-dessus de l'homme.
Ils ont peur qu'on leur fasse une échelle pour
monter jusqu'à Dieu, qu'ils craignent de connaître
par les degrés des créatures spirituelles,
et ils aiment mieux s'en fabriquer une pour
descendre dans le néant. Au lieu de s'élever
vers le Ciel ils creusent la terre, et au lieu de
chercher dans des êtres supérieurs à l'homme,
la cause de ces transports qui l'élèvent au-
dessus de lui-même, et le rendent une manière
de divinité, ils attribuent faiblement à
des exhalaisons impuissantes cette force de
pénétrer dans l'avenir, de découvrir les choses
cachées, et de s'élever jusqu'aux plus hauts
secrets de l'Essence divine.
Telle est la misère de l'homme, quand l'esprit de contradiction et l'humeur de penser
autrement que les autres le possède. Bien loin
de parvenir à ses fins, il s'enveloppe, et s'entrave.
Ces libertins ne veulent pas assujettir
l'homme à des substances moins matérielles
que lui, et ils l'assujettissent à une exhalaison:
et sans considérer qu'il n'y a nul rapport entre
cette chimérique fumée et l'âme de l'homme,
entre cette vapeur et les choses futures, entre
cette cause frivole, et ces effets miraculeux; il
leur suffit d'être singuliers pour croire qu'ils
sont raisonnables. C'est assez pour eux de nier
les Esprits et de faire les esprits forts.
La singularité vous déplaît donc fort Monsieur?

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 57
(interrompis-je.) Ah! mon fils (me dit-il)
c'est la peste du bon sens et la pierre d'achoppement
des plus grands esprits. Aristote tout
grand Logicien qu'il est, n'a su éviter le
piège où la fantaisie de la singularité mène
ceux qu'elle travaille aussi violemment que
lui; il n'a su éviter [dis-je] de s'embarrasser
et de se couper. Il dit dans le livre de la Génération
des Animaux et dans ses Morales, que
l'esprit et l'entendement de l'homme lui vient
de dehors et qu'il ne peut nous venir de notre
Père: et par la spiritualité des opérations de
notre âme il conclut qu'elle est d'une autre
nature que ce composé matériel qu'elle anime,
et dont la grossièreté ne sait qu'offusquer les
spéculations bien loin de contribuer à leur
production.
Aveugle Aristote, puisque selon vous, notre composé matériel ne peut être la source de
nos pensées spirituelles, comment entendez-
vous qu'une faible exhalaison puisse être la
cause des pensées sublimes, et de l'effort que
prennent les Pythiens qui rendent les Oracles?
Vous voyez bien, mon enfant, que cet
esprit fort se coupe, et que sa singularité le
fait égarer. Vous raisonnez fort juste, Monsieur
[lui dis-je ravi de voir en effet qu'il parlait
de fort bon sens, et espérant que sa folie
ne serait pas un mal incurable] Dieu veuille
que...
4
@

58 TROISIEME ENTRETIEN
Plutarque si solide d'ailleurs (continua-t-il en m'interrompant) fait pitié dans son dialogue
pourquoi les Oracles ont cessé. Il se fait objecter
des choses convaincantes, qu'il ne
résout point. Que ne répond-il donc à ce qu'on
lui dit: que, si c'est l'exhalaison qui fait ce
transport, tous ceux qui approchent du Trépied
fatidique seraient saisis de l'enthousiasme,
et non pas une seule fille; encore faut-il qu'elle
soit vierge. Mais comment cette vapeur peut-
elle articuler des voix par le ventre? De plus
cette exhalaison est une cause naturelle et
nécessaire qui doit faire son effet régulièrement
et toujours; pourquoi cette fille n'est-
elle agitée que quand on la consulte? Et ce
qui presse le plus, pourquoi la terre a-t-elle
cessé de pousser ainsi des vapeurs divines?
Est-elle moins terre qu'elle n'était? reçoit-
elle d'autres influences? a-t-elle d'autres mers
et d'autres fleuves? Qui a donc ainsi bouché
ses pores ou changé sa nature?
J'admire Pomponace, Lucile, et les autres Libertins, d'avoir pris l'idée de Plutarque, et
d'avoir abandonné la manière dont il s'explique.
Il avait parlé plus judicieusement que
Cicéron et Aristote; comme il était homme
de fort bon sens et ne sachant que conclure
de tous ces Oracles, après une ennuyeuse
irrésolution, il s'était fixé que cette exhalaison
qu'il croyait qui sortait de la terre, était un

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 59
esprit très divin: ainsi il attribuait à la Divinité
ces mouvements et ces lumières extraordinaires
des Prêtresses d'Apollon. Cette
vapeur divinatrice est, dit-il, une haleine, et
un Esprit très divin et très saint.
Pomponace, Lucile, et les Athées modernes, ne s'accommodent pas de ces façons de parler
qui supposent la divinité. Ces exhalaisons (disent-ils)
étaient de la nature des vapeurs qui
infectent les Atrabilaires, lesquels parlent des
langues qu'ils n'entendent pas.
Mais Fernel réfute assez bien ces impies, en prouvant que la bile, qui est une humeur peccante,
ne peut causer cette diversité de langues
qui est un des plus merveilleux effets de
la considération et une expression artificielle
de nos pensées. Il a pourtant décidé la chose
imparfaitement, quand il a souscrit à Psellus
et à tous ceux qui n'ont pas pénétré assez
avant dans notre Sainte Philosophie, ne sachant
où prendre les causes de ces effets si
surprenants, il a fait comme les femmes et les
Moines, et les a attribués au Démon. A qui
donc faudra-t-il les attribuer? (lui dis-je). Il y
a longtemps que j'attends ce secret Cabalistique.
Plutarque même l'a très bien marqué (me dit-il) et il eut bien fait de s'en tenir-là. Cette
manière irrégulière de s'expliquer par un organe
indécent n'étant pas assez grave et assez

@

60 TROISIEME ENTRETIEN
digne de la Majesté des Dieux (dit ce Païen),
et ce que les Oracles disaient surpassant aussi
les forces de l'âme de l'homme, ceux-là ont
rendu un grand service à la Philosophie, qui
ont établi des créatures mortelles entre les
Dieux et l'homme, auxquelles on peut rapporter
tout ce qui surpasse la faiblesse humaine
et qui n'approche pas de la grandeur Divine.
Cette opinion est de toute l'ancienne Philosophie.
Les Platoniciens et les Pythagoriciens
l'avaient prise des Egyptiens, et ceux-ci de
Joseph le Sauveur et des Hébreux qui habitèrent
en Egypte avant le passage de la mer
rouge. Les Hébreux appelaient ces substances
qui sont entre l'Ange et l'homme Sadaim; et
les Grecs transposant les Syllabes, et n'ajoutant
qu'une lettre, les ont appelés Daimonas.
Ces Démons sont chez les anciens Philosophes
une gent Aérienne, dominante sur les
éléments, mortelle, engendrante, méconnue
dans ce siècle par ceux qui recherchent peu la
vérité dans son ancienne demeure, c'est-à-dire
dans la Cabale et dans la Théologie des Hébreux,
lesquels avaient par devers eux l'art
particulier d'entretenir cette nation aérienne
et de converser avec tous ces habitants de l'air.
Vous voilà je pense encore revenu à vos
Sylphes, Monsieur (interrompis-je.) Oui, mon
fils, (continua-t-il.) Le Theraphim des Juifs

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 61
n'était que la cérémonie qu'il fallait observer
pour ce commerce: et ce Juif Michas qui se
plaint dans le Livre des Juges, qu'on lui a
enlevé ses Dieux, ne pleure que la perte de la
petite Statue, dans laquelle les Sylphes l'entretenaient.
Les Dieux que Rachel déroba à
son Père, étaient encore un Teraphim: Michas
ni Laban ne sont pas repris d'idolâtrie,
et Jacob n'eut eu garde de vivre quatorze ans
avec un Idolâtre, ni d'en épouser la fille: ce
n'était qu'un commerce de Sylphes; et nous
savons par tradition que la Synagogue tenait
ce commerce permis, et que l'Idole de la
femme de David n'était que le Theraphim à
la faveur duquel elle entretenait les peuples
élémentaires: car vous jugez bien que le Prophète
du coeur de Dieu n'eût pas souffert
l'idolâtrie dans sa maison.
Ces Nations élémentaires, tant que Dieu négligea le salut du monde en punition du
premier péché, prenaient plaisir à expliquer
aux hommes dans les Oracles ce qu'elles savaient
de Dieu, leur montrer à vivre moralement,
leur donner des conseils très sages et
très utiles, tels qu'on en voit grand nombre
chez Plutarque et dans tous les Historiens.
Dès que Dieu prit pitié du Monde, et voulut
devenir lui-même son Docteur, ces petits
maîtres se retirèrent. De là vient le silence
des Oracles.
Il résulte donc de tout votre discours, Monsieur
@

62 TROISIEME ENTRETIEN
(répartis-je,) qu'il y a eu assurément des
Oracles, et que c'était les Sylphes qui les
rendaient et qui les rendent même tous les
jours dans des verres ou dans des miroirs. Les
Sylphes ou les Salamandres, les Gnomes ou
les Ondins (reprit le Comte.) Si cela est, Monsieur
(répliquai-je) tous vos peuples élémentaires
sont bien malhonnêtes gens. Pourquoi
donc? (dit-il.) Hé peut-on voir rien de plus
fripon (poursuivis-je) que toutes ces réponses
à double sens qu'ils donnaient toujours. Toujours?
(reprit-il.) Ha! non pas toujours. Cette
Sylphide qui apparut à ce Romain en Asie et
qui lui prédit qu'il y reviendrait un jour avec
la dignité de Proconsul, parlait-elle bien
obscurément? Et Tacite ne dit-il pas que la
chose arriva comme elle avait été prédite?
Cette inscription, et ces Statues fameuses dans
l'Histoire d'Espagne qui apprirent au malheureux
Roi Rodrigues, que sa curiosité et son
incontinence seraient punies par des hommes
habillés et armés de même qu'elles l'étaient,
et que ces hommes noirs s'empareraient de
l'Espagne et y régneraient longtemps, tout
cela pouvait-il être plus clair, et l'événement
ne le justifia-t-il pas l'année même? Les Mores
ne vinrent-ils pas détrôner ce Roi efféminé?
Vous en savez l'histoire: et vous voyez bien
que le Diable, qui depuis le règne du Messie
ne dispose pas des Empires, n'a pas pu être

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 63
auteur de cet Oracle et que ça été assurément
quelque grand Cabaliste, qui l'avait
appris de quelque Salamandre des plus savants.
Car comme les Salamandres aiment fort la
Chasteté, ils nous apprennent volontiers les
malheurs qui doivent arriver au monde par le
défaut de cette vertu.
Mais, Monsieur (lui dis-je) trouvez-vous bien chaste et bien digne de la pudeur Cabalistique,
cet Organe hétéroclite dont ils se servaient
pour prêcher leur Morale? Ah! pour cette fois
[dit le Comte en riant] vous avez l'imagination
blessée, et vous ne voyez pas la raison physique
qui fait que le Salamandre enflammé se
plaît naturellement dans les lieux les plus
ignées, et est attiré par... J'entends, j'entends
[interrompis-je] ce n'est pas la peine de vous
expliquer plus au long.
Quant à l'obscurité de quelques Oracles (poursuivit-il sérieusement) que vous appelez
friponnerie, les ténèbres ne sont-elles pas l'habit
ordinaire de la vérité? Dieu ne se plaît-il pas
à se cacher de leur voile sombre, et l'Oracle
continuel qu'il a laissé à ses enfants, la Divine
Ecriture n'est-elle pas enveloppée d'une adorable
obscurité qui confond et fait égarer les
superbes, autant que sa lumière guide les
humbles?
Si vous n'avez que cette difficulté [mon fils]
@

64 TROISIEME ENTRETIEN
je ne vous conseille pas de différer d'entrer en
commerce avec les peuples élémentaires. Vous
les trouverez très honnêtes gens savants,
bienfaisants, craignant Dieu. Je suis d'avis que
vous commenciez par les Salamandres: car
vous avez un Mars au haut du Ciel dans votre
figure; ce qui veut dire qu'il y a bien du feu
dans toutes vos actions. Et pour le mariage je
suis d'avis que vous preniez une Sylphide;
vous serez plus heureux avec elle qu'avec les
autres: car vous avez Jupiter à la pointe de
votre Ascendant que Vénus regarde d'un
Sextil. Or Jupiter préside à l'air et aux peuples
de l'air. Toutefois il faut consulter votre
coeur là-dessus; car comme vous verrez un
jour, c'est par les astres intérieurs que le Sage
se gouverne, et les Astres du Ciel extérieur
ne servent qu'à lui faire connaître plus sûrement
les aspects des astres du Ciel intérieur
qui est en chaque créature. Ainsi, c'est à vous
à me dire maintenant quelle est votre inclination
afin que nous procédions à votre
alliance avec les peuples élémentaires qui
vous plairont le mieux. Monsieur [répondis-
je] cette affaire demande, à mon avis, un peu
de consultation. Je vous estime de cette réponse
[me dit-il] mettant la main sur mon
épaule. Consultez mûrement cette affaire, sur
tout avec celui qui se nomme par excellence
l'Ange du grand Conseil: allez vous mettre en

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 65
prière, et j'irai demain chez vous à deux heures
après midi.
Nous revînmes à Paris, je le remis durant le chemin sur le discours contre les Athées et
les Libertins, je n'ai jamais ouï si bien raisonner
ni dire des choses si hautes et si subtiles
pour l'existence de Dieu et contre l'aveuglement
de ceux qui passent leur vie sans se
donner tous entiers à un culte sérieux et continuel
de celui de qui nous tenons et qui nous
conserve notre être. J'étais surpris du caractère
de cet homme, et je ne pouvais comprendre
comme il pouvait être tout à la fois,
si fort, et si faible, si admirable et si ridicule.

@




QUATRIEME ENTRETIEN
Sur les Sciences Secrètes

J'attendis chez moi Monsieur le Comte de Gabalis, comme nous l'avions arrêté en nous
quittant. Il vint à l'heure marquée, et m'abordant
d'un air riant: Hé bien, mon fils, (me
dit-il) pour quelle espèce de peuples invisibles
Dieu vous donne-t-il plus de penchant, et
quelle alliance aimerez-vous mieux, celle des
Salamandres, ou des Gnomes, des Nymphes,
ou des Sylphides? Je n'ai pas encore tout à
fait résolu ce mariage, Monsieur (répartis-je.)
A quoi tient-il donc? [répartit-il.] Franchement,
Monsieur (lui dis-je) je ne puis guérir
mon imagination; elle me représente toujours
ces prétendus hôtes des éléments comme des
Tiercelets de Diables. O Seigneur (s'écria-t-il)
dissipez, ô Dieu de lumière, les ténèbres, que
l'ignorance et la perverse éducation ont répandu
dans l'esprit de cet Elu, que vous
m'avez fait connaître que vous destinez à de si
grandes choses. Et vous, mon fils, ne fermez
pas le passage à la vérité qui veut entrer chez

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 67
vous: soyez docile. Mais non, je vous dispense
de l'être: car aussi bien est-il injurieux à la
vérité de lui préparer les voies. Elle sait
forcer les portes de fer et entrer où elle veut,
malgré toute la résistance du Mensonge. Que
pouvez-vous avoir à lui opposer? Est-ce que
Dieu n'a pu créer ces substances dans les éléments
telles que je les ai dépeintes?
Je n'ai pas examiné [lui dis-je] s'il y a de l'impossibilité dans la chose même; si un seul
élément peut fournir du sang, de la chair, et
des os: s'il y peut avoir un tempérament sans
mélange, et des actions sans contrariété: mais
supposé que Dieu ait pu le faire, quelle preuve
solide y a-t-il qu'il l'a fait?
Voulez-vous en être convaincu tout à l'heure (reprit-il) sans tant de façons. Je m'en
vais faire venir les Sylphes de Cardan; vous
entendrez de leur propre bouche ce qu'ils
sont et ce que je vous en ai appris. Non pas
cela; Monsieur, s'il vous plaît (m'écriai-je
brusquement;) différez, je vous en conjure,
cette espèce de preuve, jusqu'à ce que je sois
persuadé que ces gens-là ne sont pas ennemis
de Dieu: car jusque-là j'aimerais mieux
mourir que de faire ce tort à ma conscience
de...
Voilà, voilà l'ignorance, et la fausse piété de ces temps malheureux (interrompit le Comte
d'un ton colère.) Que n'efface-t-on donc du

@

68 QUATRIEME ENTRETIEN
Calendrier des Saints le plus grand des Anachorètes?
Et que ne brûle-t-on ses Statues?
C'est grand dommage qu'on n'insulte à ces
cendres vénérables! et qu'on ne les jette au
vent, comme on ferait celles des malheureux
qui sont accusés d'avoir eu commerce avec les
Démons. S'est-il avisé d'exorciser les Sylphes?
et ne les a-t-il pas traités en hommes? Qu'avez-
vous à dire à cela, Monsieur le scrupuleux,
vous et tous vos Docteurs misérables? Le
Sylphe qui discourut de sa nature à ce Patriarche,
à votre avis était-ce un Tiercelet de
Démon? Est-ce avec un Lutin que cet homme
incomparable conféra de l'Evangile? Et l'accuserez-vous
d'avoir profané les mystères adorables
en s'en entretenant avec un fantôme
ennemi de Dieu? Athanase et Jérôme sont
donc bien indignes du grand nom qu'ils ont
parmi vos savants, d'avoir écrit avec tant
d'éloquence l'éloge d'un homme qui traitait
les Diables si humainement. S'ils prenaient ce
Sylphe pour un Diable, il fallait ou cacher
l'aventure, ou retrancher la prédication en
esprit, ou cette apostrophe si pathétique que
l'Anachorète, plus zélé et plus crédule que
vous, fait à la ville d'Alexandrie: et s'ils l'ont
pris pour une créature ayant part, comme il
l'assurait, à la rédemption aussi bien que
nous; et si cette apparition est à leur avis une
grâce extraordinaire que Dieu faisait au Saint

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 69
dont ils écrivent la vie, êtes-vous raisonnable
d'être plus savant qu'Athanase et Jérôme, et
plus Saint que le Divin Antoine? Qu'eussiez-
vous dit à cet homme admirable, si vous aviez
été du nombre des dix mille Solitaires à qui
il raconta la conversation qu'il venait d'avoir
avec le Sylphe? Plus sage, et plus éclairé que
tous ces Anges terrestres, vous eussiez sans
doute remontré au Saint Abbé que toute son
aventure n'était qu'une pure illusion, et vous
eussiez dissuadé son disciple Athanase, de
faire savoir à toute la terre une histoire si
peu conforme à la Religion, à la Philosophie,
et au sens commun. N'est-il pas vrai?
Il est vrai (lui dis-je) que j'eusse été d'avis, ou de n'en rien dire du tout, ou d'en dire davantage.
Athanase et Jérôme n'avaient garde
(reprit-il) d'en dire davantage; car ils n'en
savaient que cela, et quand ils auraient tout
su, ce qui ne peut être, si on n'est des
nôtres, ils n'eussent pas divulgué témérairement
les secrets de la Sagesse.
Mais pourquoi? (repartis-je) ce Sylphe ne proposa-t-il pas à Saint Antoine ce que vous
me proposez aujourd'hui? Quoi (dit le Comte
en riant) le mariage? Ha! c'eût été bien à
propos? Il est vrai [repris-je] qu'apparemment
le bon homme n'eût pas accepté le
parti. Non sûrement (dit le Comte) car c'eût
été tenter Dieu de se marier à cet âge-là, et

@

70 QUATRIEME ENTRETIEN
de lui demander des enfants. Comment (repris-je)
est-ce qu'on se marie à ces Sylphes
pour en avoir des enfants? Pourquoi donc,
(dit-il) est-ce qu'il est jamais permis de se
marier pour une autre fin? Je ne pensais pas
(répondis-je) qu'on prétendit lignée, et je
croyais seulement que tout cela n'aboutissait
qu'à immortaliser les Sylphides.
Ha! vous avez tort (poursuivit-il); la charité des Philosophes fait qu'ils se proposent pour
fin l'immortalité des Sylphides: mais la nature
fait qu'ils désirent de les voir fécondes. Vous
verrez quand vous voudrez dans les airs ces
familles Philosophiques. Heureux le monde,
s'il n'avait que de ces familles, et s'il n'y
avait pas des enfants de péché. Qu'appelez-
vous enfants de péché, Monsieur, (interrompis-je).
Ce sont, mon fils (continua-t-il) ce sont
tous les enfants qui naissent par la voie ordinaire;
enfants conçus par la volonté de la
chair, non pas par la volonté de Dieu; enfants
de colère et de malédiction; en un mot enfants
de l'homme et de la femme. Vous avez envie
de m'interrompre; je vois bien ce que vous
voudriez me dire. Oui, mon enfant, sachez
que ce ne fut jamais la volonté du Seigneur
que l'homme et la femme eussent des enfants
comme ils en ont. Le dessein du très sage
Ouvrier était bien plus noble; il voulait bien
autrement peupler le monde qu'il ne l'est. Si

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 71
le misérable Adam n'eût pas désobéi grossièrement
à l'ordre qu'il avait de Dieu de ne toucher
point à Eve, et qu'il se fut contenté de
tout le reste des fruits du jardin de volupté, de
toutes les beautés des Nymphes et des Sylphides,
le monde n'eût pas eu la honte de se
voir rempli d'hommes si imparfaits, qu'ils
peuvent passer pour des monstres auprès des
enfants des Philosophes.
Quoi, Monsieur (lui dis-je) vous croyez, à ce que je vois, que le crime d'Adam est autre
chose qu'avoir mangé la pomme? Quoi, mon
fils (reprit le Comte) êtes-vous du nombre de
ceux qui ont la simplicité de prendre l'histoire
de la pomme à la lettre? Ha! sachez que la
langue sainte use de ces innocentes métaphores
pour éloigner de nous les idées peu
honnêtes d'une action qui a causé tous les
malheurs du genre humain. Ainsi quand Salomon
disait: je veux monter sur la palme, et
j'en veux cueillir les fruits; il avait un autre
appétit que de manger des dattes. Cette langue
que les Anges consacrent, et dont ils se servent
pour chanter des Hymnes au Dieu vivant, n'a
point de terme qui exprime ce qu'elle nomme
figurément, l'appelant pomme ou datte. Mais
le Sage démêle aisément ces chastes figures.
Quand il voit que le goût, et la bouche d'Eve
ne sont point punis, et qu'elle accouche avec
douleur, il connaît que ce n'est pas le goût

@

72 QUATRIEME ENTRETIEN
qui est criminel: et découvrant quel fut le
premier péché par le soin que prirent les premiers
pécheurs de cacher avec des feuilles
certains endroits de leur corps, il conclut que
Dieu ne voulait pas que les hommes fussent
multipliés par cette lâche voie. O Adam! tu
ne devais engendrer que des hommes semblables
à toi, ou n'engendrer que des Héros
ou des Géants.
Hé! quel expédient avait-il (interrompis-je) pour l'une ou pour l'autre de ces générations
merveilleuses? Obéir à Dieu (répliqua-t-il) ne
toucher qu'aux Nymphes, aux Gnomes, aux
Sylphides, ou aux Salamandres. Ainsi il n'eut
vu naître que des Héros, et l'Univers eût été
peuplé de gens tous merveilleux, et remplis
de force et de sagesse. Dieu a voulu faire conjecturer
la différence qu'il y eût eu entre ce
monde innocent et le monde coupable que
nous voyons, en permettant de temps en temps
qu'on vît des enfants nés de la force qu'il
l'avait projeté. On a donc vu quelquefois,
Monsieur (lui dis-je) de ces enfants des éléments!
Et un Licencié de Sorbonne, qui me
citait l'autre jour S. Augustin, S. Jérôme, et
Grégoire de Nazianze, s'est donc mépris, en
croyant qu'il ne peut naître aucun fruit de ces
amours des esprits pour nos femmes, ou du
commerce que peuvent avoir les hommes avec
certains Démons qu'il nommait Hyphialtes.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 73
Lactance a mieux raisonné (reprit le Comte),
et le solide Thomas d'Aquin a savamment
résolu, que non seulement ces commerces
peuvent être féconds: mais que les enfants qui
en naissent sont d'une nature bien plus généreuse
et plus héroïque. Vous lirez en effet
quand il vous plaira les hauts-faits de ces
hommes puissants et fameux, que Moyse dit
qui sont nés de la sorte; nous en avons les
Histoires par devers nous dans le Livre des
guerres du Seigneur, cité au vingt-troisième
chapitre des Nombres. Cependant jugez de ce
que le monde serait, si tous ces habitants ressemblaient
à Zoroastre.
Zoroastre (lui dis-je) qu'on dit qui est l'Auteur de la Nécromance? C'est lui-même (dit
le Comte) de qui les ignorants ont écrit cette
calomnie. Il avait l'honneur d'être fils du
Salamandre Oromasis, et de Vesta femme de
Noé. Il vécut douze cents ans le plus sage Monarque
du Monde, et puis fut enlevé par son
Père Oromasis dans la région des Salamandres.
Je ne doute pas (lui dis-je) que Zoroastre
ne soit avec le Salamandre Oramasis dans la
région du feu: mais je ne voudrais pas faire à
Noé l'outrage que vous lui faites.
L'outrage n'est pas si grand que vous pourriez croire; (reprit le Comte) tous ces Patriarches-là
tenaient à grand honneur d'être
les pères putatifs des enfants que les enfants de
5
@

74 QUATRIEME ENTRETIEN
Dieu voulaient avoir de leurs femmes: mais
ceci est encore trop fort pour vous. Revenons
à Oromasis; il fut aimé de Vesta femme de
Noé. Cette Vesta étant morte fut le génie tutélaire
de Rome; et le feu sacré qu'elle voulait
que des Vierges conservassent avec tant de
soin, était en l'honneur du Salamandre son
amant. Outre Zoroastre il naquit de leur amour
une fille d'une beauté rare et d'une sagesse
extrême; c'était la divine Egérie, de qui Numa
Pompilius reçut toutes ses Lois. Elle obligea
Numa qu'elle aimait, de faire bâtir un Temple
à Vesta sa mère, où on entretiendrait le feu
sacré en l'honneur de son père Oromasis. Voilà
la vérité de la fable, que les Poètes et les Historiens
Romains ont contée de cette Nymphe
Egérie. Guillaume Postel le moins ignorant de
tous ceux qui ont étudié la Cabale dans les
livres ordinaires, a su que Vesta était femme
de Noé: mais il a ignoré qu'Egérie fut fille de
cette Vesta; et n'ayant pas lu les livres secrets
de l'ancienne Cabale, dont le Prince de la
Mirande acheta si chèrement un exemplaire,
il a confondu les choses, et a cru seulement
qu'Egérie était le bon Génie de la femme de
Noé. Nous apprenons dans ces livres, qu'Egérie
fut conçue sur l'eau lors que Noé errait
sur les flots vengeurs qui inondaient l'Univers:
les femmes étaient alors réduites à ce
petit nombre qui se sauvèrent dans l'Arche

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 75
Cabalistique, que ce second Père du monde
avait bâtie; ce grand homme, gémissant de
voir le châtiment épouvantable dont le Seigneur
punissait les crimes causés par l'amour
qu'Adam avait eu pour son Eve, voyant
qu'Adam avait perdu sa postérité en préférant
Eve aux filles des Eléments, et en l'ôtant à celui
des Salamandres, ou des Sylphes qui eût su
se faire aimer à elle. Noé (dis-je) devenu sage
par l'exemple funeste d'Adam, consentit que
Vesta sa femme se donnât au Salamandre
Oromasis Prince des substances ignées; et
persuada ses trois enfants de céder aussi leur
trois femmes aux Princes des trois autres éléments.
L'Univers fut en peu de temps repeuplé
d'hommes héroïques, si savants, si beaux, si
admirables, que leur postérité éblouie de leurs
vertus les a pris pour des divinités. Un des
enfants de Noé, rebelle au conseil de son père,
ne pût résister aux attraits de sa femme, non
plus qu'Adam aux charmes de son Eve: mais
comme le péché d'Adam avait noirci toutes les
âmes de ses descendants, le peu de complaisance
que Cham eut pour les Sylphes, marqua
toute sa noire postérité, De là vient (disent
nos Cabalistes) le teint horrible des Ethiopiens,
et de tous ces peuples hideux à qui il est commandé
d'habiter sous la Zone Torride, en
punition de l'ardeur profane de leur Père.
Voilà des traits bien particuliers, Monsieur

@

76 QUATRIEME ENTRETIEN
(dis-je admirant l'égarement de cet homme) et
votre Cabale est d'un merveilleux usage pour
éclaircir l'antiquité. Merveilleux (reprit-il gravement)
et sans elle, Ecriture, Histoire, Fable,
et Nature sont obscurs et inintelligibles. Vous
croyez, par exemple, que l'injure que Cham
fit à son Père soit telle qu'il semble à la lettre;
vraiment c'est bien autre chose. Noé sorti de
l'Arche, et voyant que Vesta sa femme ne faisait
qu'embellir par le commerce qu'elle avait
avec son Amant Oromasis, redevint passionné
pour elle. Cham craignant que son Père n'allât
encore peupler la terre d'enfants aussi noirs
que ses Ethiopiens, prit son temps un jour que
le bon vieillard était plein de vin, et le châtra
sans miséricorde..... Vous riez? Je ris du zèle indiscret de Cham, (lui dis-je,) Il faut plutôt admirer (reprit le Comte) l'honnêteté
du Salamandre Oromasis, que la jalousie
n'empêcha pas d'avoir pitié de la disgrâce
de son rival. Il apprit à son fils Zoroastre,
autrement nommé Japhet, le nom du Dieu
tout-puissant qui exprime son éternelle fécondité:
Japhet prononça six fois, alternativement
avec son frère Sem, marchant à reculons vers
le Patriarche, le nom redoutable JABAMIAH;
et ils restituèrent le Vieillard en son entier.
Cette histoire mal entendue fait dire aux
Grecs, que le plus vieux des Dieux avait été
châtré par un de ses enfants: mais voilà la

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 77
vérité de la chose. D'où vous pouvez voir
combien la morale des peuples du feu est plus
humaine que la nôtre, et même plus que
celle des peuples de l'air ou de l'eau; car la
jalousie de ceux-ci est cruelle, comme le divin
Paracelse nous l'a fait voir dans une aventure
qu'il raconte, et qui a été vue de toute la
ville de Stauffenberg. Un Philosophe avec qui
une Nymphe était entrée en commerce d'immortalité,
fut assez malhonnête homme pour
aimer une femme; comme il dînait avec sa
nouvelle Maîtresse et quelques-uns de ses
amis, on vit en l'air la plus belle cuisse du
monde; l'amante invisible voulut bien la faire
voir aux amis de son infidèle, afin qu'ils jugeassent
du tort qu'il avait de lui préférer une
femme. Après quoi la Nymphe indignée le fit
mourir sur l'heure.
Ha! Monsieur (m'écriai-je) cela pourrait bien me dégoûter de ces amantes si délicates.
Je confesse (reprit-il) que leur délicatesse est
un peu violente. Mais si on a vu parmi nos
femmes des amantes irritées faire mourir
leurs amants parjures, il ne faut pas s'étonner
que ces amantes si belles et si fidèles s'emportent,
quand on les trahit; d'autant plus
qu'elles n'exigent des hommes que de s'abstenir
des femmes, dont elles ne peuvent souffrir
les défauts, et qu'elles nous permettent
d'en aimer parmi elles autant qu'il nous plaît.

@

78 QUATRIEME ENTRETIEN
Elles préfèrent l'intérêt et l'immortalité de
leurs compagnes à leur satisfaction particulière;
et elles sont bien-aises que les Sages
donnent à leur République autant d'enfants
immortels qu'ils en peuvent donner.
Mais enfin, Monsieur (repris-je) d'où vient qu'il y a si peu d'exemples de tout ce que vous
me dites? Il y en a grand nombre, mon enfant
(poursuivit-il) mais on n'y fait pas réflexion,
ou on n'y ajoute point de foi, ou enfin on les
explique mal, faute de connaître nos principes.
On attribue aux Démons tout ce qu'on
devrait attribuer aux peuples des Eléments.
Un petit Gnome se fait aimer à la célèbre
Magdelaine de la Croix, Abbesse d'un Monastère
à Cordoue en Espagne; elle le rend heureux
dès l'âge de douze ans, et ils continuent
leur commerce l'espace de trente. Un directeur
ignorant persuade Magdelaine que son Amant
est un Lutin, et l'oblige de demander l'absolution
au Pape Paul III. Cependant il est
impossible que ce fût un Démon; car toute
l'Europe a su, et Caffiodorus Remus a voulu
apprendre à la postérité le miracle qui se faisait
tous les jours en faveur de la sainte fille,
ce qui apparemment ne fût pas arrivé, si son
commerce avec le Gnome eût été si diabolique
que le vénérable Directeur l'imaginait.
Ce Docteur-là eût dit hardiment, si je ne me
trompe, que le Sylphe qui s'immortalisait avec

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 79
la jeune Gertrude Religieuse du Monastère de
Nazareth au Diocèse de Cologne, était quelque
Diable. Assurément (lui dis-je) et je le crois
aussi. Ha! mon fils (poursuivit le Comte en
riant.) Si cela est, le Diable n'est guères
malheureux de pouvoir entretenir commerce
de galanterie avec une fille de treize ans, et
lui écrire ces billets doux qui furent trouvés
dans sa cassette.
Croyez, mon enfant, croyez que le Démon a dans la région de la mort, des occupations
plus tristes et plus conformes à la haine qu'a
pour lui le Dieu de pureté: mais c'est ainsi
qu'on se ferme volontairement les yeux. On
trouve, par exemple, dans Tite-Live, que Romulus
était fils de Mars; les esprits forts
disent: c'est une fable; les Théologiens, il
était fils d'un Diable incube; les plaisants,
Mademoiselle Sylvie avait perdu ses gants, et
elle en voulut couvrir la honte, en disant
qu'un Dieu les lui avait volés. Nous qui connaissons
la Nature et que Dieu a appelés de
ces ténèbres à son admirable lumière, nous
savons que ce Mars prétendu était un Salamandre,
qui éprit de la jeune Sylvie, la fit
mère du grand Romulus, ce Héros qui après
avoir fondé sa superbe Ville, fut enlevé par
son Père dans un char enflammé, comme
Zoroastre le fut par Oromasis.
Un autre Salamandre fut père de Servius
@

80 QUATRIEME ENTRETIEN
Tullius; Tite-Live dit que ce fut le Dieu du feu,
trompé par la ressemblance, et les ignorants en
ont fait le même jugement que du Père de
Romulus. Le fameux Hercule, l'invincible
Alexandre, étaient fils du plus grand des
Sylphes. Les Historiens ne connaissant pas
cela, ont dit que Jupiter en était le père: ils
disaient vrai; car comme vous avez appris,
ces Sylphes, Nymphes, et Salamandres,
s'étaient érigés en Divinités. Les Historiens
qui les croyaient tels, appelaient enfants des
Dieux tous ceux qui en naissaient.
Tel fut le divin Platon, le plus divin Apollonius Thianeus, Hercule, Achille, Sarpedon,
le pieux Aenée, et le fameux Melchisedech; car
savez-vous qui fut le père de Melchisedech?
Non vraiment (lui dis-je) car S. Paul ne le
savait pas. Dites donc qu'il ne le disait pas
(reprit le Comte) et qu'il ne lui était pas
permis de révéler les Mystères Cabalistiques.
Il savait bien que le Père de Melchisedech
était Sylphe; et que ce Roi de Salem fut
conçu dans l'Arche par la femme de Sem. La
manière de sacrifier de ce Pontife était la
même que sa cousine Egérie apprit au Roi
Numa, aussi bien que l'adoration d'une Souveraine
Divinité sans image et sans statue: à
cause de quoi les Romains devenus Idolâtres
quelques temps après brûlèrent les Saints
Livres de Numa qu'Egérie avait dictés. Le

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 81
premier Dieu des Romains était le vrai Dieu,
leur Sacrifice était le véritable, ils offraient
du Pain et du Vin au Souverain Maître du
Monde: mais tout cela se pervertit ensuite.
Dieu ne laissa pas pourtant, en reconnaissance
de ce premier culte, de donner à cette Ville
qui avait reconnu sa Souveraineté, l'Empire
de l'Univers. Le même Sacrifice que Melchisedech...
Monsieur (interrompis-je) je vous prie laissons-là Melchisedech, la Sylphe qui l'engendra,
sa cousine Egérie, et le Sacrifice du
Pain et du Vin. Ces preuves me paraissent
un peu éloignées; et vous m'obligeriez bien
de me conter des nouvelles plus fraîches; car
j'ai ouï dire à un Docteur, à qui on demandait
ce qu'étaient devenus les compagnons
de cette espèce de Satyre qui apparut à Saint
Antoine, et que vous avez nommé Sylphe,
que tous ces gens-là sont morts présentement.
Ainsi les peuples élémentaires pourraient bien
être péris, puisque vous les avouez mortels,
et que nous n'en avons nulles nouvelles.
Je prie Dieu (répartit le Comte avec émotion) je prie Dieu qui n'ignore rien, de vouloir ignorer
cet ignorant, qui décide si fortement ce
qu'il ignore. Dieu le confonde et tous ses
semblables! D'où a-t-il appris que les Eléments
sont déserts et que tous ces peuples merveilleux
sont anéantis. S'il voulait se donner la

@

82 QUATRIEME ENTRETIEN
peine de lire un peu les Histoires, et n'attribuer
pas au Diable, comme font les bonnes
femmes, tout ce qui passe la chimérique
Théorie qu'il s'est fait de la Nature; il trouverait
en tous temps et en tous lieux des preuves
de ce que je vous ai dit.
Que dirait votre Docteur à cette histoire authentique arrivée depuis peu en Espagne?
Une belle Sylphide se fit aimer à un Espagnol,
vécut trois ans avec lui, en eut trois beaux
enfants, et puis mourut. Dira-t-on que c'était
un Diable? La savante réponse! selon quelle
physique le Diable peut-il s'organiser un corps
de femme, concevoir, enfanter, allaiter?
Quelle preuve y a-t-il dans l'écriture de cet
extravagant pouvoir que vos Théologiens sont
obligés en cette rencontre de donner au
Démon? Et quelle raison vraisemblable leur
peut fournir leur faible physique. Le Jésuite
Delrio, comme il est de bonne foi, raconte
naïvement plusieurs de ces aventures, et sans
s'embarrasser de raisons physiques se tire
d'affaire, en disant que ces Sylphides étaient
des Démons; tant il est vrai que nos plus
grands Docteurs n'en savent pas plus bien
souvent que les simples femmes! Tant il est
vrai que Dieu aime à se retirer dans son Trône
nubileux, et qu'épaississant les ténèbres qui
environnent Sa Majesté redoutable, il habite
une lumière inaccessible, et ne laisse voir ses

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 83
vérités qu'aux humbles de coeur. Apprenez à
être humble, mon fils, si vous voulez pénétrer
ces ténèbres sacrées qui environnent la vérité.
Apprenez des Sages à ne donner aux Démons
aucune puissance dans la Nature, depuis que
la pierre fatale les a renfermés dans le puits
de l'abîme. Apprenez des Philosophes à chercher
toujours les causes naturelles dans tous
les événements extraordinaires; et quand les
causes naturelles manquent, recourez à Dieu,
et à ses Saints Anges, et jamais aux Démons
qui ne peuvent plus rien que souffrir: autrement
vous blasphémeriez souvent sans y
penser, vous attribueriez au Diable l'honneur
des plus merveilleux ouvrages de la Nature.
Quand on vous dirait par exemple que le divin Apollonius Thianeus fut conçu sans
l'opération d'aucun homme, et qu'un des plus
hauts Salamandres descendit pour s'immortaliser
avec sa mère: vous diriez que ce Salamandre
était un Démon, et vous donneriez
la gloire au Diable, de la génération d'un des
plus grands hommes qui soient sortis de nos
mariages Philosophes.
Mais, Monsieur (interrompis-je) cet Apollonius est réputé parmi nous pour un grand
Sorcier, et c'est tout le bien qu'on en dit.
Voilà (reprit le Comte) un des plus admirables
effets de l'ignorance, et de la mauvaise éducation.
Parce qu'on entend faire à sa nourrice

@

84 QUATRIEME ENTRETIEN
des contes de Sorciers, tout ce qui se fait d'extraordinaire
ne peut avoir que le Diable pour
Auteur. Les plus grands Docteurs ont beau
faire, ils n'en seront pas crus s'ils ne parlent
comme nos nourrices. Apollonius n'est pas né
d'un homme; il entend les langages des
oiseaux; il est vu en même jour en divers
endroits du monde; il disparaît devant l'Empereur
Domitien qui veut le faire maltraiter;
il ressuscite une fille par la vertu de l'Onomance;
il dit à Ephèse en une assemblée de
toute l'Asie qu'à cette même heure on tue le
Tyran à Rome. Il est question de juger cet
homme; la nourrice dit: C'est un Sorcier. S.
Jérôme, et S. Justin le Martyr, dit que ce
n'est qu'un grand Philosophe. Jérôme, Justin,
et nos Cabalistes seront des visionnaires, et la
femmelette l'emportera. Ha! que l'ignorant
périsse dans son ignorance: mais vous, mon
enfant, sauvez-vous du naufrage.
Quand vous lirez que le célèbre Merlin naquit, sans l'opération d'aucun homme, d'une
Religieuse, fille du Roi de la grand' Bretagne,
et qu'il prédisait l'avenir plus clairement
qu'une Tyresie, ne dites pas avec le peuple
qu'il était fils d'un Démon incube, puis qu'il
n'y en eut jamais; ni qu'il prophétisait par
l'art des Démons, puisque le Démon est la
plus ignorante de toutes les Créatures, suivant
la Sainte Cabale. Dites avec les Sages, que la

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 85
Princesse Anglaise fut consolée dans sa solitude
par un Sylphe qui eut pitié d'elle, qu'il
prit soin de la divertir, et qu'il sut lui plaire,
et que Merlin leur fils fut élevé par le Sylphe
en toutes les sciences, et apprit de lui à faire
toutes les merveilles que l'Histoire d'Angleterre
en raconte.
Ne faites pas non plus l'outrage aux Comtes de Cleves, de dire que le Diable est leur
père, et ayez meilleure opinion du Sylphe
que l'Histoire dit qui vint à Cleves sur un
Navire miraculeux traîné par un Cygne qui
y était attaché avec une chaîne d'argent. Ce
Sylphe après avoir eu plusieurs enfants de l'héritière
de Cleves, repartit un jour en plein
midi à la vue de tout le monde sur son Navire
aérien. Qu'a-t-il fait à vos Docteurs, qui les
oblige à l'ériger en Démon?
Mais ménagerez-vous assez peu l'honneur de la Maison de Lusignan? et donnerez-vous à
vos Comtes de Poitiers une généalogie diabolique?
Que direz-vous de leur mère célèbre?
Je crois, Monsieur (interrompis-je) que vous
m'allez faire les contes de Mélusine. Ha! si
vous me niez l'Histoire de Mélusine [reprit-il]
je vous donne gagné: mais si vous la niez il
faudra brûler les Livres du grand Paracelse
qui maintient en cinq ou six endroits différents,
qu'il n'y a rien de plus certain que cette Mélusine
était une Nymphe; et il faudra démentir

@

86 QUATRIEME ENTRETIEN
vos Historiens, qui disent que depuis sa mort,
ou pour mieux dire, depuis qu'elle disparut aux
yeux de son mari, elle n'a jamais manqué
(toutes les fois que ses descendants étaient
menacés de quelque disgrâce ou que quelque
Roi de France devait mourir extraordinairement)
de paraître en deuil sur la grande
Tour du Château de Lusignan, qu'elle avait
fait bâtir. Vous aurez une querelle avec tous
ceux qui descendent de cette Nymphe, ou qui
sont alliés de sa Maison, si vous vous obstinez
à soutenir que ce fut un Diable.
Pensez-vous, Monsieur (lui dis-je) que ces Seigneurs aiment mieux être originaires des
Sylphes? Ils l'aimeraient mieux, sans doute
(répliqua-t-il) s'ils savaient ce que je vous
apprends, et ils tiendraient à grand honneur ces
naissances extraordinaires. Ils connaîtraient,
s'ils avaient quelque lumière de Cabale, que
cette sorte de génération étant plus conforme à
la manière dont Dieu entendait au commencement
que le monde se multipliât, les enfants
qui en naissent sont plus heureux, plus vaillants,
plus sages, plus renommés, et plus bénis
de Dieu. N'est-il pas plus glorieux pour ces
hommes illustres de descendre de ces créatures
si parfaites, si sages, et si puissantes,
que de quelque sale Lutin, ou quelque infâme
Asmodée?
Monsieur (lui dis-je) nos Théologiens n'ont
@

SUR LES SCIENCES SECRETES 87
garde de dire que le Diable soit père de tous
ces hommes qui naissent sans qu'on sache
qui les met au monde. Ils reconnaissent que
le Diable, est un esprit, et qu'ainsi il ne peut
engendrer. Grégoire de Nicée (reprit le Comte)
ne dit pas cela; car il tient que les Démons
multiplient entr'eux comme les hommes. Nous
ne sommes pas de son avis (répliquai-je.)
Mais il arrive (disent nos Docteurs) que........
Ha! ne dites pas (interrompit le Comte) ne
dites pas ce qu'ils disent, ou vous diriez comme
eux une sottise très sale et très malhonnête.
Quelle abominable défaite ont-ils trouvé-là?
Il est étonnant comme ils ont tous unanimement
embrassé cette ordure, et comme ils ont pris
plaisir de poster des farfadets aux embûches
pour profiter de l'oisive brutalité des
Solitaires, et en mettre promptement au
monde ces hommes miraculeux, dont ils
noircissent l'illustre mémoire par une si
vilaine origine. Appellent-ils cela philosopher?
Est-il digne de Dieu, de dire qu'il ait cette
complaisance pour le Démon de favoriser ces
abominations; de leur accorder la grâce de la
fécondité qu'il a refusée à de grands Saints
et de récompenser ces saletés en créant pour
ces embryons d'iniquité, des âmes plus héroïques,
que pour ceux qui ont été formés dans
la chasteté d'un mariage légitime? Est-il digne
de la Religion de dire comme font ces Docteurs,
@

88 QUATRIEME ENTRETIEN
que le Démon peut par ce détestable artifice
rendre enceinte une Vierge durant le sommeil,
sans préjudice de sa virginité? ce qui est aussi
absurde que l'Histoire que Thomas d'Aquin
(d'ailleurs Auteur très solide, et qui savait
un peu de Cabale) s'oublie assez lui-même
pour conter dans son sixième Quodlibet
d'une fille couchée avec son père, à qui il fait
arriver même aventure que quelques Rabbins
hérétiques disent qui advint à la fille de Jérémie,
à laquelle ils font concevoir ce grand Cabaliste
Bensyrah en entrant dans le bain après
le Prophète. Je jurerais que cette impertinence
a été imaginée par quelque....
Si j'osais, Monsieur, interrompre votre déclamation (lui dis-je) je vous avouerais pour
vous apaiser qu'il serait à souhaiter que nos
Docteurs eussent imaginé quelque solution,
dont les oreilles pures comme les vôtres
s'offensassent moins. Ou bien ils devaient
nier tout à fait les faits sur quoi la question
est fondée.
Bon expédient (reprit-il) Hé? le moyen de nier les choses constantes? Mettez-vous à la
place d'un Théologien à fourrure d'hermine,
et supposez que l'heureux Danhuzerus vient
à vous comme à l'Oracle de sa Religion...
En cet endroit un Laquais vint me dire qu'un jeune Seigneur venait me voir. Je ne veux
pas qu'il me voie, (dit le Comte.) Je vous

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 89
demande pardon, Monsieur (lui dis-je), vous
jugez bien au nom de ce Seigneur, que je ne
puis pas faire dire qu'on ne me voit point:
prenez donc la peine d'entrer dans ce cabinet.
Ce n'est pas la peine (dit-il), je vais me rendre
invisible. Ha! Monsieur (m'écriai-je) trêve de
diablerie, s'il vous plaît, je n'entends pas raillerie
là-dessus. Quelle ignorance, (dit le
Comte en riant, et haussant les épaules) de ne
savoir pas que pour être invisible il ne faut
que mettre devant soi le contraire de la lumière!
Il passa dans mon cabinet, et le jeune
Seigneur entra presque en même temps dans
ma chambre: je lui demande pardon si je ne
lui parlai pas de mon aventure.
6
@




CINQUIEME ENTRETIEN
Sur les Sciences Secrètes.

Le Grand Seigneur étant sorti, je trouvai en venant de le conduire le Comte de Gabalis
dans ma chambre. C'est grand dommage [me
dit-il] que ce Seigneur qui vient de vous quitter,
sera un jour un des 72 Princes du Sanhedrin
de la Loi nouvelle; car sans cela il serait
un grand sujet pour la sainte Cabale; il a
l'esprit profond, net, vaste, sublime, et hardi;
voilà la figure de Geomance que je viens de
jeter pour lui, durant que vous parliez
ensemble: Je n'ai jamais vu des points plus
heureux, et qui marquassent une âme si belle;
voyez cette (a) Mère quelle magnanimité elle lui
donne. Cette (b) Fille lui procurera la pourpre;
je lui veux du mal et à la fortune, de ce qu'elles
ôtent à la Philosophie un sujet qui peut-
être vous surpasserait. Mais où en étions-
nous quand il est venu?
Vous me parliez, Monsieur [lui dis-je] d'un Bienheureux que je n'ai jamais vu dans le
Calendrier Romain, il me semble que vous


a b. Termes de Geomance.
@

SUR LES SCIENCES SECRETES 91
l'avez nommé Danhuzerus: Ha! je m'en souviens
[reprit-il] je vous disais de vous mettre
en la place d'un de vos Docteurs, et de supposer
que l'heureux Danhuzerus vient vous
découvrir sa conscience, et vous dit: Monsieur,
je viens de delà les Monts, au bruit de votre
science; j'ai un petit scrupule qui me fait
peine. Il y a dans une montagne d'Italie une
Nymphe qui tient là sa Cour; Mille Nymphes
la servent, presque aussi belles qu'elle; des
hommes très bien faits, très savants et très
honnêtes gens, viennent là de toute la terre
habitable, ils aiment ces Nymphes, et en sont
aimés; ils y mènent la plus douce vie du monde;
ils ont de très beaux enfants de ce qu'ils aiment;
ils adorent le Dieu vivant; ils ne nuisent à
personne; ils espèrent l'immortalité. Je me
promenais un jour dans cette montagne; je
plus à la Nymphe Reine, elle se rend visible;
me montre sa charmante Cour. Les Sages
qui s'aperçoivent qu'elle m'aime, me respectent
presque comme leur Prince; ils m'exhortent
à me laisser toucher aux soupirs et à la
beauté de la Nymphe; elle me conte son martyre,
n'oublie rien pour toucher mon coeur
et me remontre enfin qu'elle mourra, si je ne
veux l'aimer, et que si je l'aime, elle me sera
redevable de son immortalité. Les raisonnements
de ces savants hommes ont convaincu
mon esprit, et les attraits de la Nymphe m'ont

@

92 CINQUIEME ENTRETIEN
gagné le coeur; je l'aime, j'en ai des enfants
de grande espérance: mais au milieu de ma
félicité je suis troublé quelquefois par le ressouvenir
que l'Eglise Romaine n'approuve
peut-être pas tout cela. Je viens à vous, Monsieur,
pour vous consulter qu'est ce que cette
Nymphe, ces Sages, ces Enfants, et en quel
état est ma conscience? Ça Monsieur le
Docteur, que répondriez-vous au Seigneur
Danhuzerus?
Je lui dirais [répondis-je.] Avec tout le respect que je vous dois, Seigneur Danhuzerus,
vous êtes un peu fanatique; ou bien votre
vision est un enchantement; vos enfants, et
votre maîtresse sont des Lutins; vos Sages
sont des fous, et je tiens votre conscience
très cautérisée.
Avec cette réponse, mon fils, vous pourriez mériter le bonnet de Docteur: mais vous ne
mériteriez pas d'être reçu parmi nous
(reprit le Comte avec un grand soupir.) Voilà
la barbare disposition où sont tous les Docteurs
d'aujourd'hui. Un pauvre Sylphe n'oserait se
montrer qu'il ne soit pris d'abord pour un
Lutin; une Nymphe ne peut travailler à devenir
immortelle sans passer pour un fantôme
impur; et un Salamandre n'oserait apparaître
de peur d'être pris pour un Diable; et les
pures flammes qui le composent pour le feu
d'Enfer qui l'accompagne par tout. Ils ont

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 93
beau nous dissiper ces soupçons si injurieux,
faire le signe de la Croix quand ils
apparaissent, fléchir le genou devant les noms
Divins, et même les prononcer avec révérence,
toutes ces précautions sont vaines. Ils ne peuvent
obtenir qu'on ne les répute pas ennemis
du Dieu qu'ils adorent plus religieusement que
ceux qui les fuient.
Tout de bon, Monsieur (lui dis-je) vous croyez que ces Sylphes sont gens fort dévots?
Très dévots [répondit-il] et très zélés pour la
Divinité. Les discours très excellents qu'ils nous
font de l'Essence Divine, et leurs prières admirables
nous édifient grandement. Ont-ils
des prières aussi [lui dis-je] j'en voudrais bien
une de leur façon. Il est aisé de vous satisfaire
[repartit-il] et afin de ne vous en point rapporter
de suspecte, et que vous ne puissiez
soupçonner d'avoir fabriquée; écoutez celle
que le Salamandre qui répondit dans le Temple
de Delphes, voulut bien apprendre aux Païens,
et que Porphyre rapporte; elle contient une
sublime Théologie et vous verrez par là qu'il
ne tenait pas à ces Sages Créatures, que le
monde n'adorât le vrai Dieu.


ORAISON DES SALAMANDRES
Immortel, Eternel, ineffable, et Sacré Père de toutes choses, qui es porté sur le chariot

@

94 CINQUIEME ENTRETIEN
roulant sans cesse, des mondes qui tournent
toujours. Dominateur des Campagnes Ethériennes
où est élevé le Trône de ta puissance,
du haut duquel tes yeux redoutables
découvrent tout, et tes belles et saintes Oreilles
écoutent tout. Exauce tes Enfants que tu as
aimé dès la naissance des Siècles; car ta
dorée et grande et éternelle Majesté resplendit
au-dessus du monde, et du Ciel des Etoiles;
tu es élevé sur elles, ô feu étincelant. Là tu
t'allumes et t'entretiens toi-même par ta propre
splendeur; et il sort de ton Essence des
ruisseaux intarissables de lumière qui nourrissent
ton esprit infini. Cet esprit infini produit
toutes choses, et fait ce trésor inépuisable
de matière qui ne peut manquer à la
génération qui l'environne toujours à cause
des formes sans nombre dont elle est enceinte,
et dont tu l'as remplie au commencement. De
cet esprit tirent aussi leur origine ces Rois
très saints qui sont debout autour de ton
Trône, et qui composent ta Cour, ô Père
Universel! ô Unique! ô Père des Bienheureux
mortels, et immortels! Tu as créé en particulier
des Puissances qui sont merveilleusement
semblables à ton éternelle Pensée,
et à ton Essence adorable. Tu les a établies
supérieures aux Anges qui annoncent au
monde tes volontés. Enfin tu nous a créés
une troisième sorte de Souverains dans les

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 95
Eléments. Notre continuel exercice est de te
louer et d'adorer tes désirs. Nous brûlons
du désir de te posséder. O Père! ô Mère la
plus tendre des Mères! ô l'Exemplaire admirable
des sentiments et de la tendresse des
Mères! ô Fils la fleur de tous les Fils! ô
forme de toutes les formes! Ame, Esprit,
Harmonie, et Nombre de toutes choses.

Que dites-vous de cette Oraison des Salamandres? N'est-elle pas bien savante, bien
élevée, et bien dévote? Et de plus bien obscure
(répondis-je) je l'avais ouï paraphraser à
un Prédicateur qui prouvait par là que le
Diable entr'autres vices qu'il a, est sur tout
grand hypocrite. Hé bien! (s'écria le Comte)
quelle ressource avez-vous, donc pauvres peuples
élémentaires? Vous dites des merveilles
de la Nature de Dieu, du Père, du Fils, du
S. Esprit, des Intelligences assistantes, des
Anges, des Cieux. Vous faites des prières
admirables, et les enseignez aux hommes; et
après tout vous n'êtes que Lutins hypocrites!
Monsieur (interrompis-je), vous ne me faites pas plaisir d'apostropher ainsi ces gens-là.
Hé bien, mon fils (reprit-il) ne craignez pas
que je les appelle: mais que votre faiblesse
vous empêche du moins de vous étonner à
l'avenir de ce que vous ne voyez pas autant
d'exemples que vous en voudriez de leur alliance

@

96 CINQUIEME ENTRETIEN
avec les hommes. Hélas! où est la femme,
à qui vos Docteurs n'ont pas gâté l'imagination,
qui ne regarde pas avec horreur ce commerce,
et qui ne tremblât pas à l'aspect d'un Sylphe?
Où est l'homme qui ne fuit pas de les voir,
s'il se pique un peu d'être homme de bien?
Trouvons-nous que très rarement un honnête
homme qui veuille de leur familiarité? Et
n'y a-t-il que des débauchés, ou des avares,
ou des ambitieux, ou des fripons, qui recherchent
cet honneur qu'ils n'auront pourtant
jamais (VIVE DIEU) parce que la crainte du
Seigneur est le commencement de la Sagesse.
Que deviennent donc [lui dis-je] tous ces peuples volants; maintenant que les gens de
bien sont si préoccupés contre eux? Ha! le bras
de Dieu (dit-il) n'est point raccourci, et le
Démon ne retire pas tout l'avantage qu'il espérait
de l'ignorance et de l'erreur qu'il a répandu
à leur préjudice, car outre que les Philosophes
qui sont en grand nombre y remédient
le plus qu'ils peuvent en renonçant tout
à fait aux femmes; Dieu a permis à tous ces
peuples d'user de tous les innocents artifices
dont ils peuvent s'aviser pour converser avec
les hommes à leur insu. Que me dites-vous
là, Monsieur? [m'écriai-je]. Je vous dis vrai
[poursuivit-il]. Croyez-vous qu'un chien puisse
avoir des enfants d'une femme? Non (répondis-
je.) Et un Singe [ajouta-t-il]. Non plus (répliquai-je).

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 97
Et un Ours? (continua-t-il). Ni
chien, ni ours, ni singe (lui dis-je), cela est
impossible sans doute; contre la nature,
contre la raison, et le sens commun. Fort bien
(dit le Comte), mais les Rois des Goths ne
sont-ils pas nés d'un ours et d'une Princesse
suédoise? Il est vrai (répartis-je) que l'Histoire
le dit. Et les Pegusiens et Syoniens des Indes
(répliqua-t-il) ne sont-ils pas nés d'un chien
et d'une femme? J'ai encore lu cela (lui
dis-je. Et cette femme portugaise (continua-t-
il) qui étant exposée en une Ile déserte, eut
des enfants d'un grand Singe? Nos Théologiens
(lui dis-je) répondent à cela, Monsieur, que
le Diable prenant la figure de ces bêtes...
Vous m'allez encore alléguer (interrompit le
Comte) les sales imaginations de vos Auteurs.
Comprenez donc, une fois pour toutes, que les
Sylphes voyant qu'on les prend pour des
Démons, quand ils apparaissent en forme
humaine, pour diminuer cette aversion qu'on
a d'eux, prennent la figure de ces animaux et
s'accommodent ainsi à la bizarre faiblesse
des femmes, qui auraient horreur d'un beau
Sylphe, et qui n'en ont pas tant pour un chien,
ou pour un singe. Je pourrais vous conter
plusieurs historiettes de ces petits chiens de
Bologne avec certaines pucelles de par le
monde: mais j'ai à vous apprendre un plus
grand secret.

@

98 CINQUIEME ENTRETIEN
Sachez, mon fils, que tel croit être fils d'un homme, qui est fils d'un Sylphe. Tel croit
être avec sa femme, qui sans y penser immortalise
une Nymphe. Telle femme pense
embrasser son mari, qui tient entre ses bras
un Salamandre; et telle fille jurerait à son
réveil qu'elle est Vierge, qui a eu durant son
sommeil un honneur dont elle ne se doute pas.
Ainsi le Démon et les ignorants sont également
abusés.
Quoi! le Démon (lui dis-je) ne saurait-il réveiller cette fille endormie pour empêcher
ce Salamandre de devenir immortel? Il le
pourrait (répliqua le Comte) si les Sages n'y
mettaient ordre: mais nous apprenons à tous
ces peuples les moyens de lier le Démon, et
de s'opposer à leur effort. Ne vous disais-je pas
l'autre jour que les Sylphes et les autres Seigneurs
des Eléments sont trop heureux que
nous voulions leur montrer la Cabale. Sans
nous, le Diable leur grand ennemi les inquiéterait
fort, et ils auraient de la peine à s'immortaliser
à l'insu des Filles.
Je ne puis (répartis-je), admirer assez la profonde ignorance où nous vivons. On croit
que les Puissances de l'Air aident quelquefois
les Amoureux à parvenir à ce qu'ils désirent.
La chose va donc tout autrement, les Puissances
de l'Air ont besoin que les Hommes les
servent en leurs Amours. Vous l'avez dit,

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 99
mon Fils [poursuivit le Comte], le Sage donne
secours à ces pauvres peuples, sans lui trop
malheureux et trop faibles pour pouvoir résister
au Diable: mais aussi quand un Sylphe
a appris de nous à prononcer Cabalistiquement
le nom puissant NEHMAHM!HAH, et à le combiner
dans les formes avec le nom délicieux
ELIAEL; toutes Puissances des Ténèbres prennent
la fuite, et le Sylphe jouit paisiblement de ce
qu'il aime.
Ainsi fut immortalisé ce Sylphe ingénieux qui prit la figure de l'Amant d'une Demoiselle
de Séville; l'Histoire en est connue. La jeune
Espagnole était belle, mais aussi cruelle que
belle. Un Cavalier Castillan, qui l'aimait inutilement,
prit la résolution de partir un matin
sans rien dire, et d'aller voyager jusqu'à ce
qu'il fût guéri de son inutile passion. Un
Sylphe trouvant la belle à son gré, fut d'avis
de prendre ce temps, et s'armant de tout ce qu'un
des nôtres lui apprit pour se défendre des
traverses que le Diable envieux de son bonheur
eût pu lui susciter, il va voir la Demoiselle
sous la forme de l'Amant éloigné, il se plaint,
il soupire, il est rebuté. Il presse, il sollicite,
il persévère; après plusieurs mois il touche,
il se fait aimer, il persuade, et enfin il est heureux.
Il naît de leur Amour un Fils dont la
naissance est secrète et ignorée des Parents
par l'adresse de l'Amant Aérien. L'Amour continue,

@

100 CINQUIEME ENTRETIEN
et il est béni d'une deuxième grossesse.
Cependant le Cavalier guéri par l'absence
revient à Séville et impatient de revoir son
inhumaine, va au plus vite lui dire, qu'enfin il
est en état de ne plus lui déplaire, et qu'il vient
lui annoncer qu'il ne l'aime plus.
Imaginez, s'il vous plaît, l'étonnement de la Fille; la réponse, ses pleurs, ses reproches, et
tout leur Dialogue surprenant. Elle lui soutient
qu'elle l'a rendu heureux; il le nie; que
leur Enfant commun est en tel lieu, qu'il est
Père d'un autre qu'elle porte; il s'obstine à
désavouer. Elle se désole et s'arrache les
cheveux; les Parents accourent à ses cris;
l'Amante désespérée continue ses plaintes et
ses invectives; on vérifie que le Gentilhomme
était absent depuis deux ans; on cherche le
premier Enfant, on le trouve, et le second naquit
en son terme.
Et l'Amant Aérien (interrompis-je) quel Personnage jouait-il durant tout cela? Je vois
bien (répondit le Comte) que vous trouvez
mauvais qu'il ait abandonné sa Maîtresse à la
rigueur des Parents, ou à la fureur des Inquisiteurs:
mais il avait une raison de se plaindre
d'elle. Elle n'était pas assez dévote; car quand
ces Messieurs se sont immortalisés, ils travaillent
sérieusement, et vivent fort saintement
pour ne point perdre le droit qu'ils viennent
d'acquérir à la possession du souverain bien.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 101
Ainsi ils veulent que la personne à laquelle ils
se sont alliés, vive avec une innocence exemplaire,
comme on voit dans cette fameuse aventure
d'un jeune Seigneur de Bavière.
Il était inconsolable de la mort de sa Femme qu'il aimait passionnément. Une Sylphide
fut conseillée par un de nos Sages de
prendre la figure de cette femme; elle le crût,
et s'alla présenter au jeune homme affligé,
disant que Dieu l'avait ressuscitée pour le
consoler de son extrême affliction. Ils vécurent
ensemble plusieurs années, et firent de très
beaux Enfants. Mais le jeune Seigneur n'était
pas assez homme de bien pour retenir la sage
Sylphide, il jurait et disait des paroles malhonnêtes,
Elle l'avertit souvent: mais voyant
que ses remontrances étaient inutiles, elle
disparut un jour, et ne lui laissa que ses
jupes et le repentir de n'avoir pas voulu
suivre ses saints conseils. Ainsi vous voyez,
mon Fils, que les Sylphes ont quelquefois raison
de disparaître; et vous voyez que le Diable
ne peut empêcher, non plus que les fantasques
caprices de vos Théologiens, que les
Peuples des Eléments ne travaillent avec
succès à leur immortalité quand ils sont
secourus par quelqu'un de nos Sages.
Mais en bonne foi, Monsieur [repris-je], êtes-vous persuadé que le Démon soit si grand
ennemi de ces suborneurs de Demoiselles?

@

102 CINQUIEME ENTRETIEN
Ennemi mortel [dit le Comte] surtout des
Nymphes, des Sylphes et des Salamandres.
Car pour les Gnomes, il ne les haït pas si fort;
par ce que comme je crois vous avoir appris,
ces Gnomes effrayés des hurlements des Diables
qu'ils entendent dans le centre de la Terre,
aiment mieux demeurer mortels que d'être
ainsi tourmentés, s'ils acquéraient l'immortalité.
De là vient que ces Gnomes et les Démons
leurs voisins ont assez de commerce.
Ceux-ci persuadent aux Gnomes, naturellement
très amis de l'Homme, que c'est lui
rendre un fort grand service, et le délivrer
d'un grand péril que de l'obliger de renoncer
à son immortalité. Ils s'engagent pour cela de
fournir à celui à qui ils peuvent persuader
cette renonciation, tout l'argent qu'il demande;
de détourner les dangers qui pourraient menacer
la vie durant certain temps, ou telle autre
condition qu'il plaît à celui qui fait ce malheureux
pacte: Ainsi le Diable, le méchant
qu'il est, par l'entremise de ce Gnome fait
devenir mortelle l'Ame de cet Homme, et la
prive du droit de la vie éternelle.
Comment, Monsieur (m'écriai-je), ces pactes à votre avis, desquels les Démonographes
racontent tant d'exemples, ne se font point avec
le Démon? Non sûrement (reprit le Comte).
Le Prince du Monde n'a-t-il pas été chassé
dehors? n'est-il pas renfermé? n'est-il pas lié?

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 103
n'est-il pas la Terre maudite et damnée, qui
est restée au fonds de l'ouvrage du suprême
et Archétype Distillateur? Peut-il monter
dans la Région de la Lumière, et y répandre
ses ténèbres concentrées? Il ne peut qu'inspirer
aux Gnomes, qui sont ses voisins, de
venir faire ces propositions à ceux d'entre les
Hommes, qu'il craint le plus qui soient sauvés,
afin que leur Ame meure avec le Corps.
Et selon vous (ajoutai-je), ces Ames meurent? Elles meurent, mon Enfant (répondit-
il). Et ceux qui font ces pactes-là ne sont point
damnés? [poursuivis-je.] Ils ne le peuvent
être (dit-il), car leur Ame meurt avec leur
Corps. Ils sont donc quittes à bon marché
(repris-je), et ils sont bien légèrement punis
d'avoir fait un crime si énorme que de renoncer
à leur Baptême et à la Mort du Seigneur.
Appelez-vous (répartit le Comte) être légèrement puni, que de rentrer dans les noirs
abîmes du néant! Sachez que c'est une plus
grande peine que d'être damné, qu'il y a encore
un reste de miséricorde dans la justice
que Dieu exerce contre les pécheurs dans
l'Enfer: que c'est une grande grâce de ne les
point consumer par le feu qui les brûle. Le
néant est un plus grand mal que l'Enfer; c'est
ce que les Sages prêchent aux Gnomes quand
ils les assemblent, pour leur faire entendre

@

104 CINQUIEME ENTRETIEN
quel tort ils se font de préférer la mort à l'immortalité,
et le néant à l'espérance de l'éternité
bienheureuse, qu'ils seraient en droit de posséder,
s'ils s'alliaient aux hommes sans exiger
d'eux ces renonciations criminelles. Quelques-
uns nous croient, et nous les marions à nos
Filles. Vous Evangélisez donc les Peuples
Souterrains, Monsieur? (lui dis-je). Pourquoi
non? (reprit-il). Nous sommes leurs Docteurs
aussi bien que des Peuples du Feu, de l'Air, et
de l'Eau; et la charité Philosophique se répand
indifféremment sur tous ces Enfants de Dieu.
Comme ils sont plus subtils et plus éclairés
que le commun des hommes, ils sont plus
dociles et plus capables de discipline; et ils
écoutent les vérités divines avec un respect
qui nous ravit.
Il doit être en effet ravissant (m'écriai-je en riant) de voir un Cabaliste en chaire prôner
à ces Messieurs-là. Vous en aurez le plaisir,
mon Fils, quand vous voudrez (dit le Comte)
et si vous le désirer, je les assemblerai dès ce
soir, et je leur prêcherai sur le minuit. Sur le
minuit (me récriai-je) j'ai ouï dire que c'est-
là l'heure du Sabbat. Le Comte se prit à rire:
Vous me faites souvenir-là (dit-il) de toutes les
folies que les Démonographes racontent sur
ce chapitre de leur imaginaire Sabbat. Je voudrais
bien pour la rareté du fait, que vous le
crûssiez aussi. Ha! pour les contes du Sabbat

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 105
(repris-je) je vous assure que je n'en crois pas
un.
Vous faites bien, mon Fils (dit-il), car encore une fois, le Diable n'a pas la puissance
de se jouer ainsi du Genre humain, ni de pactiser
avec les Hommes, moins encore de se
faire adorer, comme le croient les Inquisiteurs.
Ce qui a donné lieu à ce bruit populaire,
c'est que les Sages, comme je viens de
vous dire, assemblent les Habitants des Eléments,
pour leur prêcher leurs Mystères et
leur Morale; et comme il arrive ordinairement
que quelque Gnome revient de son erreur
grossière, comprend les horreurs du néant, et
consent qu'on l'immortalise, on lui donne
une Fille, on le marie, la noce se célèbre avec
toute la réjouissance que demande la conquête
qu'on vient de faire. Ce sont là les
danses, et ces cris de joie qu'Aristote dit
qu'on entendait dans certaines Iles, où pourtant
on ne voyait personne. Le grand Orphée
fut le premier qui convoqua ces Peuples Souterrains;
à sa première semonce Sabatius le
plus ancien des Gnomes fut immortalisé; et
c'est de ce Sabatius qu'a pris son nom cette
Assemblée, dans laquelle les Sages lui ont
adressé la parole tant qu'il a vécu, comme il
paraît dans les Hymnes du divin Orphée.
Les ignorants ont confondu ces choses, et ont
pris occasion de faire là-dessus mille contes
7
@

106 CINQUIEME ENTRETIEN
impertinents et de décrier une Assemblée que
nous ne convoquons qu'à la gloire du Souverain
Etre.
Je n'eusse jamais imaginé (lui dis-je) que le Sabbat fût une Assemblée de dévotion. C'en
est pourtant une (répartit-il) très Sainte et
très Cabalistique; ce que le monde ne se persuaderait
pas facilement. Mais tel est l'aveuglement
déplorable de ce siècle injuste; on
s'entête d'un bruit populaire, et on ne veut
point être détrompé. Les Sages ont beau dire,
les sots en sont plutôt crus. Un Philosophe a
beau montrer à l'oeil la fausseté des chimères
que l'on s'est forgées et donner des preuves
manifestes du contraire: quelque expérience
et quelque solide raisonnement qu'il ait employé,
s'il vient un homme à chaperon qui
s'inscrive en faux; l'expérience et la démonstration
n'ont plus de force, et il n'est plus au
pouvoir de la vérité de rétablir son empire.
On en croit plus à ce chaperon qu'à ses
propres yeux. Il y a eu dans votre France une
preuve mémorable de cet entêtement populaire.
Le fameux Cabaliste Zedechias se mit dans l'esprit, sous le règne de votre Pépin, de convaincre
le Monde, que les Eléments sont habités
par tous ces Peuples dont je vous ai décrit
la Nature. L'expédient dont il s'avisa, fut
de conseiller aux Sylphes de se montrer en

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 107
l'Air à tout le monde; ils le firent avec magnificence;
on voyait dans les Airs ces Créatures
de forme humaine, tantôt rangées en bataille,
marchant en bon ordre, ou se tenant sous
les armes, ou campées sous des pavillons
superbes, tantôt sur des Navires Aériens
d'une structure admirable, dont la Flotte volante
voguait au gré des Zéphirs. Qu'arrivera-t-il?
Pensez-vous que ce Siècle ignorant
s'avisât de raisonner sur la nature de ces spectacles
merveilleux? Le peuple crût d'abord
que c'était des Sorciers qui s'étaient emparés
de l'Air pour y exciter des orages et pour faire
grêler sur les moissons. Les Savants Théologiens
et les Jurisconsultes furent bientôt de
l'avis du Peuple; Les Empereurs le crurent
aussi et cette ridicule chimère alla si avant,
que le sage Charlemagne, et après lui, Louis
le Débonnaire, imposèrent des graves peines
à tous ces prétendus Tyrans de l'Air. Voyez
cela dans le premier chapitre des Capitulaires
de ces deux Empereurs.
Les Sylphes voyant le Peuple, les Pédants et les Têtes couronnées même s'alarmer
ainsi contre eux, résolurent pour faire perdre
cette mauvaise opinion qu'on avait de leur
Flotte innocente, d'enlever des Hommes de
toutes parts, de leur faire voir leurs belles
Femmes, leur République et leur Gouvernement,
et puis les remettre à terre en divers

@

108 CINQUIEME ENTRETIEN
endroits du Monde. Ils le firent comme ils
l'avaient projeté. Le Peuple qui voyait descendre
ces Hommes y accourait de toutes
parts, prévenu que c'était des Sorciers qui se
détachaient de leurs Compagnons pour venir
jeter des venins sur les fruits et dans les fontaines,
suivant la fureur qu'inspirent de telles
imaginations entraînait ces innocents au supplice.
Il est incroyable quel grand nombre il
en fit périr par l'eau et par le feu dans tout ce
Royaume.
Il arriva qu'un jour entr'autres, on vit à Lyon descendre de ces Navires Aériens, trois
hommes et une femme; toute la Ville s'assemble
à l'entour, crie qu'ils sont Magiciens, et
que Grimoald Duc de Bennevent ennemi de
Charlemagne, les envoie pour perdre les
moissons des François. Les quatre innocents
ont beau dire pour leur justification qu'ils
sont du pays même, qu'ils ont été enlevés
depuis peu par des Hommes miraculeux qui
leur ont fait voir des merveilles inouïes, et
les ont priés d'en faire le récit.
Le Peuple entêté n'écoute point leur défense, et il allait les jeter dans le feu, quand
le bonhomme Agobard, Evêque de Lyon, qui
avait acquis beaucoup d'autorité étant Moine
dans cette Ville, accourut au bruit, et ayant
ouï l'accusation du Peuple, et la défense des
Accusés prononça gravement que l'une et

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 109
l'autre étaient fausses, qu'il n'était pas vrai
que ces hommes fussent descendus de l'Air, et
que ce qu'ils disaient y avoir vu, était impossible.
Le Peuple crût plus à ce que disait son bon Père Agobard qu'à ses propres yeux, s'apaisa,
donna la liberté aux quatre Ambassadeurs
des Sylphes, et reçût avec admiration
le livre qu'Agobard écrivit pour confirmer la
sentence qu'il avait donnée; ainsi le témoignage
de ces quatre témoins fut rendu
vain.
Cependant comme ils échappèrent au supplice, ils furent libres de raconter ce qu'ils avaient
vu; ce qui ne fut pas tout à fait sans fruit; car
s'il vous en souvient bien, le Siècle de Charlemagne
fut fécond en Hommes héroïques;
ce qui marque que la Femme qui avait été
chez les Sylphes, trouva créance parmi les
Dames de ce temps-là, et que par la grâce de
Dieu beaucoup de Sylphes s'immortalisèrent.
Plusieurs sylphides aussi devinrent immortelles par le récit que ces trois Hommes firent
de leur Beauté, ce qui obligea les gens de ce
temps-là de s'appliquer un peu à la Philosophie;
et de-là sont venues toutes ces Histoires
des Fées que vous trouvez dans les Légendes
Amoureuses du Siècle de Charlemagne et des
suivants. Toutes ces Fées prétendues n'étaient
que Sylphides et Nymphes. Avez-vous lu ces

@

110 CINQUIEME ENTRETIEN
Histoires de Héros et des Fées? Non, Monsieur
(lui dis-je.)
J'en suis fâché (reprit-il), car elles vous eussent donné quelque idée de l'état auquel
les Sages ont résolu de réduire un jour le
Monde. Ces Hommes héroïques, ces Amours
de Nymphes, ces Voyages au Paradis terrestre,
ces Palais, et ces Bois enchantés, et
tout ce qu'on y voit des charmantes aventures
ce n'est qu'une petite idée de la vie que
mènent les Sages, et de ce que le monde fera
quand ils y feront régner la Sagesse. On n'y
verra que des Héros, le moindre de nos Enfants
sera de la force de Zoroastre, Apollonius,
ou Melchisedech, et la plupart seront aussi
accomplis que les Enfants qu'Adam eût eus
d'Eve s'il n'eut point péché avec elle.
Ne m'avez-vous pas dit, Monsieur (interrompis-je), que Dieu ne voulait pas qu'Adam
et Eve eussent des Enfants, qu'Adam ne devait
toucher qu'aux Sylphides, et qu'Eve ne devait
penser qu'à quelqu'un des Sylphes ou des
Salamandres? Il est vrai (dit le Comte) ils ne
devaient pas faire des Enfants par la voie
qu'ils en firent. Votre Cabale, Monsieur (continuai-je),
donne donc quelque invention à
l'Homme et à la Femme de faire des Enfants
autrement qu'à la méthode ordinaire? Assurément
(reprit-il). Hé, Monsieur! (poursuivis-je)
apprenez-la-moi donc, je vous en prie. Vous

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 111
ne le saurez pas d'aujourd'hui, s'il vous plaît;
(me dit-il en riant.) Je veux venger les Peuples
des Eléments, de ce que vous avez eu tant de
peine à vous détromper de leur prétendue
diablerie. Je ne doute pas, que vous ne soyez
maintenant revenu de vos terreurs paniques.
Je vous laisse donc pour vous donner le loisir
de méditer et délibérer devant Dieu, à
quelle espèce de Substances Elémentaires il
sera plus à propos pour sa gloire et la vôtre
de faire part de votre immortalité.
Je m'en vais cependant me recueillir un peu, pour le Discours que vous m'avez donné
envie de faire cette nuit aux Gnomes. Allez-
vous (lui dis-je), leur expliquer quelque chapitre
d'Averroès? Je crois (dit le Comte) qu'il
y pourra bien entrer quelque chose de cela;
car j'ai dessein de leur prêcher l'excellence
de l'Homme, pour les porter à en rechercher
l'alliance. Et Averroës après Aristote, a tenu
deux choses qu'il fera bon que j'éclaircisse;
l'une sur la Nature de l'Entendement, et l'autre
sur le Souverain-Bien. Il dit qu'il n'y a qu'un
seul Entendement Créé, qui est l'image de
l'Incréé, et que cet unique entendement suffit
pour tous les Hommes; cela demande explication.
Et pour le Souverain-Bien, Averroés
dit, qu'il consiste dans la conversation des
Anges; ce qui n'est pas assez Cabalistique,
car l'Homme dès cette vie, peut, et est créé

@

112 CINQUIEME ENTRETIEN
pour jouir de Dieu, comme vous entendrez un
jour et comme vous éprouverez quand vous
serez au rang des Sages.
Ainsi finit l'Entretien du Comte de Gabalis. Il revint le lendemain, et m'apporta le Discours
qu'il avait fait aux Peuples Souterrains;
il est merveilleux! Je le donnerais avec la
suite des Entretiens qu'une Vicomtesse et
moi avons eus avec ce Grand Homme, si
j'étais sûr que tous mes Lecteurs eussent l'esprit
droit, et ne trouvassent pas mauvais que
je me divertisse aux dépens des fous. Si je
vois qu'on veuille laisser faire à mon Livre le
bien qu'il est capable de produire et qu'on
ne me fasse pas l'injustice de me soupçonner
de vouloir donner crédit aux Sciences Secrètes,
sous le prétexte de les tourner en ridicules,
je continuerai à me réjouir de Monsieur
le Comte, et je pourrai donner bientôt
un autre Tome.


FIN
@




LETTRE A MONSEIGNEUR ***

MONSEIGNEUR,
Vous m'avez toujours paru si ardent pour vos Amis, que j'ai cru que vous me pardonneriez
la liberté que je prends en faveur du
meilleur des miens, de vous supplier d'avoir
pour lui la complaisance de vous faire lire
son Livre. Je ne prétends pas vous engager
par-là à aucune des suites que mon Ami
l'Auteur s'en promet peut-être; car Messieurs
les Auteurs sont sujets à se faire des espérances.
Je lui ai même assez dit, que vous
vous faites un grand point d'honneur de ne
dire jamais que ce que vous pensez; et qu'il
ne s'attende pas que vous alliez vous défaire
d'une qualité si rare et si nouvelle à la Cour,
pour dire que son Livre est bon, si vous le
trouvez méchant; mais ce que je désirerais
de vous MONSEIGNEUR, et de quoi je vous
prie très humblement, c'est que vous ayez la
bonté de décider un différent que nous avons
eu ensemble. Il ne fallait pas tant étudier,

@

114 LETTRE A MONSEIGNEUR ***
MONSEIGNEUR, et devenir un prodige de
Science, si vous ne vouliez pas être exposé
à être consulté préférablement aux Docteurs.
Voici donc la dispute que j'ai avec mon
Ami.
J'ai voulu l'obliger à changer entièrement la forme de son Ouvrage. Ce tour plaisant
qu'il lui a donné ne me semble pas propre à
son sujet. La Cabale, lui ai-je dit, est une
Science sérieuse, que beaucoup de mes Amis
étudient sérieusement: il fallait la réfuter de
même. Comme toutes ses erreurs sont sur les
choses Divines, outre la difficulté qu'il y a de
faire rire un honnête homme sur quelque
sujet que ce soit, il est de plus très dangereux
de railler en celui-ci, et il est fort à
craindre que la dévotion ne semble y être
intéressée. Il faut faire parler un Cabaliste
comme un Saint, ou il joue très mal son rôle;
et s'il parle en Saint, il impose aux esprits
faibles par cette Sainteté apparente, et il
persuade plus ses visions que toute la plaisanterie
qu'on peut en faire, ne les réfute.
Mon Ami répond à cela, avec cette présomption qu'ont les Auteurs quand ils défendent
leurs Livres, que si la Cabale est
une Science sérieuse, c'est qu'il n'y a que des
mélancoliques qui s'y adonnent; qu'ayant
voulu d'abord essayer sur ce sujet le style
Dogmatique, il s'était trouvé si ridicule lui-

@

LETTRE A MONSEIGNEUR *** 115
même de traiter sérieusement des sottises,
qu'il avait jugé plus à propos de tourner ce
ridicule contre le Seigneur Comte de Gabalis.
La Cabale, dit-il, est du nombre de ces
chimères, qu'on autorise quand on les combat
gravement, et qu'on ne doit entreprendre
de détruire qu'en se jouant. Comme il sait
assez bien les Pères, il m'a allégué là-dessus
Tertullien. Vous qui les savez mieux, que lui
et moi, jugez, MONSEIGNEUR, s'il l'a cité à
faux. Multa sunt risu digna revinci, ne gravitate
adorentur. Il dit que Tertullien dit ce
beau mot contre les Valentiniens, qui étoffent
une manière de Cabalistes très visionnaires.
Quant à la Dévotion qui est presque toujours de la partie en tout cet Ouvrage, c'est
une nécessité inévitable, dit-il, qu'un Cabaliste
parle de Dieu: mais ce qu'il y a d'heureux
en ce sujet-ci, c'est qu'il est d'une nécessité
encore plus inévitable pour conserver le
caractère Cabalistique de ne parler de Dieu
qu'avec un respect extrême; ainsi la Religion
n'en peut recevoir aucune atteinte; et
les esprits faibles le seront plus que le Seigneur
de Gabalis, s'ils se laissent enchanter
par cette dévotion extravagante; ou si les
railleries qu'on en fait, ne lèvent pas le
charme.
Par ces raisons et par plusieurs autres que je ne vous rapporterai pas, MONSEIGNEUR,

@

116 LETTRE A MONSEIGNEUR ***
parce que j'ai envie que vous soyez de mon
avis, mon Ami prétend qu'il a dû écrire
contre la Cabale en folâtrant. Mettez-nous
d'accord s'il vous plaît. Je maintiens qu'il
serait bon de procéder contre les Cabalistes
et contre toutes les Sciences Secrètes, par des
sérieux et vigoureux arguments. II dit que la
vérité est gage de sa nature, et qu'elle a bien
plus de puissance quand elle rit: parce qu'un
Ancien, que vous connaissez sans doute, dit
en quelque lieu, dont vous ne manquerez pas
de vous souvenir avec cette mémoire si belle
que Dieu vous a donnée: Convenit veritati
ridere quia laetans.
Il ajoute que les Sciences secrètes sont dangereuses si on ne les traite pas avec le tour
qu'il faut pour en inspirer le mépris, pour en
éventer le ridicule Mystère; et pour détourner
le Monde de perdre le temps à leur recherche,
en lui en apprenant le plus fin, et lui en faisant
voir l'extravagance. Prononcez, MONSEIGNEUR,
voilà nos raisons. Je recevrai votre
décision avec ce respect que vous savez qui
accompagne toujours l'ardeur avec laquelle
je suis,

MONSEIGNEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
@




REPONSE A LA LETTRE
DE MONSIEUR ***

MONSIEUR,
J'ai lu le Comte de Gabalis, et je vous tiendrai compte de l'amitié que vous m'avez faite
de me l'envoyer. Personne ne l'avait encore
vu ici, j'ai été bien-aise de le lire des premiers,
pour en faire une nouvelle à mes Amis;
ils me savent bon gré que je leur aie communiqué.
Quoi que nous l'ayons lu et relu ensemble,
ils ne sont pas contents; c'est-à-dire,
que vous m'en envoyez encore une douzaine
d'exemplaires; ces Messieurs en veulent faire
une pièce de cabinet. Au reste vous me faites
honneur d'un savoir que je n'ai pas; Si j'ai lu
quelques Livres, ça été pour voir les différentes
opinions qu'ont les hommes, et non pour en
garder quelqu'une; car je ne tiens guère qu'à
ce sentiment, qu'à un petit nombre de vérités
près, toutes choses sont problématiques. Ainsi
je suis peu propre à décider sur le différent que

@

118 REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR ***
vous avez avec votre Ami l'Auteur. Cependant
j'ai si peur que vous ne m'alliez faire la
guerre, si je vous refuse de dire ce que je pense
du Livre, que j'aime mieux vivre en sûreté,
au hasard qu'il m'en coûte un jugement bon
ou bien mauvais. Si je le fais bien ce sera
miracle, car vous savez Omnis homo mendax;
s'il est mauvais, vous serez cause que je l'aurai
fait, et je me réserve de le désavouer quand
il me plaira. En tout cas, il sera fait à l'ami,
et je n'y épargnerai ni bon sens, ni paroles
avec ce que je vous rapporterai que j'ai ouï
dire à d'autres. Quand j'invitai la première
fois mes Amis à la lecture du Comte du Gabalis,
ils me dirent d'abord, Bagatelle, bagatelle,
de votre Roman; laissez cela à vos laquais;
lisons quelque Livre nouveau qui soit bien
écrit. Lisez, Messieurs, leur dis-je, en montrant
le titre; Le Comte de Gabalis, ou Entretiens
sur les Sciences Secrétes. Ah vraiment!
répartirent-ils, voilà qui ne parle plus Roman.
C'est ici quelqu'un de nos distillateurs qui a
déchargé son imagination, dit le Marquis, que
vous connaissez tant: il est sérieux, sans
doute, dit un autre; mais n'importe le Livre
n'est pas gros. Je n'avais garde de m'y tromper,
je leur promis qu'il les divertirait. En
effet, ils rirent plusieurs fois durant le premier
Entretien. Celui qui lisait allait passer au
second, quand le Marquis, qui est, ne lui en

@

REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR *** 119
déplaise, un grand faiseur de Réflexions, le
pria d'arrêter pour parler de ce qu'on venait
d'entendre, il crût avoir compris le dessein
de l'Auteur. Assurément, dit-il, voici un
homme qui joue les Cabalistes; il aura su qu'il
y a un grand nombre de Grands Seigneurs et
d'autres personnes de tous Etats, entêtés de
secrets, les uns d'une manière et les autres
d'une autre: peut-être aussi a-t-il eu la même
maladie. Au-moins je ne crois pas mal conjecturer,
qu'il va faire découdre bien des Mystères
au Comte de Gabalis; et de la manière
qu'il a commencé de raconter nous verrons
une Comédie qui ne sera pas le pire. Je me
récriai sur le mot de Comédie, et je dis au
Marquis, que je connaissais l'Auteur. J'entends,
me repartit-il, que l'Auteur veut mettre
en étalage les Mystères de la Cabale, et tourner
en ridicules ceux qui ont la folie des
Secrets; pour cela il a pris le style des Entretiens,
et il me semble que le Comte de Gabalis
commence de jouer merveilleusement bien
son rôle. Pour moi, je le reconnais pour un
véritable Cabaliste, et il me fait penser que si
j'étais venu au monde quelques années plutôt,
et que j'eusse su par mes lettres me concilier
l'amitié de ce bon Cabaliste Suisse Paracelse,
comme les Cabalistes sont tous gens
généreux, Celui-ci n'aurait pas manqué de
me venir voir en Bourgogne, et selon toutes

@

120 REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR ***
les apparences, il m'aurait salué gravement en
langue Française et en accent étranger, à-peu-
près dans les termes du Comte de Gabalis.
La nouveauté du compliment m'aurait peut-
être surpris, mais pour peu que j'eusse marqué
de disposition à l'entendre, il m'aurait
promis merveilles. Nous verrons, poursuivit
le Marquis, ce que l'Auteur apprendra de son
Comte, mais je n'espère pas d'être fort savant
à la fin du Livre. Tous les diseurs de secrets
sont comme lui magnifiques en paroles, et
après avoir demandé mille fois, discrétion et
fidélité pour ce qu'ils ont à dire, on n'apprend
à la fin que des secrets vides, seulement propos
à repaître des imaginations vigoureuses
et spacieuses; fou qui s'y laisse prendre et
plus fou qui dépense son bien à chercher ce
qu'il ne trouvera jamais. Il manquait à Molière
une Comédie de Cabalistes, et je souhaite,
poursuivit-il en s'adressant à moi, que votre
Ami l'Auteur se soit aussi bien connu en Caractères,
il pourra beaucoup contribuer à abréger
le Catalogue des fous; mais encore, Monsieur,
me dit-il, peut-on apprendre le nom de l'Auteur,
nous pourrions peut-être mieux juger
du Livre? Les autres se joignirent à Monsieur
le Marquis, ils me firent tous la même demande.
Je m'en défendis jusques à ce qu'ils eussent
vu tous les Entretiens, et je leur demandai à
mon tour un jugement désintéressé pour mon

@

REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR *** 121
Ami. On reprit le Livre, et on ne discontinua
guère qu'on ne l'eût tout lu. Ils en étaient
charmés, et le Marquis ne manqua pas de
s'écrier que ses conjectures se trouvaient véritables:
il soutint de plus, que c'était-là le tour
qu'il fallait prendre pour jouer les Cabalistes.
de faire venir sur la Scène un de l'espèce qui
démêle bien ses imaginations. La Catastrophe
est que tous ceux qui ressemblent à cet homme
sont ridicules comme lui. Cependant un de
ces Messieurs fut de votre sentiment pour le
style sérieux, il porta à-peu-près vos raisons.
Pour moi, je suis pour l'Auteur, et je tiens
qu'un homme d'esprit qui parlera sérieusement
des chimères d'un Visionnaire, imposera
toujours à beaucoup de gens en faveur des
chimères: et loin qu'il puisse les ruiner par
une manière grave, plus les raisons qu'il portera
seront subtiles et fortes, plus elles serviront
à faire croire que celui qu'il combat
avait des raisons aussi et qu'elles sont bonnes,
puisqu'un homme d'esprit les entreprend de
toute sa force. Vous le savez, il est peu de
gens d'esprit, et de ceux-là, il n'en est presque
point, qui, dans la contestation de deux personnes,
veuille se donner la peine d'examiner
sérieusement qui des deux a raison: outre
que l'on a un penchant horrible à favoriser le
parti de ceux qui nous fournissent des doutes
sur la Religion et sur les autres vérités qui
8
@

122 REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR ***
nous intéressent beaucoup. Au-moins, je ne
doute pas que le Comte de Gabalis n'eût persuadé
beaucoup de gens, si l'Auteur lui eût
répondu, comme il le pouvait à toutes ces
imaginations fantastiques; au lieu qu'il n'y
aura que des gens faits comme lui, qui croiront
à ces peuples Elémentaires et qui leur
attribueront tous ces effets qu'il rapporte. Vous
auriez ri, si vous aviez entendu l'impertinence
qu'un Médecin me dit l'autre jour, sur
ce que le Comte de Gabalis dit que Dieu voulait
bien autrement peupler le monde qu'il
ne l'est. Je lui passerais volontiers, me dit ce
Docteur d'un ton grave, qu'Eve et toute autre
femme aurait pu faire des enfants sans que les
hommes les eussent touchées. Car je conçois
facilement que puisque fit generatio per ovum,
comme nous le voyons dans toutes les femmes
que nous disséquons, on pourrait composer
un breuvage pour faire prendre à la femme,
qui ferait descendre l'oeuf dans la matrice et
l'y conserverait tout de même que la fem.....
Je l'empêchai d'expliquer plus avant la sottise,
et je vous réponds, qu'il ne la débita pas impunément.
Vous auriez pitié, peut-être des gens,
qui comme ce Médecin, chercheraient des
raisons pour justifier des chimères, mais moi,
je crois qu'on ne saurait assez les mortifier.
Ce sont ordinairement gens pleins d'orgueil,
qui se piquent de rendre raison de toutes

@

REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR *** 123
choses et qui appuieront même, pour faire
valoir leur esprit, les opinions les plus absurdes.
Il est vrai qu'ils sont déjà bien punis,
de ne se repaître que de chimères, mais il y
a toujours de la charité de leur faire bien sentir
le ridicule de leurs visions. Il faut que je
vous confesse que je ne saurais, sans éclater
de rire, ou me mettre furieusement en colère,
quand j'entends des personnes qui cherchent
à se confirmer et à s'assurer dans les sentiments
du Comte de Gabalis; si je dissimule,
c'est pour les pousser à bout et pour voir, jusqu'où
va l'étendue de leur imagination. Je
n'en ai pas trouvé qui prît pour vérités tout
ce qu'on lit dans les Entretiens; les uns en
voulaient seulement aux Sylphes et croyaient
véritable leur commerce avec les hommes; les
autres souhaitaient avoir de la poudre solaire
de Paracelse; d'autres plus timides en demeuraient
seulement au doute, si les oracles
et les exemples de l'Ecriture qui sont rapportés
étaient bien expliqués par le Comte de Gabalis.
Le Médecin ne me parut pas donner dans
ces visions. Mais quand je lui entendis dire
sa sottise, il me souvint de ce qui m'arriva en
une rencontre que j'allai mener un de mes
Amis de Province voir les Fous des Petites-
Maisons, vous savez que les Provinciaux sont
curieux de voir tout. Un homme d'assez bonne
mine nous vint recevoir à l'entrée, quand il

@

124 REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR ***
eut appris pourquoi nous venions, il nous voulut
mener pas tous les endroits, et à chacun
il nous faisait l'histoire de la folie de chaque
fou: il continua ainsi avec toutes les apparences
qu'il avait le bon sens. A la dernière Chambre
qui nous restait à voir: Messieurs, voilà, nous
dit-il, un fou qui croit être Jésus-Christ, il faut
qu'il soit bien fou pour le croire; car moi qui
suis le Père Eternel, je n'ai point de Fils
comme lui. Ah ma foi! me dit alors le Provincial,
cet homme a aussi sa folie; j'en dis de
même au Médecin, vous condamnez un tel et
un tel de folie, mais au bout je vois la vôtre.
Mais vous, Monsieur, que penserez-vous de
ceux qui attendent avec impatience le second
volume des Entretiens? Plusieurs qui ne
savent pas les liaisons que j'ai avec l'Abbé de
Villars, ni qu'il soit Auteur du Livre, m'ont
assuré qu'on verrait bientôt paraître la suite
du Comte de Gabalis, et un de nos Conseillers
après m'avoir dit qu'on parlait de censurer les
Entretiens et de les défendre, ajouta en bon
Politique que si cela était, l'Auteur ne balancerait
plus à publier tous les secrets. A votre
avis, le Conseiller n'avait-il pas aussi sa folie
d'attendre de nouveaux secrets. Je ne lui
répondis rien, mais je lui ai souhaité depuis
que quelque Italien lui vint escroquer sa
bourse en lui promettant des secrets. Ce n'est
pas que je ne croie que le Comte de Gabalis

@

REPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR *** 125
aura mille fois plus de vogue si on le
défend que si on lui laissait son sort; mes
baise mains à Monsieur l'Abbé. Adieu, je suis,


MONSIEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
@
@




N O U V E A U X E N T R E T I E N S SUR LES SCIENCES SECRETES
Touchant la Nouvelle Philosophie
@
@


NOUVEAUX ENTRETIENS SUR LES SCIENCES SECRETES --------------------------------------------

PREMIER ENTRETIEN

Je suis* prédestiné à voir tous les ans un homme extraordinaire. Bénite soit l'Etoile
qui m'a donné cette année Monsieur le Docteur
Jean le Brun; et béni soit celui de mes
Amis ou de mes Ennemis, qui pour se divertir,
ou pour me faire insulte, m'a adressé cet
excellent homme. Tout autre que moi se serait
peut-être offensé d'un certain compliment
qu'il m'a fait d'abord; mais je ne fais jamais de
ces fautes-là. Je me trouve bien de ménager
les gens singuliers en leur espèce; un Original
est toujours d'un grand prix pour moi; et Dieu
m'a fait la grâce de reconnaître que les fols ne
sont au monde que pour donner des leçons de
sagesse. Il est vrai que j'eus un peu besoin de


*Cet ouvrage paraît trente ans après la mort de son Auteur.

@

130 NOUVEAUX ENTRETIENS
cette grâce, pour ne pas mettre à la porte
Monsieur Jean le Brun, la première fois qu'il
m'apparût. Il heurta brusquement à mon Cabinet,
et entra de même, tenant un Livre et un
bâton à une main, et ôtant son grand chapeau
de l'autre. Monsieur, me dit-il, je suis votre
serviteur: je viens tout exprès d'Irlande, pour
vous dire que vous êtes un mal-avisé. Il avait
les yeux rouges et farouches, le visage blême,
un habit noir et court, une ceinture de laine
sur sa soutanelle, une barbe particulière, et
l'air et le poil d'un dévot offensé. Monsieur, lui
dis-je fort civilement, en lui saisissant doucement
la main du bâton, avant que je réponde
à l'honnête compliment, que vous êtes venu
m'apporter de si loin, ayez la bonté de me dire
si vous êtes Cabaliste, Rabbin, ou Rose Croix.
Je suis Maître Jean le Brun, me répondit-il, le
grand Jordanus Brunus était mon Trisaïeul,
et vous êtes un mal avisé et un ignorant. Maître
Jean le Brun, répartis-je, je demeure d'accord
du second éloge; car je ne connais ni vous, ni
votre Trisaïeul: mais apprenez-moi quel sujet
vous avez de me donner le premier épithète, et
de venir du fond de l'Irlande pour me complimenter
ainsi. Pourquoi, me dit-il, m'avez-
vous donc ravi dans ce méchant Livre la
gloire que j'ai méritée? Pourquoi donnez-vous
à notre Ecolier Descartes, la gloire qui n'est
due qu'à Jordanus et à Joannes Brunus?

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 131
Pourquoi l'élevez-vous jusqu'au Ciel? Et pourquoi
dites-vous décisivement, qu'il a porté
plus de lumière à la Philosophie, qu'il n'y en
a eu jusqu'ici depuis trois mille ans? Je n'entends
rien à tout ce que vous me dites, Monsieur
Jean le Brun, interrompis-je; je n'ai fait nulle
part les Panégyriques dont vous me parlez, je
ne suis point autrement sujet à louer personne
mal à propos; et de plus quoique je n'aime
guère Aristote, je ne trouve pas que personne
se soit élevé de nos jours, qui éclaircisse
mieux la Nature qu'il l'a éclaircie: or obscurité
pour obscurité, je ne louerai jamais la nouvelle
au préjudice de l'ancienne. Comment, Monsieur,
me dit-il, en me montrant le titre du
Livre, vous n'avez pas fait ce Livre-là? Non
assurément, lui repartis-je, il ne m'appartient
pas de faire de tels essais. Et de plus, poursuivit-il,
vous n'êtes pas infatué pour Aristote?
et vous ne croyez pas que le Breton, dont il
est parlé dans ce Livre, est le plus grand Philosophe
qui ait jamais été? Pour Aristote,
repris-je, j'ai de grandes informations contre
lui; et pour Descartes, je n'ai garde de le fort
estimer, car je ne l'entends pas. Ah! Monsieur,
s'écria-t-il humblement, je vous demande donc
mille pardons de ma méprise. Un Religieux
m'avait pourtant assuré que vous aviez composé
ce Livre-ci, et m'avait donné votre nom
et votre adresse: je suis tout prêt à vous faire

@

132 NOUVEAUX ENTRETIENS
toute la satisfaction que vous sauriez désirer.
Je n'en veux pas, Monsieur Jean le Brun, lui
dis-je; réparez seulement un petit mal par un
fort grand bien, faites-moi part de votre
science et de votre amitié. Je vous les donne,
me dit-il, en mettant sa main dans la mienne.
Vous me paraissez même un sujet propre aux
grands desseins que j'ai formés dès ma jeunesse.
Votre Morale est bonne, puisque vous
souffrez les injures sans vous émouvoir, et
votre Philosophie pourra le devenir, puisque
vous n'êtes pas entêté d'Aristote. Ah! Aristote,
que tu as fait de mal aux bonnes moeurs, et
que les Conciles qui défendaient autrefois de
te lire étaient bien inspirés du Ciel! N'êtes-
vous pas de cet avis, Monsieur? Aristote
n'est-il pas pernicieux à la Moralité? Pernicieux,
répondis-je, Monsieur, du dernier pernicieux.
Et ne trouvez-vous pas le siècle,
continua-t-il, horriblement corrompu? Horriblement,
repris-je. Et ne deviendrez-vous pas
volontiers, poursuivit-il, le Disciple et le
Coadjuteur d'un homme suscité extraordinairement
par le Saint Esprit pour la réformation
générale des moeurs? Pourvu que ce
ne fût ni Luther, ni Calvin, repris-je, ni
quelque autre homme de même espèce, j'ai
assez de penchant à corriger. C'est, dit-il, la
plus louable inclination que puisse avoir un
Chrétien: il ne faut songer qu'aux moeurs,

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 133
nous sommes tous Pasteurs les uns des autres,
Dieu nous a tous chargés en particulier
du salut de notre prochain. Malheur à celui qui
ne travaille qu'à sa sanctification, et qui néglige
celle de ses frères: mais ce n'est rien
faire que de corriger des fautes particulières,
de ne s'opposer qu'en détail aux abus qui se
glissent dans la Morale; il faut aller à la
source, saper les fondements de tous les désordres,
connaître le principe de la corruption
générale et le ruiner. J'espère que Dieu m'a
réservé cette gloire; j'ai connu le mal, et j'en
ai le remède. Ah! Monsieur, lui dis-je, mettez-
moi en part de cette gloire, faites-moi connaître
ce mal, et souffrez que je vous aide à le
guérir. Je ne vois rien en vous, me répondit-il,
qui m'oblige à vous refuser ce que vous me
demandez. Ce zèle si digne de louange, que
vous me faites paraître pour la bonne Morale,
est l'effet et le manque du peu d'attachement
que vous avez pour Aristote: c'est-là le grand
point, quiconque aime Aristote ne saurait
avoir la Morale droite. Quant à Descartes, c'est
un mélancolique, plein de bonne opinion pour
ses rêveries, qui a voulu aller plus loin que je
ne voulais, et qui s'est égaré. Il a voulu ajuster
ses spéculations aux miennes et à celles de
mon Trisaïeul, et il a tout gâté. Si vous ne
l'estimez guère, vous avez raison, et si vous ne
l'entendez pas, je ne vous estime pas moins, il

@

134 NOUVEAUX ENTRETIENS
est inintelligible. La Philosophie qu'il avait
apprise de nous était claire et pure, solide et
sensible; nulle vision ne la rendait ridicule et
suspecte, et tout y était propre à réformer les
moeurs. Il ne tiendra pas à moi que je ne vous
explique tout cela, et même que vous ne soyez
admis au nombre de ceux qui prétendent, avec
l'aide de la Grâce, réformer les moeurs de ce
temps, par les principes que j'ai imaginés. Il
faut pourtant que j'aille consulter Dieu là-
dessus. Je vous prie cependant, Monsieur,
d'oublier la brusquerie que je vous ai faite en
entrant, je serai plus honnête quand j'aurai
l'honneur de vous revoir. Il voulut s'en aller,
mais je n'eus garde de le laisser échapper. Tous
ces Visionnaires qui s'érigent en Réformateurs,
et qui passent leur vie à méditer de
nouvelles Lois, une nouvelle Politique, une
nouvelle Théologie, une nouvelle Morale, une
nouvelle Philosophie, ont toujours du bon et
du ridicule. Ils ont certains intervalles lucides,
où il y a quelque chose à profiter: on rit du
reste et on admire jusqu'où se peut exalter
l'imagination d'un Homme de Lettres. Monsieur,
dis-je à Joannes Brunus, vous ne vous
en irez pas, s'il vous plaît, vous êtes fatigué de
votre long voyage, vous vous reposerez ici.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 135
voilà un petit lit de salle, où vous pourrez vous
coucher quelque temps: et pour la consultation
que vous voulez faire avec le Seigneur,
voilà un Prie-Dieu. Je vais cependant me faire
habiller: nous conférerons ensuite sur vos
saints projets, puis nous dînerons, s'il vous
plaît. Ah! Monsieur, me dit-il en m'embrassant,
il n'y a rien de si honnête que vous; j'espère
que Dieu m'inspirera de vous admettre à
l'Apostolat où il m'a appelé, allez vous habiller:
laissez moi ici pour lui demander quelle est sa
volonté. Je le laissai dans mon Cabinet.

@




DEUXIEME ENTRETIEN

Joannes Brunus fut une heure en conférence avec le Saint-Esprit: il sortit de mon
Cabinet enflammé comme un Chérubin. Vous
êtes des nôtres, mon fils, me dit-il, Dieu m'a
dit que le zèle que vous avez pour la réformation
des moeurs vient de lui; que c'est lui qui
vous a inspiré le mépris que vous faites d'Aristote;
et que c'est lui qui vous a fait entendre
que le mélancolique Descartes ne mérite pas
toute l'estime que l'Auteur de ce Livre voudrait
qu'on en fît. Sur ces trois fondements je
ne ferai point de difficulté de vous dire mes
desseins, de vous raconter mon histoire, de
vous expliquer ma Philosophie, et de vous
associer à la gloire de réformer le Monde
Chrétien. Asseyez-vous donc, Monsieur, lui
répondis-je; je vais vous écouter avec toute la
docilité dont je suis capable. Il s'assit et parla
de la sorte.
Ces derniers temps ont été féconds en Réformateurs. L'Enfer semble avoir ouvert toutes
les portes pour renverser la Nacelle de Pierre,
sous prétexte de la réparer... Dieu toujours

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 137
fidèle à la promesse qu'il lui a faite, que les
portes de l'Enfer ne prévaudront jamais contre
elle, a suscité aussi de son côté des Hommes
extraordinaires pour la sauver par les mêmes
moyens par où les Emissaires d'Enfer ont
voulu la perdre. Un véritable zèle pour une
Réformation générale a animé plusieurs grands
Personnages, à travailler par des soins infatigables
pour rétablir la pureté de la Morale
primitive: mais par un secret jugement de
Dieu, leurs saints efforts ont été inutiles. J'ai
autrefois conféré avec la plupart de ces grands
Hommes; je leur ai dit mes sentiments, ils
n'ont pas voulu me croire: je ne m'étonne pas
s'ils n'ont pu réussir. L'un d'eux voulut entreprendre
d'abord de rétablir l'ancienne vigueur
de la Discipline, et la sévérité des vieux Canons.
Son dessein a échoué: il ne fallait pas
aller ainsi ouvertement contre le torrent de la
corruption du siècle; le coeur humain veut être
autrement ménagé. Un autre d'intelligence
avec celui-là, fit une étude prodigieuse, pour
faire changer de face à toute la Théologie, pour
décréditer les Docteurs Scolastiques, et pour
substituer au raisonnement une Science de
mémoire et de collections sur les Pères. Ce
dessein était grand et bon: mais, bon Dieu,
quelle entreprise! rompre en visière aux Pédants,
aux Universités, aux Moines! Dieu
veuille avoir son âme! je lui dis un jour, que
9
@

138 NOUVEAUX ENTRETIENS
son projet manquait de prudence, et qu'il ferait
gendarmer trop de gens. Un autre fit
grand fracas avec ses railleries, sur certains
prétendus relâchements: mais outre que peu
de gens crûrent qu'il fût de bonne foi dans ses
citations, beaucoup le trouvèrent peu Chrétien;
et tous les gens de bien trouvèrent que
cette invention nuisait plus aux moeurs, qu'elle
ne pouvait leur profiter, puisque tout au
moins elle faisait savoir aux peuples jusqu'où
les Docteurs, qui leur étaient en plus grande
vénération que cet Auteur, leur permettaient
de se relâcher. Si tous ces Messieurs m'eussent
voulu croire, nous eussions mieux fait
que tout cela; mais chacun abonde en son
sens, et c'est par où les affaires de Dieu sont
très souvent retardées. Il fallait commencer
par décréditer Aristote, sans faire paraître
l'intention qu'on avait d'établir une Philosophie
opposée; ainsi sans qu'on s'en aperçût,
la Théologie et la Morale eussent nécessairement
changé de face. La chose eût été facile
en ce temps-là, je ne sais si elle le sera maintenant.
Des Disciples de ces grands Hommes,
dont je vous parlais, se sont avisés de l'entreprendre,
et ils font valoir tout de leur mieux
une nouvelle Philosophie. Comme leur intention
est bonne, et que tout cela ne tend qu'à
continuer le plan de nôtre Réformation, je
leur en saurais bon gré s'ils ne faisaient pas

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 139
deux choses. La première est d'attribuer à
Descartes la gloire d'une invention qui appartient
à mon Trisaïeul et à moi. Et la seconde
est qu'ils prennent pour argent comptant
toutes les rêveries que Descartes a ajoutées
de son chef, qui sont néanmoins toutes propres
à ruiner de fond en comble la Morale Chrétienne,
si elle n'était pas ruinée.
Ils ont grand tort en tous ces deux points, lui dis-je; mais je ne suis pas assez habile
pour démêler ce que Descartes a mêlé du sien
aux spéculations de vôtre Trisaïeul Jordanus
Brunus, de qui je ne lus jamais les Ouvrages.
Je ne sais pas même assez la Philosophie de
Descartes, pour discerner ce qu'il peut y avoir
de si contraire aux bonnes moeurs. Ce que
Descartes a pris de nous, reprit-il, est bon et
propre à notre dessein: mais ce qu'il a ajouté
est très pernicieux. Je veux vous le faire comprendre
clairement et en peu de paroles. Et
pour cet effet, il faut en premier lieu que je
vous dise mes sentiments sur la Philosophie
d'Aristote, et qu'ensuite vous demeuriez d'accord
avec moi d'un principe de la Morale
Chrétienne, sans lequel il n'y aurait point de
différence d'un Chrétien à un Païen. C'est que
la Foi est l'âme du Christianisme; elle est le
principe de tout le bien et de tout le mérite:
Or plus cette Foi souffre des contradictions,
plus elle est combattue par le raisonnement

@

140 NOUVEAUX ENTRETIENS
humain, plus elle est seule, d'autant plus elle
est méritoire, plus victorieuse, et plus triomphante.
Ce principe est admirable, m'écriai-je;
de sorte que, poursuivit-il, on ne peut rien
faire de plus ruineux à la Morale Chrétienne,
que de diminuer la gloire et le mérite de cette
Foi, en s'ingérant d'assujettir à la raison les
choses divines. II est de la gloire du Christianisme
que celui qui approche de Dieu croie
que Dieu est, c'est-à-dire, que la seule Foi le
lui apprenne. Tout raisonnement sur les choses
divines, ne fait qu'accoutumer et instruire l'esprit
à douter: S'il ne détruit pas la Foi, du
moins en diminuerait-il le mérite, s'il arrivait
que l'on trouvât une démonstration de ce
qu'on croit. Afin que la Foi ait tout son prix,
il lui faut laisser toute son obscurité, qui fait
une partie de son mérite. Ainsi l'on ne peut
rien faire de si pernicieux, que de remplir
l'esprit des jeunes gens d'une Philosophie qui
entreprend de leur prouver l'existence de
Dieu, l'immortalité de l'âme, et les autres
choses de cette nature. C'est changer le Christianisme
en Péripatéticisme, et transplanter la
Croix du Calvaire dans le Licée. O Dieu!
extirpez le Syllogisme et l'Entymème de vôtre
Eglise, et ne laissez pour tout argument, que
l'argument des choses qu'on ne voit point.
Monsieur, interrompis-je, votre Oraison jaculatoire
et votre raisonnement me font voir que

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 141
votre grand chagrin contre Aristote vient de
ce que son étrange Philosophie est propre à
prouver qu'il y a un Dieu. Vous l'avez dit, mon
fils, me dit-il, cette Philosophie est la ruine
de la Foi; il n'y a rien dans la Religion qu'on
ne puisse entreprendre de prouver par elle.
N'est-ce pas sur cette dangereuse manière de
raisonner, et par ce malheureux principe, que
le Fanatique Raymond Lulle a cru démontrer
la Trinité, et l'Incarnation; et le plus ignorant
des Disciples de cet extravagant, n'a-t-il
pas la témérité de dire, qu'il voit plus clair
que le jour dans ces mystères? Voilà le fruit
de la Philosophie d'Aristote. Déracinons de
par Dieu cet arbre maudit, et travaillons de
toutes nos forces à exterminer cette ennemi
de la Foi: je voudrais mourir pour cette querelle,
et je croirais être Martyr. Votre zèle est
admirable et singulier, lui dis-je: mais est-ce
que par votre Philosophie on ne saurait
prouver qu'il y a un Dieu, que l'âme est immortelle,
et les autres choses de cette nature? Et
n'est-elle pas en ce point aussi pernicieuse à
la Foi, que la Philosophie d'Aristote? Non,
mon enfant, reprit-il, voici en quoi Descartes
s'est égaré. Par la Philosophie qu'il a prise de
nous, on ne saurait à la vérité prouver évidemment
qu'il n'y a point de Dieu, ni que
l'âme est mortelle: mais il s'ensuit clairement
de notre système, qu'il n'est pas nécessaire

@

142 NOUVEAUX ENTRETIENS
que Dieu ait aucune part à la création, à la
conservation, et à la conduite du monde: et
pour notre âme il s'ensuit, ou qu'elle n'est pas
différente de celle des bêtes, ou qu'il n'est pas
nécessaire qu'elle ne meure point. De sorte
que le mérite de la Foi ne reçoit aucune atteinte
par cette Philosophie, et vous voyez
qu'elle n'est pas indigne d'être enseignée, ni
étudiée par des Chrétiens. Mais Descartes peu
soigneux de la gloire du Christianisme, a mêlé
des chimères Péripatéticiennes dans cette
solide Philosophie: et il a tant rêvé sur une
pensée d'Aristote, qu'il est enfin parvenu à en
faire une manière de sophisme, qui éblouit
d'abord les esprits faibles, et qui leur paraît
une démonstration claire et certaine de l'existence
de Dieu.
Voilà, Monsieur, lui dis-je, ce que j'avais trouvé de ridicule et d'impénétrable en cet
Homme. Il dit ouvertement qu'on ne peut rien
entendre dans sa Philosophie, si on ne sait
parfaitement sa Métaphysique; et cette Métaphysique
si nécessaire est toute fondée sur
cette démonstration dont vous parlez, et qui
me parut d'abord un vrai Paralogisme, qu'on
ne saurait comprendre qu'en supposant deux
ou trois fois ce qu'il faut prouver.
Il est vrai, mon enfant, repris Jean le Brun; mais ce n'est pas là le pire: ce ne serait pas
un mal fort dangereux d'avoir fait une fausse

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 143
démonstration de l'existence de Dieu; en faisant
voir cette fausseté à celui qui serait persuadé
que sa démonstration est bonne, on le
fortifierait dans la foi, et il demeurerait convaincu
de l'inutilité du raisonnement sur des
vérités plus difficiles, puisque celle-ci qui est si
plausible et qui paraît si vraisemblable aux
Païens aussi bien qu'aux Chrétiens, ne peut
être démontrée: mais le grand mal qu'ont fait
les visions dont Descartes a embrouillé la Physique
de mon Trisaïeul, c'est qu'il met d'abord
dans l'esprit de son disciple la plus dangereuse
disposition où puisse être l'esprit d'un
Chrétien, par cette supposition ridicule que
tout ce que les sens et les hommes, et la raison
même peuvent lui avoir appris, est faux ou
douteux. N'est-ce pas ressusciter la Secte dangereuse
des Pyrrhoniens, accoutumer l'esprit
à douter de tout, ou à ne cesser de douter
que par sa propre lumière; enfin se rendre
l'arbitre unique de la vérité?
Je ne sais pas, répartis-je, si, dès qu'on veut être disciple de Descartes, il faut devenir Pyrrhonien;
mais je m'aperçois bien que cette
disposition d'esprit qu'il demande est toute
propre à faire un Calviniste: à force de s'accoutumer
à n'en croire qu'à soi-même sur les
choses naturelles, et à ne rien déférer aux lumières
d'autrui, on aura la même présomption
pour les choses divines: l'autorité de la tradition

@

144 NOUVEAUX ENTRETIENS
des Pères et des Conciles ne sera pas
comptée pour grand-chose. Tout ce commencement
de Métaphysique de Descartes est assez
naturellement le précurseur de l'esprit particulier
de Calvin: ce qui fait que tous ceux
qui sont suspects parmi nous de favoriser une
bonne partie des erreurs de ce Novateur,
s'accommodent assez de cette Philosophie, et
prennent soin de l'insinuer insensiblement,
et de la substituer à celle d'Aristote.
Ceux qui favorisent Calvin, reprit Jean le Brun, pourraient encore favoriser notre Philosophie
par des raisons que l'on m'a objectées
dans mes voyages; mais comme elles sont
tirées de la Physique, je les payerai, avec l'aide
de Dieu, en disant que Dieu est tout-puissant,
et que la Physique et la Foi n'ont rien de
commun. Il n'en est pas de même de la Métaphysique.
Vous avez sagement remarqué, qu'il
est fort dangereux de la commencer par un
principe si semblable et si favorable à celui de
Calvin.
Mais ce n'est pas là tout le mal, il faut que je vous dise une petite aventure qui m'est arrivée
dans le Nord. Lorsque Descartes fit paraître
sa Métaphysique, je fus assez simple de me
servir de sa méthode contre un Manichéen.
Quoi! se trouve-t-il encore des Manichéens
au monde, interrompis-je? Beaucoup, poursuivit-il,
et de tous les Hérétiques il n'en est

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 145
point de plus opiniâtres. Je voulus donc lui
prouver l'unité d'un principe de toutes choses,
par la méthode de Descartes, de laquelle j'avais
été d'abord un peu ébloui, je l'avoue, et que je
n'avais pas encore reconnue si pernicieuse
qu'elle est. Je le priai premièrement, suivant
cette méthode, de supposer que tout ce qu'il
avait ouï dire, et tout ce qu'il avait cru vrai
jusqu'alors, était faux. Le Manichéen me regarda
à peu près comme on regarde un fol
dont on a sujet de se divertir, en entretenant
sa folie. Comment est-il possible, me dit-il, de
faire cette supposition? Dieu qui est tout-
puissant, répondis-je, ne peut-il pas avoir
voulu vous tromper par quelque raison secrète?
Mais ne faut-il pas que je suppose aussi, repartit-
il, qu'il n'y a point de Dieu, puisqu'il faut que
je suppose que tout ce que j'ai su jusqu'ici
est faux? Comment supposerai-je donc, que ce
Dieu, que je suppose qui n'est point, a voulu
me tromper? Et puis, continua-t-il, quelle
méthode de raisonner est la vôtre? vous supposez
d'abord ce Dieu que vous voulez me
prouver, ou plutôt ce principe du mal dont
vous voulez me désabuser; car si j'avais été
trompé jusqu'ici, ce ne serait sans doute que
par le principe de l'illusion et du mensonge,
aussi bien que de tous les maux qui sont au
monde. De quelque manière que vous fassiez
cette supposition, dis-je au Manichéen, faites-

@

146 NOUVEAUX ENTRETIENS
la toujours; puis faisant réflexion sur ce doute
universel de toutes choses, faites une démonstration
de votre existence, et dites: Je doute,
donc je suis. Le Manichéen sourit. Monsieur
le Docteur, me dit-il, je vous demande, s'il
vous plaît, que veut dire, je doute, car je l'ai
oublié. Serait-ce par aventure la même chose
que: je suis en doute? C'est cela même, lui dis-
je . C'est-à-dire, poursuivit-il, que vous raisonnez
savamment et ingénument que vous êtes, parce
que vous êtes: Je suis en doute, donc je suis,
est une plaisante démonstration; et tant que
vous direz, je suis, donc je suis, on ne pourra
pas vous contester que la conséquence ne soit
contenue dans l'antécédent. Je traitai de chicane
de Logique cette raillerie du Manichéen;
et dissimulant le petit embarras où j'étais,
vous avez beau plaisanter, lui dis-je, il est
certain que je pense et que je connais que je
suis, sans qu'aucun corps ait contribué à me
donner cette connaissance. Je puis connaître
en moi cette pensée, sans connaître aucun corps;
il s'ensuit donc que ma pensée n'est point corporelle,
et que moi qui pense ne suis ni corps,
ni matière; puisque le corps et la matière ne
pensent point, et ne contribuent rien à la connaissance
et à la pensée. Le Manichéen parut
peu touché de tout cela. Avant que de répondre
à votre démonstration si impliquée, me
dit-il, il faudrait premièrement que nous fussions

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 147
convenus de bien des choses, sur lesquelles
j'ai peur que vous n'ayez guères médité.
Car sans m'arrêter à contester, que, lorsque
vous dites, je doute, ou je suis, ce je signifie
d'abord un certain composé de corps et d'âme,
et que vous ne pouvez vous connaître sans
connaître ces deux choses: autrement ce qui
fait le je, le moi, la personne, ne serait précisément
que l'âme, dont le corps ne serait que
la prison, ou la demeure, ou le Navire, comme
disaient les Platoniciens, et le corps ne serait
pas une partie essentielle et physique de
l'homme; nous ne conviendrons pas peut-être
aisément ce que c'est que pensée, et il n'est
pas si évident que vous croyez que l'on puisse
penser sans corps. C'était un consentement de
la Synagogue et des premiers Chrétiens aussi
bien que de la Secte de Platon, que les Intelligences
et que les Anges sont matériels.
Selon cette ancienne Théologie, ou Philosophie,
la pensée n'est qu'une très subtile partie
de matière, mue en certain sens par une moins
subtile. Il paraissait aux premiers Docteurs
si peu éloignés de la matière de pouvoir penser,
que Tertullien n'a pas cru faire injure à la Divinité,
de dire qu'elle était matérielle; et notre
Docteur Manés n'a point déterminé le contraire.
Quoiqu'il en soit de ces Questions si difficiles,
je mets en fait qu'il n'y a point d'homme
vivant qui comprenne pleinement et sans

@

148 NOUVEAUX ENTRETIENS
aucune obscurité ce qu'il dit, quand il dit, je
pense; et qui soit évidemment assuré qu'il
penserait comme il fait, si tout ce qu'il y a de
matériel en lui était anéanti, et même si les
organes étaient troublés, ou disposés d'une
autre façon; ce qui fait qu'il ne peut juger
sans hésiter, que sa pensée ne dépende pas
essentiellement de la disposition de la matière,
et qu'elle ne soit telle quelle est, parce que la
disposition des organes est telle.
Je vous avoue, mon fils, poursuivit Jean le Brun, que ce Manichéen m'embarrassait fort.
Cependant comme j'en voulais venir à la
démonstration de Descartes pour l'existence
de Dieu: Il n'est pas temps, lui dis-je, de réfuter
maintenant les imaginations de Platon, et
des Rabbins; non plus tout ce que peuvent
avoir écrit les premiers Chrétiens, pour attirer
les savants Païens au Christianisme, par quelque
conformité de Philosophie. Mais supposons
que je pense que Dieu est, toutes les
créatures ensemble étant infiniment moins parfaites
que cet Etre, dont j'ai l'idée infiniment
plus parfaite qu'elles: il est certain qu'elles
n'ont pu me donner cette idée, car la cause
doit être autant ou plus parfaite que l'effet. Il
n'y a donc qu'un Etre ou plus parfait que cette
idée, qui peut me l'avoir donnée, et cet Etre
si parfait est Dieu. Le Manichéen était rêveur
et triste durant tout ce discours. Etes-vous

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 149
fâché, lui dis-je, que je vous dessille les yeux,
et que je vous montre qu'il y a un Dieu. Hélas!
je m'afflige de ce que votre démonstration ne
prouve rien; je désirerais de tout mon coeur
qu'elle fût solide, car la doctrine du grand
Manés serait incontestable. Je dirais comme
vous à tous ceux qui ne sont pas de ma
croyance: j'ai l'idée du principe de tout le mal,
d'un Etre souverainement mauvais, comme
vous avez l'idée du principe de tout le bien et
d'un Etre souverainement bon, nulle chose du
monde n'est assez mauvaise pour m'avoir donné
l'idée d'un principe infiniment méchant, comme
nulle chose du monde n'est assez bonne pour
vous donner l'idée d'un principe infiniment
bon: Ainsi s'il était nécessaire qu'un être infiniment
bon produisit votre idée, il serait
nécessaire qu'un être infiniment méchant
produisit la mienne; mais l'une et l'autre de
ces preuves ont deux grands défauts. Premièrement,
elles supposent que ce n'est pas la nature
de l'entendement de ramasser en une
seule idée une multitude d'objets. Cependant,
il ne faut autre chose que ranger tout ce qu'il
connaît sous de certaines idées générales et
universelles, et réduire tant d'êtres différents à
une certaine unité. Il voit dans le monde une
diversité de maux et de choses mauvaises, il
les assemble et les range sous une idée universelle
du mal; et cette idée universelle est

@

150 NOUVEAUX ENTRETIENS
infinie, parce qu'elle est fondée sur une infinité
de maux particuliers: ainsi on a l'idée
du mal infini, sans qu'il soit nécessaire que ce
mal infini existe pour produire en nous son
idée. De sorte que, comme ce ne serait pas
par ce raisonnement que je voudrais prouver
un principe du mal, vous ne pouvez aussi vous
en servir pour prouver votre principe du bien.
Outre ce défaut que je viens de remarquer,
continua ce Manichéen, votre démonstration
en a un deuxième qui est sans réplique; c'est
qu'elle suppose qu'on peut avoir l'idée d'une
chose finie et limitée, plutôt que l'idée d'une
chose qui n'est ni finie ni limitée, et qu'on
peut connaître plutôt le fini. Cependant, dire,
qu'une ligne est finie, c'est dire qu'elle n'est
pas infiniment étendue; comme dire qu'elle
est infiniment étendue, c'est dire qu'elle n'est
point finie. De là viennent ces axiomes si communs
et si raisonnables, que la science des
contraires est la même, et que les choses relatives
ne peuvent être connues l'une sans l'autre;
c'est pourquoi l'idée de l'infini est aussi
naturelle et aussi proportionnée à notre entendement,
que l'idée de ce qui est fini.
Vraiment m'écriai-je, je n'ai rien à vous dire, si vous ne tenez pas nos conventions. Vous me
venez parler de contraires, de relatifs et
d'axiomes, avant que nous ayons découvert
s'il y a des contraires et des relatifs, et contre

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 151
la supposition que nous avons faite que tous
les axiomes quels qu'ils puissent être, sont
faux et impertinents, sur tout s'ils sont d'Aristote.
Mon ami, me dit mon Manichéen, vous
avez été le premier à rompre le marché, je
vous ai laissé passer les causes et les effets sans
vous obliger à m'en faire un long Traité qui
vous eût peut-être fatigué, et qui vous eût
assurément empêché d'achever aujourd'hui
votre beau sophisme.
Je ne vous ai point querellé de ce que vous ne vous êtes pas tenu vous-même dans la supposition
que vous m'avez proposée, parce que
j'ai bien vu qu'il était impossible de s'y tenir.
Car notre raison se forme insensiblement sur
les différentes idées que les sens nous présentent
dès notre enfance, et sur les diverses
expériences que nous faisons de la vérité ou de
la fausseté de ces idées. Il est impossible que
nous fassions un raisonnement d'un peu longue
haleine, que par le secours de ces idées
que nous avons reconnu être raisonnables:
ainsi il est impossible de supposer de bonne
foi que tout ce que le sens et l'expérience nous
ont dit est faux; et je défie aucun homme du
monde de faire un raisonnement juste, en se
tenant rigoureusement dans cette fantasque
et peu naturelle supposition.
Je tins la meilleure mine que je pus avec ce Manichéen: Je lui dis qu'il serait damné,

@

152 NOUVEAUX ENTRETIENS
qu'Aristote et Platon seraient l'instrument de
sa réprobation; et qu'au reste, je voyais que
la prière était l'unique épée qu'il faut employer
contre les Hérétiques. Je le quittai pour m'aller
mettre en oraison; mais à vous dire le vrai,
j'étais si inquiet sur tout ce que cet homme
m'avait dit, et si scandalisé de ma Métaphysique,
que lorsque je fus devant Dieu; j'employai
moins de temps à le prier pour la conversion
de ce Manichéen, qu'à le consulter
touchant la validité de la démonstration que
j'avais entreprise, et touchant la solidité de
ma métaphysique. Ce fut alors, ô Seigneur!
Auteur adorable et Consommateur de la Foi,
que vous me fîtes cette grâce, et que vous
répandîtes sur mon esprit cette lumière admirable,
que toutes les preuves métaphysiques
et naturelles sur l'existence de Dieu, sur l'immortalité
de l'âme et sur les autres choses de
cette nature, sont plus propres à égarer, qu'à
persuader, et que le plus grand service qu'on
puisse rendre à la Foi, et le plus agréable
sacrifice qu'on puisse faire à la Croix de JESUS-
CHRIST, c'est de lui immoler toutes ces audacieuses
Philosophies, qui ont l'insolence de
porter leurs enthymèmes téméraires jusques
dans l'essence de Dieu. Voilà donc, Monsieur,
lui dis-je, la grande raison pourquoi Joannes
Brunus renonce juridiquement à l'audacieux
Aristote, et même à la Métaphysique de Descartes.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 153
Mais comment pourrez-vous insinuer
la gloire de la Foi, la Physique de Descartes
ou de votre Trisaïeul Jordanus, puisque Descartes
a prétendu qu'on ne la pouvait entendre
sans le secours de la Métaphysique et ses
belles démonstrations de l'âme et de l'existence
de Dieu? Comme Descartes, me
répondit-il, n'avait pas en vue la réformation
générale des moeurs et qu'il ne voulait que
faire paraître la force de son esprit, il n'a pas
dédaigné de marcher sur les traces d'Aristote
qu'il méprisait si fort, et croyant pouvoir fortifier
et déguiser tout ensemble une vieille et
faible démonstration par un nouveau tour, il
a cherché à se signaler et a voulu s'emparer
de l'admiration de ses Lecteurs par la hardiesse
de ses principes et de la méthode. Mais Dieu
qui fuit toujours les superbes qui le cherchent,
a confondu celui-ci, et a permis que les démonstrations
prétendues aient plus rebuté de
gens de sa Physique, qu'ils n'y en ont attiré.
Et certes, ce n'était pas pour prouver les choses divines que cette Physique a été inventée.
Je vois bien maintenant que ce n'est pas
pour cela que Dieu a permis que je l'aie comprise;
aussi je n'ai garde ni de la commencer
par là, ni de la faire aboutir là. Je ne veux
point de l'admiration de mes Disciples au préjudice
de la Foi et de la morale chrétienne.
J'ai par la grâce de Dieu un moyen plus sûr
10
@

154 NOUVEAUX ENTRETIENS
et plus naturel de faire admirer d'abord ma
Physique, et d'en donner une merveilleuse
curiosité.
Quoi! Monsieur, lui dis-je, vous pourrez vous passer dans votre Physique de prouver
ou de supposer qu'il y a un Dieu! Assurément,
repartit-il, je puis même supposer tout
le contraire, et il n'est aucunement nécessaire
que je fasse aucune mention de Dieu, ni pour
la création, ni pour la conservation, ni pour
la conduite du monde. Je vous dirai bien plus;
mais il ne faut pas trop publier ceci à cause
des Moines et des Chaperons. Je suis parvenu
par la grâce de Dieu à comprendre qu'il
est assez facile de prouver avec cette Physique,
qu'il n'est pas nécessaire que l'âme soit immortelle
et spirituelle, ni qu'il y ait un principe
spirituel qui gouverne le monde: de sorte
qu'un Chrétien imbu de cette Physique, ne
saurait perdre la gloire et le mérite de la Foi,
puisqu'il ne saurait trouver de quoi appuyer
aucune des choses qu'il croit. Il sera même
tous les jours en état de remporter de nouvelles
victoires, puis que cette Physique
pourra lui fournir en tous et par tout des raisons
contre ce qu'il croit. Loué soit Dieu,
m'écriais-je jusqu'où va le zèle des serviteurs
de Dieu, quand il est selon sa science! Il porte
même à inventer et à favoriser des Sectes
contre l'existence de Dieu. Vous aviez raison,

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 155
Monsieur, de dire que vous aviez un moyen
sûr pour vous emparer de l'admiration de vos
Disciples. On vous admirera jusqu'à l'étonnement,
et presque jusqu'au scandale.
Ce ne sera point, continua-t-il, parce que je viens de vous dire, que je me ferai admirer
à toutes sortes de gens. Je n'en parlerai qu'aux
esprits solides et bien Chrétiens; pour les
autres je me contenterai de les enchanter par
un nombre infini de choses rares, singulières,
inouïes, étonnantes, inimaginables, et pourtant
évidentes dont notre Physique est remplie.
Je proposerai en gros toutes ces choses
extraordinaires; et il est impossible qu'on n'en
soit enchanté, et qu'on n'ait pas une avidité
extrême d'en entendre le détail et les preuves.
Enchantez-moi donc, Monsieur, lui dis-je, et
parcourez en gros toutes ces merveilles, en
attendant que vous m'en expliquiez un jour le
détail.
Volontiers, me dit-il; mais Monsieur, vous devez savoir que l'oraison mine un peu le corps,
et que les longs discours philosophiques affaiblissent
un peu l'estomac. Il me semble
que vous m'aviez proposé de me donner à
dîner: Ah! il est vrai, m'écriai-je, Monsieur
Jean le Brun, allons-y donc.

@




TROISIEME ENTRETIEN.

Monsieur Jean le Brun dîna sans parler: Je remarquai qu'il était extraordinairement
altéré. Après le repas il dit grâces longuement,
puis s'approchant du feu: Si nous avions de
la foi, s'écria-t-il, comme un grain de moutarde,
nous n'aurions pas besoin de manger et de
tant boire; car il est écrit, que l'homme juste
vit de la foi et de la parole de Dieu; la foi
nourrit quarante jours, Elie et Moïse. Je crois,
lui dis-je, Monsieur, que, quand le Fils de
l'homme viendra, il ne trouvera guères sur la
terre de cette foi nourrissante. La Morale est
grandement relâchée, et les plus dévots ne
haïssent pas la bonne chère. C'est que la foi est
modique, reprit Jean le Brun: pour moi, je ne
mange pas beaucoup par la grâce de Dieu, et
ne bois guère que par inadvertance et par
distraction. Comme d'ordinaire j'ai la tête remplie
de quelque grand dessein, et que mon
esprit est appliqué ou à Dieu ou à quelque
affaire de Dieu, la nature qui ne veut rien
perdre prend son temps et se conforte à la dérobée,

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 157
pour pouvoir ensuite soutenir les travaux
que lui impose la grâce et la foi. Toutes
choses se tournent en bien à ceux qui aiment
Dieu. Je pense, mon enfant, que le peu que
je viens de boire me rend bien plus propre à
philosopher. Je souhaite, Monsieur, qu'il soit
vrai de dire à cette fois que la vérité est dans
le vin.
Philosophons donc, me dit-il. Quel est, à votre avis, le principe des choses naturelles,
et la première matière de tout ce que nous
voyons? Un Comte Allemand, répondis-je, qui
avait beaucoup de votre air et de vos manières,
excepté qu'il faisait profession de vivre
sans manger et boire, en appliquant sur le
nombril un certain lut de sapience, m'enseignait
l'an passé fort dévotement, comme vous
faites, que la lumière est le premier sujet dont
toutes choses sont faites. C'était un fat et un
ignorant, reprit Jean le Brun, car il n'y a
point de lumière. Il n'y a point de lumière,
m'écriai-je? Non, me dit-il. Comment, poursuivis-je,
la lumière n'est pas répandue en l'air
à l'heure qu'il est? Non, dit-il en élevant la
voix. La lumière, continuai-je, n'est pas un
corps ou une qualité, ou un être ramassé dans
le Soleil? Non, non, s'écria-t-il, il n'y a ni lumière,
ni corps lumineux; c'est une vieille
erreur. Ceci commence fort bien, lui dis-je, et
qu'est-ce donc que ce Soleil que nous voyons,

@

158 NOUVEAUX ENTRETIENS
et ce je ne sais quoi que nous appelons lumière?
Ce que vous appelez lumière, vous
autres ignorants, répondit-il, n'est qu'une pensée
de l'âme raisonnable, dont l'homme seul
est capable, car les bêtes ne voient point cette
lumière: un lynx et un chien ne voient pas
plus qu'une taupe; et pour le Soleil que vous
appelez grossièrement un corps lumineux, ce
n'est qu'un tourbillon de poussière qui pirouette
rapidement autour de son centre, et
qui pirouettant agite l'air d'une certaine manière;
l'air agité vient aussi pirouetter d'une
certaine manière et affecter les muscles des
yeux et la rétine, et alors notre âme à point
nommé produit cette pensée qu'elle voit un
corps lumineux: mais, vive Dieu, il n'y a point
de lumière; et quand Dieu dit dans la Genèse,
que la lumière soit faite, c'était à dire qu'un
grand tourbillon de poussière et de limailles
de matière s'assemble en cet endroit, qu'elle
pirouette de telle et telle manière jusqu'à nouvel
ordre.
Ce Commentaire de l'Ecriture, lui dis-je, est-il tiré de quelque Rabbin? Point du tout,
dit-il, les Rabbins n'ont que des visions creuses,
et ceci est appuyé solidement sur des démonstrations
de Mécanique, si belles, si naturelles
et si nécessaires, que pour vous en parler
franchement, il est tout à fait inutile de supposer
que Dieu se soit aucunement mêlé de

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 159
toute cette affaire, de la production du Soleil,
de la prétendue lumière qui l'environne, et de
tout le reste des choses: et si l'Ecriture ne
nous apprenait que Dieu a travaillé sept jours
pour la production du monde, nous lui eussions
permis de se reposer dès l'aurore du premier
jour, et nous l'eussions tenu quitte de tout
travail, pourvu qu'il nous eût créé comme il a
fait une matière divisible à l'infini, en petits
corpuscules en forme de dés et de vis.
En vérité, Monsieur, m'écriai-je, je suis bien aise de vous avoir fait donner de bon vin, car
il vous échauffe admirablement l'imagination.
Vous m'admireriez bien autrement, continua-
t-il, si je vous prouvais qu'il n'est même nullement
nécessaire que Dieu se donne la peine
de créer cette matière, et qu'il est incompréhensible
qu'elle ne soit pas d'elle-même
telle qu'elle est; mais je crois qu'il est à propos
de différer encore un peu à vous expliquer
l'essence de cette matière; cela nous engagerait,
peut-être, à quelque digression épineuse
et qui appliquerait trop notre esprit, ce qu'il
faut éviter soigneusement après la réfection,
de peur que la digestion n'en soit troublée, car
il n'est pas besoin d'altérer sa santé pour philosopher.
De sorte que pour ne point sortir de
ce que ma Physique a d'agréable, je me contenterai
de vous faire remarquer qu'il est évident
et clair comme le jour, que ces dés dont

@

160 NOUVEAUX ENTRETIENS
je vous ai parlé pirouettant nécessairement
autour de leurs centres, et se frottant les uns
contre les autres, il a été inévitable qu'il se
soit fait une infinité de raclures, lesquelles
s'assemblant en divers endroits, ont composé
par-ci par-là divers tourbillons de raclure et
de poussière. Ces tourbillons tournant continuellement
autour de leur centre, font ce que
nous appelons Soleil et Etoiles. Mr. Jean le
Brun, lui dis-je, ne faites-vous jamais la méridienne,
et n'avez-vous pas accoutumé de dormir
après dîné? Pardonnez-moi, dit-il, c'est une
bonne pratique que plusieurs serviteurs de
Dieu observent. J'irai me coucher dans quelque
temps, si vous voulez me le permettre. Allez,
Monsieur, allez-y donc tout maintenant. Je
veux pourtant encore vous expliquer la suite
de la formation du monde; et après vous avoir
dit quelque chose du Ciel, vous expliquer
encore un petit échantillon de l'histoire de la
terre, dans laquelle nous vivons. Car il n'appartient
qu'à moi et à Descartes d'être les Historiographes
de la nature, et de savoir le détail
de toutes les aventures de la matière. Sachez
donc, mon fils, que la terre a eu l'honneur .
autrefois d'être un beau Soleil et un assemblage
lumineux de limailles étincelantes, qui
pirouettait aussi glorieusement que ce tourbillon
que nous voyons et qui éclairait quelqu'autre
terre et quelqu'autre certain monde

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 161
particulier: mais une certaine fumée s'étant
élevée d'un autre certain endroit, comme il
nous est fort facile de le démontrer mécaniquement,
elle fit autour de ce tourbillon de
lumière une certaine croûte obscure, opaque
et impénétrable, qui enveloppa ce tourbillon
et l'empêcha de pirouetter à son ordinaire, ou
du moins de faire pirouetter l'air qui l'environnait,
de sorte que ne pouvant plus demeurer
en cette place, et faire la fonction de Soleil, il
fut obligé de sortir du tourbillon où il était et
d'errer sans situation fixe et déterminée dans
les espaces immenses de l'Univers, jusqu'à ce
qu'ayant trouvé le moyen d'entrer dans ce
grand tourbillon qui compose le monde que
nous habitons, il s'arrêta parmi les Planètes,
et devint Planète lui-même: car notre Histoire
mathématique et philosophique nous apprend
que toutes les Planètes sont des terres toutes
pareilles à celle-ci et arrivées en ce monde
de certains autres mondes lointains où elles
avaient l'honneur de pirouetter lumineusement
et de faire la fonction de Soleil. Je n'ai
pas encore bien déchiffré par les lois de la
mécanique ce qui est arrivé à toutes ces
Planètes depuis qu'elles sont entrées dans
notre monde. Mais voici les véritables aventures
de notre terre, et celles des autres terres
sont apparemment de même. Quand elle fut
entrée dans ce tourbillon, quatre autres certaines

@

162 NOUVEAUX ENTRETIENS
croûtes vinrent tenir compagnie à cette
croûte susdite qui enveloppait le tourbillon des
raclures, et elles s'agencèrent les unes sur les
autres, à peu près comme les peaux d'un oignon
sont arrangées. Nous sommes encore en
grand souci, et nous ne pouvons pas bien
démontrer de quoi la plus basse de ces croûtes
est composée: je crois pourtant être parvenu
à découvrir que c'est d'une infinité de corpuscules
en forme de vis, qui sortent incessamment
et sans jamais s'épuiser, et viennent
circuler en ovale dans l'air; d'où nous tirons
en temps et lieu la raison démonstrative pourquoi
l'aimant attire le fer, car les vis se vont
insinuées dans le fer à point nommé, sans s'embarrasser
aucunement les unes les autres, et
sans entrer en aucun autre corps, de sorte
qu'elles attirent mécaniquement le fer. Je
tiens donc que cette première croûte est le
premier magasin de ces vis admirables. La
seconde était une masse de tous les métaux et
des pierreries. La troisième était un assemblage
de corpuscules en forme d'aiguilles qui
composaient un grand corps liquide comme
l'eau. Quant à la quatrième et dernière croûte,
elle était un peu dure et suspendue en forme
de voûte, comme à peu près la croûte d'un
pâté. Il arriva donc par succession de temps,
que cette espèce de pâté de lumière s'étant
séché, fendu et crevassé par l'ardeur du Soleil,

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 163
se brisa enfin en mille et mille pièces.
Jugez le beau spectacle que ce fut aux yeux
de Dieu et des Anges, et combien fut épouvantable
le fracas et le tintamarre qui se fit
alors; cela me réjouit quand j'y pense, et il me
tarde extrêmement que mon âme ait le plaisir
après la mort de voir arriver la même aventure
à ce Soleil qui nous éclaire, lorsqu'il aura
contracté les croûtes susdites, comme la mécanique
nous montre qu'il ne peut éviter de
les contracter. Je prie Dieu seulement, et
faites-en de même, s'il vous plaît, mon fils, tous
les jours en vous levant et en vous couchant,
que cette affaire n'arrive pas au Soleil, et qu'il
ne vienne point ainsi avant notre mort; car
comme il est, suivant le calcul qu'on a fait,
plusieurs centaines de fois plus grand que la
terre, il nous tomberait dessus, et nous entraînerait
avec lui dans quelqu'autre tourbillon,
ce qui serait le moyen de faire mourir
sans confession le genre humain.
C'était, peut-être, par cette raison, interrompis-je, que les premiers Chrétiens, au rapport
de Tertullien, désiraient ardemment la fin du
monde, et demandaient à Dieu de hâter le
jour du Jugement, ils craignaient assurément
que le Soleil ne contractât cette croûte fatale.
Je ne sais pas s'ils le craignaient, dit Jean le Brun; mais je vous assure que tous ceux
qui sont dans nos principes en tremblent de

@

164 NOUVEAUX ENTRETIENS
peur, d'autant plus que certains Astronomes
ont eu d'assez bonnes Lunettes pour remarquer
de certaines taches dans le Soleil qui
font conjecturer qu'assurément cette malheureuse
croûte se forme déjà. Voilà, lui dis-je,
un point admirable pour la Morale, je le veux
marquer, s'il vous plaît, sur mon Agenda, afin
d'en intimider les pécheurs quand je prêcherai.
Appuyez bien là-dessus, continua-t-il; les
choses merveilleuses frappent l'imagination; et
quand l'imagination est gagnée, ont fait bien
du chemin, et on arrive bientôt au coeur. Mais
pour continuer l'histoire des aventures de la
terre: lorsque sa dernière croûte s'entr'ouvrit
et se crevassa, les débris de ce fracas effroyable
tombèrent irrégulièrement, confusément et
pèle mêle les uns sur les autres: Il fut donc
nécessaire qu'une grande partie se trouvât ensevelie
dans l'eau, et laissât paraître la croûte
liquide que nous appelons la mer. D'autres
parties s'accumulant les unes sur les autres,
il en résulta une masse élevée, qui est ce que
nous habitons. Sur cette masse se sont assemblés
des corpuscules en divers sens et dans
toutes les situations imaginables, et il s'en est
composé fortuitement un nombre infini de
machines différentes, que nous appelons fleurs,
plantes, arbres, qui nous paraissent vivre,
croître et mourir. Et une infinité de machines
bien plus merveilleuses, qui outre cela semblent

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 165
sentir et connaître, et qui en effet ne
sentent, ne connaissent et ne vivent non plus
que cette Horloge qui sonne trois heures, qui
m'avertit sans savoir ce qu'elle fait, qu'il est
temps que j'aille dormir. Allez, Monsieur, dormez
au nom de Dieu, lui dis-je.
Comme il passait dans mon cabinet, deux des plus grands Philosophes du siècle, à qui
Dieu et la connaissance profonde et rare de
la plus fine Mathématique, ont donné de belles
lumières contre les imaginations de Descartes,
vinrent pour me voir; ils entrevirent en entrant
la figure et le chapeau de Jean le Brun.
Quelle espèce d'homme entreteniez-vous là,
Monsieur, me dirent-ils en riant? Parlez bas,
Messieurs, leur dis-je; car c'est un Serviteur
de Dieu, suscité extraordinairement pour la
réforme de la morale et des moeurs de l'Eglise.
Il me fait l'honneur de m'associer à son Apostolat,
et dans peu de jours nous allons mener
par un beau chemin les probabilités et toutes
les imaginations licencieuses, qu'on appuie si
faiblement par la manière de philosopher du
faible Aristote. Mais nous prouverez-vous du
moins, me dirent-ils, par votre nouvelle méthode,
qu'il faut s'habiller extravagamment
comme fait cet homme, et se distinguer d'abord
par un habit et des manières fantasques,
d'entre ceux qui ne sont pas de votre parti?
Ce sont minuties, répondis-je, que nous

@

166 NOUVEAUX ENTRETIENS
n'avons encore pu traiter à fonds: nous avons
commencé par le solide, et nous n'avons encore
touché que le principe fondamental de la
Morale.
Nous avons enfilé une belle carrière, et mon nouveau Maître me donnait des lumières
rares; mais l'oraison lui ayant affaibli l'estomac,
il m'a demandé à dîner: durant le repas
une distraction lui étant survenue, mon Apôtre
s'est enivré par inadvertance, et il y a une
heure qu'il me dit des choses si faibles, que
vous et moi sommes fort heureux que l'heure
de la méridienne soit arrivée, sans quoi vous
couriez risque d'être régalés d'une extravagante
conversation. Nous sommes tous accoutumés,
repartirent-ils, à ouïr extravaguer des
Réformateurs. Paris en abonde: Mais encore
que vous disait celui-ci, quand il vous parlait
de bon sens, et quel est son grand principe?
Le mérite et la pureté de la Foi, répondis-je,
l'inutilité et même le danger de la raison
humaine, le mépris de tout ce qui s'appelle
preuve métaphysique, et une profonde aversion
pour le téméraire Aristote, et pour l'impudence
des Théologiens Scolastiques, qui
sur les principes de ce Païen, entreprennent
à la honte et à la diminution de la Foi, de
prouver qu'il y a un Dieu, que l'âme est immortelle,
et les autres choses de cette nature,
comme si le plus grand esprit de ce siècle

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 167
n'avait pas été obligé d'avouer de bonne foi
qu'il ne se sentirait pas assez fort pour trouver
dans la nature de quoi convaincre un Athée.
Cette imagination est plaisante, dirent ces Messieurs, mais elle n'est pas nouvelle; je
connais bien des gens qui en sont frappés. Ce
bel esprit dont vous parlez s'était mis cette
vision dans la tête, et il avait entrepris de concert
avec un grand nombre de beaux esprits
comme lui, de faire un Livre pour établir ce
beau principe, qu'on ne peut prouver par aucune
raison naturelle, ni l'existence de Dieu,
ni l'immortalité de l'âme, ni aucune vérité
divine, et que toutes les raisons naturelles
qu'on en peut alléguer, ne font qu'égarer l'esprit.
Ce grand Homme dédaignait même les
démonstrations métaphysiques que Descartes
en a faites, quoi qu'il en approuvât beaucoup la
Physique. Il ne voulait que des preuves morales,
c'est-à-dire qu'il devait résulter de tout
son Livre, que moralement parlant l'âme est
immortelle; de sorte que cette espèce de
preuves ne convainquant point l'esprit, la Foi
conservait toute son obscurité et toute sa difficulté,
et par conséquent toute sa gloire et
tout son mérite.
C'est à peu près le jargon et l'intention de mon Docteur Mr. Jean le Brun, qui repose là-
dedans: mais il enchérit encore par-dessus ce
bel esprit; car outre qu'il ne veut pas d'une

@

168 NOUVEAUX ENTRETIENS
Philosophie qui puisse prouver les vérités de
la Foi, Dieu lui en a révélé une qui détruit de
fond en comble les vérités capitales et les
mystères essentiels du Christianisme, de sorte
que la foi aura bien plus de gloire et plus de
mérite quand elle demeurera ferme et inébranlable,
malgré les démonstrations physiques
dont cette nouvelle Philosophie en renverse
tous les points. Est-il au monde, dirent
ces Messieurs, un homme assez fol pour
former ce projet insensé? Mais quelle est
encore cette Physique terrible, qui veut établir
la Foi en la ruinant? Je n'en sais rien encore,
répondis-je, Monsieur Jean le Brun m'en a
entretenu durant le dîner, ou a prétendu m'en
entretenir; mais il m'a dit des choses si bizarres,
que j'ai crû que le vin les lui inspirait.
Car où est l'homme de sens rassis, qui s'aviserait
de vouloir expliquer comment le Soleil,
les Astres, la Terre, les Animaux et le Monde
entier ont été formés par le mouvement nécessaire
et inévitable d'une infinité de dés
invisibles? Ah! c'en est assez, interrompirent-ils,
nous voyons bien de quelle Secte est
ce Monsieur Jean le Brun; ce qu'il vous a dit
dans le vin, il vous le dira de même quand son
vin sera cuvé. Il est du nombre de ces Serviteurs
de Dieu qui font profession de dire que
la Philosophie de Descartes a de grandes difficultés
pour la Religion; et cependant quoi

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 169
que ce dût être une raison insurmontable à
toute personne tant soit peu Chrétienne pour
rejeter cette doctrine, ils l'autorisent et la
font valoir de toute leur force. Ils sollicitent
ouvertement pour en éluder la condamnation:
ils la font apprendre à leurs jeunes neveux et
aux enfants de leurs amis; et s'ils trouvent
quelque chose de faible dans les écrits de cet
homme, ce n'est que la démonstration qu'il a
faite de l'existence de Dieu; car selon eux un
bel esprit ne saurait trouver dans la nature
de quoi convaincre un Athée. Mais pour la
Physique de Descartes, elle est toute à leur
gré, comme vous l'a sans doute dit votre Jean
le Brun, parce qu'elle est toute propre à conserver
à la Foi toute son autorité. Je ne connais
assez, répliquai-je, ni la Philosophie de
Descartes, ni les Serviteurs de Dieu dont vous
me parlez, pour juger si vous avez bien raison
de dire ce que vous dites. Mais Maître Jean le
Brun et ces gens-là sont animés par un même
esprit; et s'ils sont inspirés de mettre en crédit
la même Philosophie, je serai instruit avant la
fin du jour de tout le fin de leurs projets. Car
Dieu a dit à M. Jean le Brun de ne me rien
taire. Nous allons donc vous quitter, interrompirent-ils
pour donner lieu à cet Apôtre
de vous catéchiser sur sa doctrine, et de vous
instruire sur sa Mission; et afin que vous ayez
le temps de parcourir, avant qu'il se réveille,
11
@

170 NOUVEAUX ENTRETIENS
deux Traités contre la Philosophie de Descartes,
dont l'un est en forme de Lettre, et
l'autre est intitulé la Connaissance des bêtes;
cette lecture vous disposera à mieux pénétrer
la doctrine de votre Docteur. Je les remerciai
de leur présent: ils s'en allèrent, et je lus ces
deux Ouvrages. Ils sont tous deux forts et bien
écrits.

@




QUATRIEME ENTRETIEN.

Peu de temps après, Monsieur Jean le Brun se réveilla. Dieu soit loué, mon fils, me dit-il
en passant dans ma chambre. Dieu soit béni,
qui veille pour le salut de ses serviteurs quand
ils dorment, et qui vient éclairer les vapeurs
du sommeil par les lumières de sa grâce.
Dieu vous parle-t-il aussi quand vous dormez,
lui dis-je? Quelquefois, reprit-il; mais pour
aujourd'hui il ne m'a pas parlé en personne, il
m'a seulement envoyé un Ange de paix pour
m'annoncer sa volonté, et pour m'ordonner de
me réconcilier avec Mr. Descartes. Avec
Descartes, m'écriai-je, Mr. Jean le Brun! Cet
Ange prétendu est un esprit de ténèbres, transfiguré
en Ange de lumière. Nullement, repartit-il:
Apprenez, mon enfant, comme je l'apprends
aujourd'hui, à ne précipiter jamais votre jugement,
et à ne condamner personne sans l'entendre.
A peine ai-je été endormi, que l'Ange
de paix s'est présenté à moi, tenant par la
main Mr. Descartes: Embrassez-vous Serviteurs
de Dieu, a-t-il dit, et il a disparu. M. Descartes
m'a embrassé avec beaucoup de respect,

@

172 NOUVEAUX ENTRETIENS
et ensuite il s'est amplement justifié sur
toutes les plaintes que je pouvais faire contre
lui. C'était un habile homme, mon fils, et peu
de gens pénètrent ses intentions et entendent
sa doctrine. Je lui ai reproché d'abord qu'il
avait entrepris de diminuer la gloire et le
mérite de la Foi, en prouvant l'existence de
Dieu et l'immortalité de l'âme, en supposant
que Dieu est l'auteur du mouvement de toute
la matière. Il a fort bien répondu à ce reproche,
et je suis très content de lui. Il est certain,
comme il me l'a fort bien dit, qu'il faut, quand
on fait un Livre, ménager les esprits faibles
autant que contenter les esprits forts. Lorsqu'un
esprit faible voit qu'on tâche de prouver
les vérités de la Foi, il prend cela pour argent
comptant, et ne se défie de rien; mais un
esprit fort démêle facilement dans un Livre
ce qu'on y a mis pour les faibles ou pour lui,
et il distingue facilement le nécessaire du
politique. Il était de sa prudence d'éblouir
d'abord les Moines et leurs partisans par un
sophisme sur l'existence de Dieu, et par une
supposition spécieuse, qu'il est seul moteur
de la matière. On se met par-là à couvert de
la persécution de ces faux Chrétiens, qui ne
peuvent souffrir qu'on fasse servir la Philosophie
à conserver l'obscurité de la Foi, et qui
veulent opiniâtrement qu'on accorde toujours
la Religion avec la raison. Cependant un

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 173
esprit fort pénètre assez là-dedans, et ne prend
que ce qui est écrit pour lui, sa Foi demeure
pure et inviolable dans toute son obscurité, et
il ne trouve rien dans la nature qui puisse
convaincre un Athée quand il est fortifié par
une Physique aussi claire et aussi convaincante
que celle de Jordanus Brunus, et que
Mr. Descartes a été inspiré du Ciel de mettre
en son jour. Vous croyez donc, Monsieur Jean
le Brun, que votre Philosophie est propre à
conserver la gloire et le mérite de la Foi, en
empêchant qu'aucune raison naturelle ne
puisse confirmer les vérités divines. Assurément,
répondit-il, la Foi remportera tous les
jours de nouvelles victoires: cette Philosophie
lui opposera à tout moment des démonstrations
physiques contre tous les mystères.
Ah! Monsieur, lui dis-je, faites donc triompher
ma foi, et armez un peu ma raison, afin
que je croie les mystères avec tout le mérite
que peut avoir un esprit fort. Vous êtes trop
bien intentionné pour la réformation de la
Morale, me répondit-il, pour n'être Chrétien
que comme les esprits faibles. Voici donc de
quoi il est question. Premièrement il n'est pas
vrai que, si Dieu n'était pas le Créateur de
toutes choses, il n'en serait ni le Conservateur,
ni la fin. Vraiment, lui dis-je, Dieu n'est notre
fin, que parce qu'il nous a créés pour lui, et il
ne peut conserver le monde que parce qu'il

@

174 NOUVEAUX ENTRETIENS
l'a pu créer. Mais pensez-vous, reprit-il, que
Dieu ait pu créer la matière, ou du moins
qu'il soit nécessaire que Dieu l'ait créée?
Sans doute, lui répondis-je. Vous ne savez
donc pas, ajouta-t-il, que l'étendue, c'est-à-
dire, la longueur, la largeur et la profondeur,
est l'essence de la matière. Quand cela serait,
repris-je, s'ensuivrait-il que Dieu ne l'a pas
créée. Oui, repartit-il, parce-qu'il s'ensuivrait,
qu'il est impossible d'imaginer un moment où
cette matière n'existe point; et voici le petit
raisonnement que je fais, auquel il n'y a certainement
point de réponse. Il faut dire nécessairement
qu'une chose existe, quand on ne
peut en aucune manière concevoir qu'elle
n'existe point: or est-il qu'on ne peut en
aucune manière concevoir que la matière
n'existe point. Pourquoi non, interrompis-je?
Il est impossible que devant que le monde
fût créé, cet espace que le monde occupe ne
fût point. On ne peut pas ne point concevoir
cet espace. Or il est impossible de concevoir
cet espace sans concevoir une longueur, une
largeur et une profondeur; cette longueur,
cette largeur et cette profondeur, c'est l'essence
de la matière. Concluez, mon fils, et jugez s'il
est nécessaire que la matière ait été créée. Je
vois bien, Monsieur, répartis-je, que suivant
cette définition de la matière il n'y a que la
foi qui en puisse persuader la création, parce

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 175
qu'il n'y a que la foi qui puisse persuader que
de toute éternité il n'y a point eu d'espace, ou
que cet espace n'a point été long, large et profond.
Faites donc un acte de foi, mon fils,
reprit-il, sur la création de la matière, et commencez
au nom de Dieu à faire triompher
votre foi, de Praxeas, d'Hermogene, et des
Platoniciens, à qui la raison démontrait aussi
que la matière est éternelle; mais à qui la
lumière de la grâce n'inspirait pas qu'elle est
créée malgré la démonstration. Mais quand
bien la matière serait éternelle, lui dis-je, s'ensuivrait-il
qu'elle n'est point créée, et Dieu ne
pourrait-il pas l'avoir créée de toute éternité?
Puisqu'il est impossible, répondit-il, de comprendre
que l'espace n'existe point, encore que
Dieu ne le crée pas, il s'ensuit clairement de
deux choses l'une, ou que Dieu n'a pas créé
cet espace, ou qu'il ne l'a pas créé librement.
De sorte que vous avez à faire un second acte
de foi sur la liberté dont Dieu a créé le monde,
et il faut croire malgré la raison qu'il l'a créé, et
qu'il l'a créé librement. Cela s'entend en général
de la matière du monde; car pour tout ce
que nous voyons, il n'est nullement nécessaire
que Dieu se soit mêlé de le faire ainsi.
Il est impossible, comme Mr. Descartes l'a
fort bien expliqué, que suivant les lois de la
mécanique, le monde ne se soit formé de
lui-même tel qu'il est, et vous avez trop d'esprit

@

176 NOUVEAUX ENTRETIENS
pour ne pas comprendre après ce que je
vous ai dit, que la supposition que Mrs. Descartes
fait que Dieu a créé une certaine quantité
de mouvement et de repos dans la matière,
moyennant quoi on peut démontrer
mathématiquement la nécessité de la production
de toutes les machines que nous voyons:
vous avez trop de discernement, dis-je, pour
ne vous pas apercevoir que cette supposition
n'a été faite que pour se mettre à couvert de
l'importunité des Moines, qui ne peuvent
souffrir qu'on explique les choses naturelles
sans y mêler Dieu: cependant il est clair que
cette supposition est inutile et ridicule, et
Mr. Descartes mérite une grande louange
d'avoir eu l'humilité de dire une sottise pour
contenter les petits esprits. Car qui ne voit
que la matière étant essentiellement longue,
large et profonde, ses parties le sont aussi;
et qu'une longueur, une largeur, et une profondeur
égale, faisant un dé ou un corps
cubique, il est impossible que ce corps cubique
n'ait quelque poids et ne tende en bas, et
qu'ainsi tous ces corps cubiques se rencontrant,
ils ne se meuvent les uns les autres en
plusieurs sens; et qu'enfin par le différent
assemblage qui résulte de leur mouvement, il
ne résulte des corps de différentes figures et
des machines diverses. Monsieur, interrompis-je,
j'ai peur que vous ne ressuscitiez la

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 177
Philosophie d'Epicure et de Démocrite, ce
qui serait odieux pour la Morale. Vous savez
que les Epicuriens étaient accusés d'être
Athées; et parce qu'ils ne croyaient point de
Dieu ni d'âme raisonnable, ils mettaient assez
raisonnablement le souverain bien dans la
volupté. Cependant tout leur Athéisme n'était
fondé que sur certains atomes de figure irrégulière,
qui se mouvant de biais, produisaient
aussi bien que vos dés tous les corps différents
que nous voyons; et ainsi Epicure
n'avait besoin pour expliquer la nature, ni
d'un Dieu qui formât le monde, ni d'une Providence
qui le gouvernât. Il n'y a point de différence,
répondit Jean le Brun, entre cette
Philosophie et la nôtre pour le fonds des
choses. Car, comme vous voyez, qu'importe à
la Religion et à la Foi que les parties de la matière
soient carrées ou irrégulières, qu'elles
se meuvent de biais ou perpendiculairement,
ou en rond, pourvu que l'un ou l'autre arrive
nécessairement, et qu'il en résulte des machines,
sans qu'il soit besoin de recourir à une
Divinité, ni à rien de ce qui s'appelle esprit ou
âme spirituelle? Mais la Philosophie d'Epicure,
quoiqu'elle soit très propre à combattre
les vérités divines et à conserver l'obscurité
de la Foi, n'est pas si propre au dessein que
nous avons de réformer l'Eglise, parce que,
comme vous avez fort bien dit, elle est odieuse

@

178 NOUVEAUX ENTRETIENS
à la Morale Chrétienne, et fort décriée chez
les Pères. Celle de Mr. Descartes est mieux
notre fait, elle a la grâce de la nouveauté, ce
qui est un grand article pour la réformation:
et de plus, elle est encore plus propre à conserver
l'obscurité de la Foi, que n'est la Philosophie
d'Epicure; car il y a deux différences
considérables entre Epicure et nous. Epicure
admet le vide, et nous soutenons qu'il est
impossible. Qu'est-ce que cela fait à la Foi,
interrompis-je? Vraiment si le vide était possible,
reprit-il, vous voyez bien que tout ce
que nous avons dit de l'éternité et de l'indépendance
de la matière, serait renversé. Il n'y
aurait qu'à mettre devant la création du
monde le vide au lieu de l'espace. Ah! je le
comprends, repris-je, un Epicurien n'est assurément
pas si contraire à la Foi qu'un Chrétien.
Non, par la grâce de Dieu, poursuivit-il;
cela se voit encore dans l'autre différence qu'il
y a entre Epicure et nous. Il met que les parties
de la matière sont indivisibles, et nous
soutenons qu'elles se peuvent toujours diviser
jusqu'à l'infini. De sorte qu'il nous est incomparablement
plus facile qu'à Epicure de composer
le Soleil, les Etoiles et les Planètes, des
limailles des corps cubiques, qui se frottent
ensemble, et de montrer par les règles de la
mécanique, que ces parties si divisées de la
matière, s'assemblent nécessairement en tourbillon;

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 179
au lieu qu'Epicure est obligé de dire
que tout l'assemblage de la matière se fait
fortuitement, ce qui est absurde et inconcevable.
Or la Foi a bien plus de gloire et de
mérite de s'élever au-dessus d'une raison
nécessaire, et d'une démonstration de Mathématique,
qu'elle n'en aurait dans le système
d'Epicure. Il résulte, Monsieur, lui dis-je, de
tout ce que vous venez de m'expliquer, que,
lorsque Descartes suppose que Dieu a créé la
matière, qu'ensuite il l'a divisée en dés et en
cubes, qu'il a agités en divers sens, chacun
autour d'un centre, et tous autour d'un cercle
commun, après laquelle supposition cet incomparable
Philosophe consent que Dieu ne fasse
plus rien, et prend à prix fait de déduire évidemment
par des règles nécessaires de Mécanique
et par des conséquences infaillibles,
tous les effets de la Nature: il résulte, dis-je,
que ce sage et politique Philosophe n'a mêlé
Dieu dans son raisonnement, que pour ménager
les Moines et que ses Disciples ne l'y
mêlent, comme lui, que pour ménager Rome.
Vous le prenez bien, reprit Jean le Brun; il
est certain que Jordanus mon trisaïeul et
Monsieur Descartes, n'ont eu dans l'esprit
qu'une grande émulation contre Epicure, et
une envie très forte d'expliquer mieux que lui
tous les effets de la Nature, et la formation,
l'ordre et la durée du Monde, sans avoir besoin

@

180 NOUVEAUX ENTRETIENS
de recourir à Dieu, mais seulement par la
seule matière. Car si Monsieur Descartes eût
parlé de Dieu de bonne foi, et non point par
considération et par crainte; et s'il avait crû
seulement que celui qui vit éternellement a
créé dans le temps toutes choses ensemble,
pourquoi se fût-il avisé de se tourmenter à
chercher par les règles de la Mécanique, si
les parties de la matière tournant autour d'un
centre sont des limailles, et s'il est nécessaire
que ces limailles s'assemblent en tourbillon,
et fassent le Soleil? Si ce Soleil doit contracter
une croûte opaque, et aller ensuite errer par
l'Univers? Tout ce soin et tout ce détail lui
eût paru inutile et ridicule, s'il eût été certainement
persuadé que la chose ne s'est pas
passée de la sorte, et que Dieu a produit toutes
choses par une seule parole: mais nous qui
sommes animés par un esprit de réformation,
nous disons les mêmes choses que lui par un
meilleur motif que le sien: ce qu'il a dit par
vanité ou par jalousie contre Epicure, et
même ce qu'il a dit par la crainte des Moines,
nous le disons par le zèle de Dieu, et par
l'amour d'une pure et primitive morale; c'est
pourquoi quand nous parlons aux faibles,
nous mêlons Dieu dans notre discours, persuadés
que les Esprits forts verront que nous
ne l'y mêlons que ad honores, et qu'ils ne perdront
rien du mérite de leur foi, puisqu'ils

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 181
comprendront bien qu'en bonne Physique il
n'est aucunement nécessaire de l'y mêler; car
où est le bon Esprit qui ne verra pas que
Monsieur Descartes se moque des Capuces et
Chaperons, et élude ironiquement les censures
des Facultés; quand pour sauver la foi
d'un Moteur, il suppose que Dieu a créé dès le
commencement une certaine quantité de mouvement,
et une certaine quantité de repos, et
qu'il a divisé l'un et l'autre aux diverses parties
de la matière, lesquelles s'entreprêtant ce
mouvement et ce repos, en sont un commerce
et un échange continuel d'où résultent tous
les différents effets, tous les changements, la
production et la ruine de toutes choses?
Quand nous voyons qu'une boule en pousse
une autre, c'est que cette boule qui pousse,
prête à l'autre une partie du mouvement que
Dieu lui a donnée, et que cette boule poussée
prête à celle qui la pousse une partie de son
repos; et par ce troc mutuel du présent
que Dieu leur a fait, la boule qui prête le
repos se meut, et celle qui prête le mouvement
s'arrête. A votre avis n'est-ce pas
une burlesque ironie, et les Moines ne sont-ils
pas bien simples de prendre tout cela pour
argent comptant, comme s'il n'était pas plus
qu'évident qu'une meule de moulin, par exemple,
suspendue d'un fil d'archal tombe d'elle-
même par son propre poids, dès que le fil est

@

182 NOUVEAUX ENTRETIENS
dénoué, sans qu'elle emprunte d'ailleurs son
mouvement, et sans prêter son repos à quoi
que ce soit. Vous voyez bien que, tant que
l'existence de Dieu, ou la nécessité de sa Providence
dépendra de savoir si cette meule de
moulin tombera d'elle-même, ou si elle demeurera
immobile, il ne faudra pas avoir
beaucoup de pente à l'Athéisme pour conjecturer
qu'il n'est pas nécessaire que Dieu ait
créé en particulier un être appelé mouvement,
sans lequel cette meule ne tomberait pas à
terre. Pour peu qu'on ait de penchant à l'irréligion,
on aimera mieux dire que c'est la nature
de cette grosse masse de tendre en bas par son
propre poids, que d'avouer qu'il est nécessaire
qu'il y ait un Dieu qui la précipite et qui lui
fasse prêter le repos qu'elle a à quelque être
voisin.
Ce prêt de mouvement et de repos, répondis-je, est fort extravagant et fort burlesque.
Descartes voulait assurément jouer les esprits
faibles, quand il a fait créer ces deux êtres.
Il s'est attendu que tout esprit raisonnable
trouvant en cette supposition une contradiction
manifeste, pénétrerait facilement le motif
pourquoi on la fait, car, ou cet être est matière
lui-même, et en ce cas il aura la même indifférence
au mouvement et au repos que la
matière même, et ce serait l'inconvénient que
l'on craindrait le plus. Que si l'on dit que c'est

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 183
un mode ou une façon d'être de la matière,
il est clair que c'est encore une fiction pour
amuser les simples; car, ou ce mode est en
effet une même chose avec la matière, ou
non: si ce n'est pas la même chose, c'est donc
un esprit: si c'est la même chose, n'est-il pas
ridicule de penser qu'une chose se puisse
prêter, le diviser et le communiquer à une
autre, c'est-à-dire, devenir une autre chose sans
cesser d'être ce qu'elle est. De deux boules,
par exemple, dont l'une pousse l'autre, si le
mouvement est la même chose avec celle qui
pousse, il s'ensuit qu'en communiquant à
l'autre son mouvement, elle se divise d'elle-
même, et donne une partie de soi-même, laquelle
partie devient ensuite une même chose
avec la boule poussée; de sorte qu'il se
ferait toujours dans la Nature une transsubstantiation
continuelle et une transmigration
d'être en être, et de substance en substance,
plus incompréhensible qu'aucun mystère de
la Religion, puisqu'une chose se changerait
en une autre chose, sans cesser d'être ce qu'elle
est; par où il est constant que Descartes n'a
pas mêlé de bonne foi dans sa Philosophie
cette création de deux êtres, mouvement et
repos.
Non, mon fils, me dit Jean le Brun, en m'embrassant, avec la grâce de Dieu le mérite
de la Foi ne sera jamais diminué par aucune

@

184 NOUVEAUX ENTRETIENS
apparence de la nécessité de cette création
particulière de ces êtres, mouvement et repos.
Que les Moines cherchent s'ils la trouveront
dans la Genèse; qu'ils y cherchent, dis-je, si
le repos est autre chose que la cessation du
mouvement, et s'il n'est pas vrai que la matière
a d'elle-même un mouvement qui lui est
naturel. Ce qu'il faut seulement observer,
c'est de ne lui pas attribuer un mouvement
bizarre, comme fait Epicure, qui suppose
qu'elle se meut de biais; il faut seulement
supposer qu'elle se meut en bas par son propre
poids, et en rond autour de son propre centre,
parce que c'est le mouvement qui demande le
moins d'action, et par ces deux mouvements si
naturels et si nécessaires, on explique la composition
mécanique de toutes les machines
que nous voyons.
Je vois bien, Monsieur, lui dis-je, que tout ce que vous dites est raisonnable; mais
comme c'est une chose odieuse de dire
qu'un homme n'est pas de bonne foi, et de
plus comme il est fort malhonnête de ne
dire pas nettement ce qu'on pense en Philosophie,
sur tout sur le chapitre des choses
Divines, j'ai peur que la Morale ne recevrait
pas un fort grand secours, si nous
nous érigions en Philosophes de mauvaise
foi, et s'il fallait que nos Disciples fussent
toujours en garde pour pénétrer quand

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 185
nous parlerions en Philosophes, ou quand
nous parlerions en Politiques. C'est pourquoi
il me semble qu'il serait bon de laisser
croire, à ceux qui le voudront croire ainsi,
que nous disons de bonne foi qu'il y a un
Dieu qui s'est mêlé de la création, et qui
s'applique à la conservation de toutes choses;
et pourvu que cela ne serve pas trop à la
confirmation des vérités du Christianisme,
je ne vois pas qu'il y ait beaucoup d'inconvénient,
puisque la Foi conservera tout
son mérite, et la Morale toute sa pureté.
Vous avez raison, mon fils, reprit-il, aussi
avons-nous mis bon ordre, qu'encore qu'on
prenne à la lettre tout ce que nous disons
de la nécessité d'un premier Moteur, une
partie des vérités de la Foi, bien loin
d'être confirmées sont très évidemment combattues,
sans parler de quantité de conséquences
bizarres et ridicules qui s'ensuivent
de là: car pensez-vous, par exemple,
mon fils, que, lorsqu'un petit enfant a fait
un château de cartes, il soit au pouvoir de
tous les Anges du Ciel, et de tous les
Démons de l'Enfer de le renverser? Ceci
serait curieux, répondis-je, qu'ils ne le
pussent point. Ils ne le peuvent pas assurément,
poursuivit-il; et quand tous les Démons
de l'Enfer, et tous les Anges du Ciel s'uniraient
ensemble, le château de cartes subsisterait,
12
@

186 NOUVEAUX ENTRETIENS
supposé qu'il soit vrai de bonne foi
que Dieu soit l'Auteur du mouvement et du
repos. Le petit enfant, interrompis-je, est
donc plus puissant que tous les Anges et que
tous les Démons, puis qu'il renverse en
soufflant son petit château qu'ils ne sauraient
abattre. Non, mon ami, vous perdez les
étriers, et vous ne vous tenez pas ferme dans
le principe supposé. Si Dieu est uniquement
l'Auteur de l'être appelé mouvement, il en
est uniquement le Conservateur, il lui appartient
uniquement de le continuer, puisque
la conservation est une création et une production
continuelle; donc c'est à Dieu et non
pas à l'enfant à renverser immédiatement le
château de cartes. Quoi! lui dis-je, l'enfant
qui souffle ne le renverse pas? Non vraiment,
répliqua-t-il. Et qu'est-ce donc que le souffle
fait, répliquai-je? Il fait signe à Dieu de renverser
le château, répondit-il; car Dieu a fait
un pacte avec soi-même de toute éternité, de
renverser ce château de cartes, toutes les
fois que ce petit enfant lui en ferait le signe
en soufflant. Ainsi quand un boulet de canon
est tiré contre un moulin-à-vent, ce n'est ni le
feu, ni le boulet qui abat ce faible moulin:
voici philosophiquement comme l'affaire se
passe. Le Canonnier fait signe à Dieu avec
sa baguette d'allumer l'amorce dans le bassinet,
et Dieu l'allume: l'amorce allumée fait

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 187
signe à Dieu d'allumer la poudre qui est dans
le canon et Dieu l'allume: la poudre allumée
fait signe à Dieu de pousser le boulet, et Dieu
le pousse: le boulet poussé fait signe à Dieu
de pousser l'air, cet air poussé de pousser la
muraille; et Dieu fait tout cela pour exécuter
le pacte éternel qu'il a fait d'être ponctuel à
tous ces signes: et voilà le moulin abattu
philosophiquement, mon fils.
Mon Père, cette Philosophie n'est-elle point la Théurgie, ou la Magie blanche des
Anciens, qui opérait, dit-on, toutes ces merveilles
par des pactes faits immédiatement
avec Dieu, et par des signes que ces Mages
lui faisaient, et qui leur tenaient lieu de culte
et d'enchantement tout ensemble? Je n'aime
pas, me dit-il, d'entendre parler de ces curiosités,
et je crois que toutes ces traditions
Théurgiques sont fabuleuses; quoi qu'il en
soit, il est certain que la nature ou la matière
peut être assez ingénieusement appelée une
savante Magicienne, qui par les signes différents
qu'elle fait à Dieu, par les différentes
situations où elle se trouve, oblige Dieu de
produire tous les différents mouvements que
nous voyons.
Je ne trouve pas cela trop ingénieux, lui dis-je, cela est burlesque à la vérité; car
puisque Dieu est uniquement l'Auteur de
tout le mouvement, il serait Auteur aussi de

@

188 NOUVEAUX ENTRETIENS
toutes les différentes situations de la matière,
et ce serait lui par conséquent qui se ferait
signe à lui-même de ce qu'il aurait à faire.
Cette manière de philosopher est aussi ridicule
que le serait un homme, qui à toutes les
actions qu'il voudrait faire gesticulerait, et se
ferait cent signes à soi-même pour exprimer
son dessein; ce serait un homme à peindre,
et je me réjouirais bien d'un Arlequin comme
celui-là.
Mon enfant, me dit Jean le Brun, ce ne serait pas grand-chose, si cette Philosophie
sur le mouvement n'était que ridicule; ce
qu'il y a de bon et d'heureux, c'est qu'elle est
manifestement hérétique de plusieurs côtés;
car selon ce que nous venons de dire, Dieu
est immédiatement et uniquement Auteur de
tous les effets; ce n'est pas le feu qui brûle,
c'est Dieu à la présence du feu: ce n'est pas
l'homme qui remue sa main, c'est Dieu seul,
et cela est depuis longtemps condamné par
Saint Thomas, comme faux, comme dérogeant
à la divine Sagesse, comme renversant l'ordre
de l'Univers, ôtant à toutes choses leurs propres
effets, et détruisant sans ressource tous
les jugements que portent nos sens. Outre
cela, mon fils, cette opinion ruine admirablement
la liberté, puisqu'elle ôte absolument
à l'homme le domaine sur ses propres
actions, en quoi la liberté consiste.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 189
Ce serait, lui dis-je, une grande affaire, si nous pouvions aussi exercer la Foi touchant
la liberté. Vous allez voir, poursuivit-il, si la
Foi d'un homme imbu de notre Physique n'a
pas un grand combat à rendre sur ce point-là.
Pourquoi faut-il dans notre Physique que
Dieu soit l'Auteur du mouvement de ma main
quand je la remue, parce que, répondis-je, le
mouvement de la matière n'a pas pu être
produit au commencement que par Dieu
même, et que c'est à celui qui donne l'être à
une chose de la conserver? Ainsi Dieu ayant
donné l'être au mouvement, c'est à lui seul à
le conserver dans la matière. Vous avez bien
parlé, me dit-il; donc Dieu est l'Auteur immédiat
et unique de tous les mouvements de
notre volonté, et notre âme n'y a pas plus de
part que la matière en a eu au mouvement.
Comment, répliquai-je, prouveriez-vous cette
conséquence? Fort clairement, répartit-il:
Aristote, Saint Thomas, Saint Anselme, et
généralement tous les Auteurs qui ont parlé
en Philosophes, ou en Catholiques, ont supposé,
ou démontré, que Dieu a dû nécessairement
donner le branle à notre volonté, et
produire lui seul le premier mouvement, ou
la première action qu'elle sentit en elle. Raisonnez
maintenant, et dites: Tout mouvement
ne peut être continué que par celui qui l'a
commencé: Dieu seul a pu commencer le

@

190 NOUVEAUX ENTRETIENS
mouvement de notre volonté, donc Dieu seul
peut continuer de la mouvoir. Selon cela, répliquai-je,
nous ne sommes pas libres; jamais
Luther n'a si bien combattu la liberté que
votre Philosophie, et ce sera l'effet d'une Foi
épurée, et fort détachée du raisonnement et
de l'apparence, lorsque vos serviteurs croiront
être parfaitement maîtres de leurs actions;
d'autant mieux, mon fils, poursuivit-il,
que nous expérimentons à toute heure, qu'il
nous vient inopinément cent pensées et cent
désirs auxquels la raison n'a point de part, et
qu'aucune délibération ne précède; il paraît
assez naturel de dire qu'ils sont produits en
nous par quelque agent extérieur qui ne peut
être que Dieu; et si vous faites réflexion que
l'essence de l'âme est de penser toujours et
d'être dans un mouvement continuel, il est
clair que celui qui commence le mouvement
est celui qui le continue.
Les Théologiens et les Philosophes Catholiques vous diront pourtant, Monsieur,
que l'âme conjointement avec Dieu est la
cause physique de nos actions, tant des mouvements
du corps que du mouvement de
l'âme. Nous ne pouvons dire cela, reprit-il,
sans convenir avec eux de deux choses, et il
faut bien s'en garder. Premièrement, qu'un
esprit puisse agir sur la matière: et en
deuxième lieu, que l'âme soit unie physiquement

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 191
au corps. Est-ce que votre Physique,
interrompis-je, leur contesterait ces deux
choses? Si cela était, je prévois bien de
grands inconvénients contre la Foi. Tant
mieux, reprit-il, et je le sais bien: c'est pourquoi
il faut toujours soutenir que tout mouvement
vient de Dieu par préciput; qu'il n'appartient
qu'à lui qui l'a commencé, et que
c'est à lui de le continuer; et que l'âme, les
Anges, les Diables, ne sauraient agir contre
un corps, parce qu'étant des Esprits, ils ne
peuvent que penser et connaître: or penser
et connaître ne font aucune impression, et ne
peuvent produire aucun mouvement dans la
chose connue.
Les Moines sont donc bien ignorants, lui dis-je, de s'imaginer qu'un Ange enleva par
un cheveu le Prophète Abacuc, pour porter
de quoi dîner à Elizée. Ignorance crasse, répondit
Jean le Brun, tous les Anges ensemble
n'eussent pu faire dresser un cheveu d'Abacuc,
c'était Dieu même qui faisait tout cela, à
la présence et à la prière d'un Ange. Mais il y
a encore ici une petite raison occulte, que je
vous dirai bien, si vous voulez. Ne voyez-vous
point que de cette proposition si raisonnable,
qu'un Esprit ne peut que penser et connaître,
et qu'il est contre sa nature de produire aucun
mouvement local, il s'ensuit assez naturellement
que plus un Esprit est pur, plus il est

@

192 NOUVEAUX ENTRETIENS
éloigné de la matière, et moins il est propre
à la mouvoir: ainsi Dieu étant le plus pur de
tous les Esprits, il est évident qu'il pense plus
simplement que tous les autres, et qu'il peut
moins que tous les autres agir sur la matière;
par où vous voyez en combien de façons un
Chrétien imbu de notre Philosophie, est
obligé de captiver son entendement à l'obéissance
de la Foi, seulement pour cette vérité
que Dieu a créé et gouverne le Monde. Je
vous avais prié, Monsieur, dis-je, de ne toucher
plus à cela, et de supposer toujours un
Dieu et sa Providence. Eh bien, me dit-il,
j'aurai désormais cette complaisance pour
vous, quelque difficile qu'il soit de le supposer
toujours dans nos Principes, la Foi aura
assez de victoires à remporter ailleurs. On
n'est pas Chrétien parce qu'on croit un Dieu,
et une Philosophie qui en prouverait l'existence
ne diminuerait pas extrêmement la
gloire de la Foi Chrétienne. Mais une Philosophie
qui prouverait la possibilité de l'Incarnation:
ah ce serait celle-là qui serait
pernicieuse au Christianisme et à la Morale,
parce qu'elle diminuerait le mérite de la Foi
dans un mystère qui est le fondement de la
Religion.
Dieu vous aurait-il encore inspiré, m'écriai-je, de ruiner l'Incarnation par votre Philosophie?
Assurément repartit-il, Dieu m'a

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 193
fait cette grâce, que nos Principes posés, ma
raison me démontre l'impossibilité de l'Incarnation,
et voici sur quoi je me fonde: suivant
ce que nous avons dit l'âme n'est pas unie au
corps, de telle sorte qu'elle puisse être la
cause des actions et des mouvements du
corps. Supposé que Dieu en soit l'unique Auteur,
tout ce qu'on peut dire pour expliquer
l'union de l'âme au corps, c'est que Dieu a
établi un certain rapport entre le corps et
l'âme, et qu'il a fait un pacte que toutes les
fois qu'il arriverait un tel mouvement au
corps, il produirait une telle pensée dans
l'âme; et que toutes les fois que l'âme penserait
de telle manière, il se produirait dans le
corps un tel mouvement. Ainsi quand Dieu
agite l'air, après avoir allumé la poudre dans
un pistolet, et qu'à l'occasion de cet air agité
il émeut certains petits nerfs qui viennent
répondre à la glande pinéale, il exécute le
pacte qu'il a fait de produire dans notre âme
cette pensée qui s'appelle ouïe, ou sentiment
du son; ainsi quand notre âme pense que le
corps marche, suivant cette manière de penser
que nous appelions volonté, à l'occasion de
cette pensée Dieu ébranle la machine du
corps, et fait mouvoir les ressorts et les nerfs
qui servent à marcher, et voilà comme se doit
entendre l'union de l'âme avec le corps.
Voilà qui est fort Philosophique, interrompis-je,
@

194 NOUVEAUX ENTRETIENS
c'est-à-dire, fort contraire à la Religion,
et fort injurieux à Dieu. Extrêmement, reprit-il,
extrêmement. Dieu merci, je vous aime
bien, de ce que vous pénétrez d'abord les
choses; car vous voyez, sans doute, que Dieu
est l'Auteur et la cause unique et immédiate
de tous les mouvements sales et déshonnêtes
qui préviennent la raison et la volonté, et qui
affligent l'âme du juste. Dieu, tout pur qu'il
est, selon ces Principes, est l'unique Ministre,
et l'Exécuteur unique des plus infâmes et des
plus abominables désirs: en un mot, la seule
cause physique et véritable des plus noires
actions des hommes.
Je vois bien qu'il s'ensuit de-là, répondis-je, que l'union du corps et de l'âme n'est qu'une
union morale, et que l'âme n'est qu'une cause
morale des actions du corps: car un Bachelier
me disait l'autre jour, que les Théologiens
qui sont d'avis que les Sacrements ne sont que
les causes morales de la Grâce, expliquent
cette affaire de cette sorte. Ils disent que Dieu
a résolu de produire la Grâce dans notre âme,
toutes les fois que le Ministre du Sacrement
fera tels et tels signes extérieurs, avec les
conditions requises, et alors ces signes sont
censés être les causes morales de la Grâce.
Ainsi quand un Fantassin s'enfuit de la tranchée,
épouvanté par le bruit du canon, la
glande pinéale fait signe à Dieu de produire

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 195
dans l'âme de ce Fantassin cette pensée qui
s'appelle peur, et cette pensée fait signe à
Dieu de mouvoir les nerfs, les muscles et les
tendons du Fantassin d'une certaine manière,
et de le faire fuir à toutes jambes.
Fort bien, me dit Jean le Brun, et par là il s'ensuit clairement que l'âme n'est que la
cause morale des actions du corps. Je suis
fâché qu'un certain grand Partisan de Descartes
n'eût plus de raison qu'il n'en avait
dans une certaine distinction qu'il m'apporta
là-dessus, car on tirerait de sa distinction une
fort bonne démonstration contre une certaine
vérité de la Religion. Il disait qu'une cause
devait être appelée cause physique, lorsque
Dieu à un certain signe, produisait toujours
un certain mouvement dans le cours ordinaire
de la nature; mais que, lorsqu'un mouvement
est produit par une institution singulière et
extraordinaire, le signe, à l'occasion duquel
ce mouvement est produit, doit être appelé
cause morale. Plût à Dieu que cela fût vrai,
il serait d'un bien plus grand mérite qu'il
n'est, de croire que l'âme raisonnable est spirituelle;
car Dieu s'étant obligé, dans le cours
ordinaire de la Nature, de produire toujours
l'âme raisonnable toutes les fois que l'embryon
sera formé, et que la matière sera dans
telle et telle disposition, il est clair que la
matière ainsi disposée serait la cause physique

@

196 NOUVEAUX ENTRETIENS
de l'âme raisonnable, et qu'un Esprit ne
pouvant être l'effet d'un corps, il faudra chercher
ailleurs que dans la spiritualité, l'essence
de l'âme et la raison de son immortalité.
Mais en quoi faites-vous consister, lui dis-je, la différence de la cause physique et de
la cause morale? Je n'en sais point d'autre,
reprit-il, et je n'en cherche point, parce que je
souhaite qu'il ne s'en puisse trouver que
celle-ci. La Foi n'en serait pas mieux; car
outre les difficultés susdites, elle en aurait
encore assez d'autres à surmonter. Par
exemple, ma raison pourrait me dire quand il
lui plairait, que mon âme est physiquement
unie avec le Saint-Esprit; car ne m'est-il pas
libre d'expliquer la Grâce par une union toute
pareille à celle dont nous parlions tout à
l'heure, et de bons Théologiens ne l'ont-ils pas
expliqué ainsi? Monsieur, interrompis-je, ne
vous embarquez pas dans les mystères de la
Grâce et pour cause; mais souvenez-vous
qu'il y a assez longtemps que vous êtes en digression:
vous m'aviez, ce me semble, proposé
de parler de l'Incarnation. Ah! il est
vrai, reprit-il, mais je n'en suis pas si éloigné
que vous pensez. Cette façon dont nous avons
expliqué l'union de l'âme raisonnable avec le
corps nous y mène naturellement. Vous vous
souvenez bien que les Pères et toute l'Eglise,
après Saint Athanase, ou tel autre que ce

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 197
soit, qui est l'Auteur du Symbole qui porte son
nom, expliquent l'union du Verbe avec notre
nature, comme l'union de l'âme avec le corps.
Sicut anima rationalis et caro unus est homo
ita Deus et homo unus est Christus. Cette
union de l'âme au corps n'étant véritable,
qu'au sens que nous avons expliqué, et de plus
l'âme et le corps ayant, selon nous, chacun sa
subsistance particulière, c'est-à-dire, subsistant
indépendamment l'un de l'autre, il est
clair qu'il n'y aura entre le Verbe et l'Humanité
du Seigneur, qu'une union morale et nullement
hypostatique; que l'union ne se fera
point dans le suppôt, comme parlent les Théologiens,
et qu'il en faudra revenir nécessairement
à l'Hérésie de Nestorius, qui ne veut pas
admettre cette union, et cependant admettait
entre le Verbe et l'Humanité, une union toute
pareille à celle que Monsieur Descartes et moi
admettons entre l'âme et le corps. Il est vrai,
lui dis-je, et cela ne vaut pas la peine que vous
vous expliquiez plus au long: j'entends assez
qu'on ne peut être Cartésien, sans être manifestement
Nestorien. Cela s'entend, répartit-il,
si l'on ne prend pas soin de faire là-dessus de
bons actes de foi, contre les démonstrations
que la raison oppose: car sans cela on serait
aussi Socinien: je n'ai point trouvé de Socinien
dans mes voyages qui ne m'ait accordé
de tout son coeur cette union morale de la

@

198 NOUVEAUX ENTRETIENS
Divinité avec l'Humanité de Jésus-Christ:
mais ils m'ont tous soutenu que l'union hypostatique
et l'unité de la personne est impossible;
et ils se soutenaient par les mêmes
raisons par lesquelles je leur prouvais que
l'âme et le corps ne pouvaient être unis de
telle sorte qu'ils n'aient que la même subsistance,
parce que la subsistance n'étant, selon
nous, qu'un mode de l'être, la subsistance de
la matière ne peut être une manière d'être de
l'esprit, ni la subsistance de l'esprit une manière
d'être de la matière. Il y a autant de
contradiction à faire subsister la matière par
l'esprit, qu'à faire subsister l'esprit par la matière;
et il y a autant de contradiction à unir
véritablement et physiquement l'âme avec le
corps, qu'à faire que l'esprit soit long et large,
et que la matière pense. N'admirez-vous pas,
mon enfant, jusqu'où nous a conduits insensiblement
ce Principe, que la longueur, la largeur,
et la profondeur sont l'essence de la
matière; et n'espérez-vous pas, qu'avec l'aide
de Dieu, cette Philosophie fournira de grandes
matières de triomphe à la Foi de tous ceux à
qui nous pourrons l'insinuer? N'est-elle pas
contraire à d'autres mystères, lui dis-je? Je
n'ai point encore trouvé, me dit-il, d'homme
plus insatiable et plus infatigable que vous: je
crois que vous écouteriez philosopher jusques
au Jour du Jugement, sans songer à vous rafraîchir

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 199
et à prendre aucune réfection. Vous
ne savez pas, sans doute, que je me couche
régulièrement à huit heures et demie en cette
saison, et qu'il ne nous reste pas trop de temps
pour souper, pour nous recréer ensuite, et
puis pour me retirer chez moi, faire ma prière
et mon examen. Hé bien, lui dis-je, je vais
donner ordre à vous faire servir, car pour moi
je ne fais qu'un repas; je prendrai ce temps
pour aller écrire, durant que vous mangerez.

@




CINQUIEME ENTRETIEN

Bonsoir, Monsieur Jean le Brun, dis-je, en rentrant dans ma chambre, après avoir écrit,
avez-vous bien soupé et sans distraction?
Fort bien, par la grâce de Dieu, me répondit-
il, j'ai médité durant tout le repas sur l'extravagance
de certains Hérétiques que j'ai vus en
Allemagne, appelés Ubiquitaires, qui croient
communier toutes les fois qu'ils mangent,
parce qu'ils s'imaginent que le Corps de Jésus-
Christ est partout. Ne faut-il pas être insensé
pour dire cela? Car si l'étendue et l'impénétrabilité
sont de l'essence de la matière,
n'est-il pas aussi impossible qu'un corps
soit reçu dans un autre corps d'égale ou de
moindre étendue, qu'il est impossible qu'un
corps cubique de neuf pieds soit renfermé
dans l'espace d'un corps cubique de trois
pieds? Ce qu'il y a de plus ridicule dans ces
Ubiquitaires, c'est qu'ils croient que leur
opinion est probable en bonne Physique,
et qu'il n'implique point du tout qu'un corps
puisse être en deux endroits, ou que son
étendue puisse être augmentée, ou rétrécie.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 201
Si ces gens-là, répondis-je, n'étaient Hérétiques
qu'en ces deux points, ils ne seraient
point retranchés de notre Communion; car
un Maître-ès-Arts me contait l'autre jour que
ces deux opinions sont problématiques dans
les Ecoles Catholiques, où il me disait,
qu'on considère dans la quantité trois effets
différents: le premier est de distinguer les
parties entr'elles et à leur égard: le second,
de les distinguer et les situer les unes hors
des autres par rapport au lieu: et le troisième,
d'exclure tout autre corps de ce même
lieu. Le premier de ces effets est de l'essence
de la quantité et toujours nécessaire;
les deux autres ne le sont pas: de sorte que
les Ubiquitaires ne sont pas ridicules du
côté de la Physique, en ce qu'ils assurent
une chose impossible; mais ils le sont du
côté de la Théologie, de la Tradition, et de
l'Ecriture qu'ils combattent.
Mon Dieu, mon enfant, reprit Jean le Brun, d'un ton de compassion, vous êtes
tombé dans le sens réprouvé, depuis que
vous êtes passé dans ce cabinet, et voulez-
vous encore vous égarer dans les imaginations
d'Aristote? Ah! Monsieur, répartis-je,
je n'ai pas cru que ce fût-là l'opinion d'Aristote:
le Maître-ès-Arts me disait au contraire,
qu'Aristote était assez conforme à ce
que vous m'avez dit, de l'impénétrabilité et
13
@

202 NOUVEAUX ENTRETIENS
de l'étendue essentielle à la matière. Il m'alléguait
Saint Thomas pour ces trois effets
de la quantité. Il disait que ce Saint, qu'il
louait infiniment, a ratifié la Philosophie
d'Aristote, et l'a accommodée à la Foi, quoique
par une modestie Angélique il dissimule
souvent les chutes de ce Philosophe, pour
se dérober la louange qu'il mérite de l'avoir
redressé; et qu'il se contente d'en expliquer
modestement les obscurités et les erreurs,
en leur donnant un tour et un sens conforme
aux vérités de la Foi, en quoi il mérite,
sans doute, plus de louange que tous les
Fondateurs de Sectes, et tous les Inventeurs
d'Opinions nouvelles. Ce Maître-ès-Arts me
gagna le coeur en faveur de Saint Thomas:
c'est pourquoi, Monsieur, si vous ne voulez
point vous brouiller avec moi, je vous prie
ne traitez point d'imagination les pensées
du plus solide et du plus sage de tous les
Docteurs; car pour Saint Thomas je me
brouillerais avec vous, avec votre trisaïeul
Jordanus, avec Descartes, et avec une certaine
Cabale de Philosophes hypocrites, qui
sous ombre de tourner Aristote en ridicule,
confondent dans leur raillerie insolente, et
mêlent dans leurs brocards sacrilèges, la
Doctrine de ce grand Homme, seulement
peut-être, parce qu'il était grand ennemi de
tout ce qui s'appelle invention et nouveauté

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 203
en matière de Théologie, et dans les questions
de Philosophie qui ont quelque rapport
aux vérités de la Religion. Contentez-vous,
Monsieur Jean le Brun, que je vous abandonne
Aristote dans tous les points où il
ne s'accorde pas avec Saint Thomas. Comme
nous ne lisons guères les Ouvrages de ce
Docteur, reprit-il, parce qu'il raisonne trop,
et qu'il prend même à tâche de prouver tous
les points de la Religion, et de faire voir
que la Physique ne leur est pas contraire:
et comme je me garderai bien de m'appliquer
à le lire, de peur de diminuer le mérite
de ma foi, je ne puis pas juger si l'estime
que vous avez pour ce Saint, et les plaintes
que vous faites, ont beaucoup de fondement;
ainsi je ne me brouillerai point avec vous
pour cela, et nous pouvons continuer à dire,
sauf le respect de Saint Thomas, qu'il y avait
une manière plus facile d'expliquer la Nature,
que de s'aller embarrasser et soutenir avec
Aristote qu'il y a des accidents. N'était-il pas
plus court et plus aisé de dire qu'il n'y a que
des substances? Mais comme chaque Serviteur
de Dieu a sa vocation particulière, qui
compose son caractère, et qui est propre au
temps dans lequel Dieu le fait briller dans
l'Eglise, le caractère de Saint Thomas était
de rectifier les moeurs de son siècle, en rendant
les vérités de la Foi vraisemblables,

@

204 NOUVEAUX ENTRETIENS
et mon caractère et celui des Conducteurs
de ma vocation, est de faire voir clairement
que les vérités de la Foi sont contraires à
la raison, et de réformer les moeurs des
Chrétiens, en réformant leur manière de
croire: car vous devez savoir, mon fils, qu'il
y a trois sortes de Foi. La première est de
croire aveuglément, sans examiner si ce
qu'on croit est raisonnable, puisqu'on nous
le propose à croire. La deuxième est quand
on croit, ou en connaissant, ou en cherchant
la raison de ce qu'on croit. Et la troisième
enfin, est de croire en connaissant clairement
que ce qu'on croit est contre la raison. Or
de ces trois sortes de Foi vous voyez bien
que la troisième est la plus glorieuse, et la
plus méritoire. Béni soit le Père des Lumières,
qui a fait les premiers Pères de l'Eglise les
Apôtres de la première de ces trois sortes
de Foi, Saint Thomas de la seconde, et moi
de la troisième. C'est pourquoi, lui dis-je
en riant, vous eussiez sans doute voulu que
les Ubiquitaires eussent pris votre principe
de l'impénétrabilité et de l'étendue essentielle
à la matière, afin qu'ils vissent que
ce qu'ils croient de la matière, est tout à
fait contraire à la raison; mais ne seriez-
vous pas bien aise aussi que les Catholiques
Romains suivissent cette Philosophie, afin
d'élever leur Foi, en leur démontrant évidemment

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 205
que tout ce qu'ils croient de ce
mystère est physiquement impossible? Vous
l'avez dit, mon fils, me dit-il, en m'embrassant,
comme ce qu'on croit de l'Eucharistie
est le point essentiel qui divise les Hérétiques
de ce temps d'avec l'Eglise Romaine;
et comme il sera toujours un sujet de discorde,
quand même les Calvinistes se relâcheraient
sur les autres points, il est important
d'exalter la Foi des Chrétiens sur ce
mystère, d'en augmenter le mérite, la gloire
et la pureté, et de distinguer ceux qui ont
quelque penchant au Calvinisme, d'avec ceux
qui sont inviolables dans leur créance. Ce
dessein est louable, lui dis-je. Et de plus
très facile, reprit-il; car par la miséricorde
de Dieu, ce que je vous ai dit de l'étendue
et de l'impénétrabilité de la matière, renverse
de fond en comble tout le mystère de
l'Eucharistie, et le ruine si évidemment que
le plus ingénieux et le plus habile Sophiste
du monde n'y saurait trouver de réponse. De
sorte que, quand notre Philosophie n'aurait
pas la gloire d'avoir fourni à la Foi des
matières de triomphe dans les autres vérités
de la Religion, elle le fait tellement
dans ce mystère, que ce serait uniquement
pour cela qu'il faudrait la mettre en vogue,
pour hâter la Réformation que nous méditons.
Car enfin, il est impossible que dans

@

206 NOUVEAUX ENTRETIENS
nos Principes la Raison et la Foi s'accordent
jamais dans l'Eucharistie. Supposez que
l'étendue soit de l'essence de la matière,
et qu'il soit de l'essence d'un corps de trois
pieds, d'occuper l'espace de trois pieds, n'est-
il pas vrai qu'il est physiquement impossible
que ce corps de trois pieds soit dans
la plus petite particule d'une Hostie? On a
beau se tourmenter, on ne répondra jamais
à cela, non plus qu'à ceci. L'impénétrabilité
est de l'essence de la matière, donc il est
impossible qu'une partie de la matière soit
dans un même lieu que l'autre. Je donne
au plus grand Chicaneur de l'Univers de
répartir à cela.
Vous êtes bien présomptueux, Monsieur Jean le Brun, lui dis-je; et moi je trouve
qu'il est très facile de vous répondre. Dieu
n'est-il pas tout-puissant, et l'Ange Gabriel
n'a-t-il pas dit que rien n'est impossible à
Dieu? Ah, mon fils, s'écria-t-il, avec un grand
éclat de rire! Voilà une des choses habiles
et politiques que le sage Monsieur Descartes
a insérées ironiquement dans ses Ouvrages,
pour amuser les simples, pour se moquer
des Moines, et pour éluder les censures des
Universités, et il a prudemment fait d'en
user ainsi; avec un Passage de l'Ecriture
on éblouit bien des gens, et avec un peu
de crédit et d'intrigue on gagne du temps:

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 207
mais entre-nous qui savons en quel sens
l'Ecriture a parlé, et ce que c'est que la
toute puissance de Dieu, de quoi vous avisez-
vous de vouloir détruire mes deux démonstrations,
par une réponse si frivole? Est-ce
que vous étendez sérieusement la puissance
de Dieu sur les essences des choses? Voyons
un peu quelle est votre créance sur la puissance
de Dieu.
Puisqu'il faut toujours, lui dis-je répondre positivement, précisément et sérieusement,
quand on nous interroge de notre Foi, je
vous dirai que je crois là-dessus ce qu'un certain
grand Jacobin me disait l'autre jour que
Saint Thomas en croit: il me disait que ce
Saint explique cela de cette façon. Il dit que
Dieu tout-puissant peut tout faire; mais que
tout ne peut pas être fait par ce Dieu tout-
puissant. Qu'est-ce que cela, s'écria Jean le
Brun, vous raillez-vous de moi, et votre Saint
Thomas ne raisonne-t-il pas autrement? Attendez,
lui dis-je, vous serez assurément content
de lui. Il y a des choses, selon ce Saint
Docteur, qui sont essentiellement impossibles,
et il y en a qui ne sont impossibles que
par accident. Une chose est essentiellement
impossible, quand elle ne peut pas arriver
sans qu'il implique contradiction, et sans
qu'on puisse dire d'elle, ou de quelque autre
chose, cela est et cela n'est pas tout ensemble.

@

208 NOUVEAUX ENTRETIENS
Une chose est impossible par accident,
lorsqu'à la vérité il n'implique pas de
contradiction qu'elle arrive; mais qu'elle ne
peut arriver dans le cours ordinaire de la
nature, quoiqu'elle puisse arriver par une
disposition extraordinaire de Dieu. La première
impossibilité est ordinairement attachée
à l'essence des choses, et la seconde aux
propriétés et aux accidents. Un Ange, par
exemple ne peut manger et boire, parce que
la nature de l'esprit n'est que de penser et
vouloir; et il y aurait contradiction de supposer
qu'il mange et boit: on pourrait dire
qu'il est esprit, et qu'il ne l'est point; qu'il
est esprit, puisqu'il est Ange; et qu'il n'est
point esprit, puisqu'il mange et qu'il boit.
Mais vous, Monsieur Jean le Brun, vous mangez
et buvez fort bien, par la grâce de Dieu;
n'est-il pas vrai qu'il est impossible dans le
cours ordinaire de la nature, que vous vous
passiez de manger et de boire? Assurément,
me dit-il. Hé bien, repris-je, cela s'appelle
une chose impossible par accident; car il
pourrait se faire que Dieu, par une disposition
extraordinaire, vous pourrait faire vivre
sans manger ni boire, et vous n'en seriez pas
moins animal raisonnable. J'entends, me dit-
il. Saint Thomas dit donc, poursuivis-je, que
Dieu peut faire toutes les choses qui ne sont
impossibles que par accident, et qui n'impliquent

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 209
point de contradiction; mais que
pour celles qui sont essentiellement impossibles,
et qui ne peuvent arriver sans une
contradiction manifeste, Dieu ne saurait les
faire, non pas par un défaut de puissance du
côté de Dieu, mais par un défaut de possibilité
du côté des choses. Fort bien, s'écrie
Jean le Brun, Saint Thomas est un excellent
homme, ne veut-il pas dire que Dieu ne
peut changer les essences des choses? Ou
du moins, repris-je que les essences des
choses ne peuvent être changées? C'est pourquoi,
ajouta-t-il, l'impénétrabilité et l'étendue
étant de l'essence de la matière, il est
impossible que le Corps du Seigneur n'ait
toute son étendue dans l'Eucharistie.
Cela est certain dans vos principes, lui dis-je; mais voici une certaine idée, qui
peut-être vous embarrassera. Tout le Corps
de Jésus-Christ était dans l'embryon, quand
Dieu y créa une Ame raisonnable, et dans ce
moment on pouvait dire que c'était-là tout
Jésus-Christ. Or Dieu qui prévoyait que
Jésus-Christ devait se laisser en viande dans
l'Eucharistie, n'a-t-il pas pu faire que cet
embryon soit aussi petit, que la plus petite
particule de l'Hostie? et ne peut-on pas dire
que Jésus-Christ ne s'est laissé que tel qu'il
était à la création de sa sainte Ame? Ha!
non, mon fils, s'écria Jean le Brun, outre que

@

210 NOUVEAUX ENTRETIENS
ce serait changer entièrement la façon de
l'expliquer; et de plus il est aussi impossible
que Jésus-Christ demeurant dans toute sa
grandeur et ses dimensions, se soit réduit à
cette figure qu'il avait à l'instant de la création
de son Ame, qu'il était impossible de
faire qu'il n'eût pas trente-trois ans quand il
est mort, et qu'il n'eût pas crû en taille et en
grandeur depuis sa naissance; Dieu ne pouvant
empêcher que le passé ne soit passé. Il
ne reste donc point de réponse, repartis-je,
que de s'obstiner à dire, sans savoir pourquoi,
que Dieu peut changer l'essence des
choses. Et en ce cas-là, reprit Jean le Brun,
on sera de la Secte de l'Hérétique Praxeas,
qui étendait à l'étourdie la puissance de Dieu
sur les choses passées, aussi bien que sur les
essences. C'était grand dommage, car il avait
de l'esprit et était bon Philosophe. Il soutenait
que la matière est éternelle et indépendante
de Dieu: si nous eussions vécu en
même temps, nous nous fussions bien accordés
ensemble; je l'eusse fait revenir de cette imagination
insensée, que Dieu peut changer
l'essence des choses, et faire que le temps
passé ne soit pas passé. Comme il faut prendre
les gens par leur faible, je lui eusse fait
voir qu'il donnait par là grand avantage à
Valentin son Antagoniste, et père des Valentiniens,
comme Praxeas l'était des Praxéens;

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 211
car, lui eussé-je dit, si Dieu peut changer
l'essence des choses, il peut faire que deux
et un font trente, et non pas trois: de sorte
qu'il n'est pas impossible que la Divinité soit
multipliée en trente Aeones, comme Valentin
se le figure, et que de ces trente Aeones
résulte encore cet essaim de Divinités, dont
Tertullien raille Valentin d'avoir eu la libéralité
d'enrichir les Cieux, par là j'eusse assurément
ramené Praxeas à mon avis.
Il serait à souhaiter, Monsieur Jean le Brun, dis-je, que vous y ramenassiez encore
tous ceux, qui font profession d'expliquer, ou
de suivre Descartes; car ils disent tous d'un
commun accord, qu'ils ne veulent point mettre
de borne à la toute-puissance de Dieu, et
sous ombre de respect et de soumission, ils
accordent cent suppositions contradictoires.
Ne vous embarrassez pas de cela, repartit
Jean le Brun, et souvenez-vous des raisons
politiques qu'on peut avoir de parler de la
sorte, pourvu que les vérités de la Foi soient
bien combattues par cette Philosophie, la
Morale ira bien, et ne nous mettons pas en
peine du reste. Je loue Dieu de ce que surtout
elle combat le mystère de l'Eucharistie
par tant d'endroits, qu'il est impossible que
ce mystère puisse jamais s'accorder avec
aucun de nos Principes.
Vous savez bien, par exemple, que c'est la
@

212 NOUVEAUX ENTRETIENS
Foi de l'Eglise que les accidents du pain et du
vin demeurent après la consécration, c'est le
langage des Pères, des Papes, et des Conciles.
Le Concile de Constance, le Pape Martin
III, et le Concile Romain sous Jean XXII, le Concile de Trente, celui de Cologne y sont
tous formels. Cependant notre Philosophie
démontre qu'il n'y a point d'accidents dans la
nature, que tout est substance, parce que tout
est matière, et que le différent arrangement
des parties de la matière fait toutes les machines,
toutes les couleurs, tous les sons, et
tout ce que nous sentons et que nous voyons.
Or comprenez, mon fils, combien grande est
l'atteinte que cette démonstration qu'il n'y a
point d'accidents, donne à la confiance que
nous avons que le Saint-Esprit préside aux
Conciles, dirige les Papes, et conserve la
Tradition; car s'il n'y a point d'accidents dans
la nature, pourquoi le Saint-Esprit a-t-il
décidé que les accidents subsistent sans sujet
dans l'Eucharistie? Quoiqu'on ne puisse pas
conclure nécessairement de l'Infaillibilité de
l'Eglise pour les vérités de Foi, son Infaillibilité
pour les matières de Philosophie; il
n'y a guère d'apparence que, quand le Saint-
Esprit parlerait de Philosophie par la bouche
d'un Concile, en décidant quelque point de
Foi, il voulut, en censurant les Hérétiques,
s'exposer inutilement à la censure des Philosophes,

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 213
et faire une indigne alliance des
ténèbres d'une ignorance crasse et infructueuse
avec ses lumières salutaires, non plus
qu'expliquer la vérité d'un mystère obscur
par la fausseté d'une Philosophie encore plus
obscure. Lorsque le Saint-Esprit se servirait
d'une proposition de Philosophie pour expliquer
un mystère, si cette proposition n'était
pas de Foi, elle serait voisine de la Foi, si
liée et si enchaînée avec la Foi, qu'il semblerait
qu'on ne pût détacher l'une de l'autre.
La ruine du fondement est la ruine de l'édifice;
et l'absence du Saint-Esprit dans l'examen
d'une vérité, est une grande conjecture
qu'il n'est guère présent à la décision de
cette vérité. Aussi pouvons-nous espérer que
notre Philosophie rendra très difficile la
créance de l'Eucharistie, puisque nous pouvons
dire hardiment avec Monsieur Descartes,
que personne jusqu'à nous ne peut
avoir expliqué véritablement le mystère de
l'Eucharistie, puisque tout le monde a supposé
jusqu'ici que les accidents du pain et du vin
y demeurent. L'avantage que la Morale et la
Foi reçoivent en ceci, c'est qu'outre que
cette démonstration contre l'existence des
accidents décrédite et rend fort suspecte la
vérité de la Tradition de l'Eglise, et taxe
d'ignorance les Papes, les Conciles, les Pères,
et tous les Docteurs: il arrive que n'admettant

@

214 NOUVEAUX ENTRETIENS
point d'accidents, on ne peut expliquer
ce Mystère par nos Principes, sans tomber
dans de grands inconvénients, et sans renouveler
plusieurs Hérésies. Avez-vous ouï parler
de l'Hérésie des Stercoranistes?
J'ai ouï dire, répondis-je, que le Cardinal
du Perron et le Président Manguin en parlent,
et qu'ils prouvent que ces sales Visionnaires
croyaient à la vérité la Transsubstantiation,
mais qu'ils disaient, que le Corps du
Seigneur avait le même sort que les viandes
que nous digérons.
Ce n'est pas-là tout, répondit Jean le Brun: ils expliquaient leur opinion, en disant que
le Corps de Jésus-Christ avait dans l'Eucharistie
la forme de pain, et tous les accidents
sensibles qu'a le pain, ou pour mieux dire,
toutes les apparences du pain. C'était là le
fin de leur opinion, et la raison pourquoi ils
disputaient ensuite si l'Eucharistie passait en
excréments, ou s'exhalait par insensible transpiration.
Quoique Thomas Valdensis rapporte
qu'Heribalde Evêque d'Autun, et Raban
Evêque de Mayence fussent du parti des
excréments, on voit au septième tome du
Spicilegium qu'Amalarius, qui à mon avis
était le Chef de ces Hérétiques fantasques,
laisse problématique si le Corps de Jésus-
Christ, quand nous l'avons reçu, retourne
invisiblement au Ciel, ou demeure dans notre

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 215
corps jusqu'à la mort, ou s'exhale par
transpiration, ou sort avec les excréments: de
sorte que ce sur quoi ces Hérétiques fondaient
leur extravagante curiosité, c'est que le Corps
de Jésus-Christ dans l'Eucharistie a la même
forme, les mêmes accidents, et la même apparence
que le pain: ce que nous sommes
aussi obligés de dire nécessairement dans
notre Philosophie. Car ôtant les accidents,
comme nous faisons, il faut dire que les parties
extérieures du Corps de Jésus-Christ
prennent la même situation et le même lieu,
et pirouettent de même que les parties extérieures
du pain: or les parties de la matière
constituant, selon nous, les formes essentielles
des choses, il s'ensuit nécessairement
que la forme essentielle du pain demeure
dans l'Eucharistie: de sorte qu'outre l'Erreur
des Stercoranistes, on voit encore ici l'Impanation
de Luther, puisque des parties de
matière disposées, tout comme l'étaient celles
du pain un peu auparavant, constituent la
forme essentielle du pain. Au reste, il arrive
ici, malgré qu'on en ait, une chose bizarre
car le pain est transsubstantié au Corps de
Jésus-Christ, et le Corps de Jésus-Christ est
transsubstantié en pain. Vous êtes ingénieux,
lui dis-je, à tirer de grandes extravagances de
vos Principes. Ce n'est pas tout, mon enfant,
poursuivit-il, quant aux accidents et aux apparences

@

216 NOUVEAUX ENTRETIENS
du pain, que les Stercoranistes disaient
être nécessairement dans le Corps du
Seigneur, il est clair que cela doit être ainsi
dans nos Principes. Le changement qui arrive
dans certaines parties du vin, sans en détruire
la forme essentielle, et qui fait qu'il est aigre,
par exemple, arriverait de même dans le saint
Calice, si on l'exposait longtemps à l'air, et ce
serait, selon nous, certaines parties du Sang
de Jésus-Christ, qui prendraient cette situation,
et qui piqueraient notre langue et notre
odorat, aussi véritablement que serait du vin
qui commencerait à se faire aigre; d'où il
faut conclure, avec les Stercoranistes, que
le Corps de Jésus-Christ a les mêmes accidents
et la même forme du pain et du vin,
et de plus qu'il est pain et vin; puisque les
parties sont arrangées de même que les parties
du pain et du vin.
Cela est convaincant, lui dis-je: un Cartésien est pire qu'un vilain Stercoraniste. Ou le
serait sans la Foi, poursuivit Jean le Brun;
mais la Foi s'épure par ces contradictions.
En voici encore une: L'Eglise a toujours dit et
cru que les mêmes accidents en nombre, qui
étaient auparavant, demeurent après la consécration;
or cela ne peut être, puisque cette
blancheur et cette rondeur ne sont ou ne
s'offrent plus par le différent arrangement des
parties du pain, mais par la diverse disposition

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 217
des parties extérieures du Corps de
Jésus-Christ; de sorte que ce qu'on a dit
encore jusqu'ici est faux, que pour une véritable
transmutation il faut qu'il reste quelque
chose de ce qui était auparavant, puisqu'il ne
reste ici quoi que ce soit. Ne trouvez-vous
point, mon enfant, que notre Philosophie fait
d'assez grands ravages?
J'admire, lui dis-je, comme quoi le Seigneur Descartes, se jette inconsidérément
dans tous les précipices, et donne tête baissée
dans toutes les Hérésies. Il est vrai, répondit
Jean le Brun, que cela est merveilleux, qu'il
ait pu tout à la fois favoriser tant d'Hérétiques;
car il semble encore être de la Secte
de ceux qui troublèrent l'Eglise du temps de
Charles le Chauve. Ils soutenaient que dans
l'Eucharistie il n'y a ni voile, ni figure; qu'on
y voit et qu'on y touche véritablement Jésus-
Christ; et qu'entre ce qu'on y voit et qu'on y
croit, il n'y a point de différence: il est impossible
que dans nos Principes nous ne souscrivions
à cela, que nous ne disions que nous
touchons véritablement le Corps de Jésus-
Christ, et qu'il n'y a point d'autre voile ni
d'autre signe que lui-même. Au reste, quant
à la Tradition qui dit que dans le Sacrement
il y a un signe et une chose signifiée, cela ne
peut compatir avec nos Principes, si ce n'est
qu'on voulût accorder une chose ridicule, et
14
@

218 NOUVEAUX ENTRETIENS
avouer que le signe n'est point distinct de la
chose signifiée, et que le Corps de Jésus-
Christ est le signe de lui-même.
Ne pourrait-on point, lui dis-je, éluder une partie de ces choses que vous opposez à la
Foi, et dire que Dieu conserve dans nos sens
l'impression que le pain et le vin avait faite
avant la consécration; et qu'ainsi de quelque
manière que le Corps de Jésus-Christ soit
dans l'Eucharistie, nous croyons toujours voir
et savourer du pain, quoiqu'il n'y en ait point
effectivement? Ce serait-là, mon fils, répondit
Jean le Brun, une extravagante réponse.
Premièrement, outre qu'elle n'aurait point de
lieu à l'égard de ceux qui n'auraient pas vu
le pain avant la consécration, on attribuerait
à Jésus-Christ, si je l'ose dire, un prestige et
un enchantement continuel; ce serait l'accuser
de fasciner nos yeux, sans comparaison;
comme on dit que font les Démons et
les Sorciers; et on le rendrait immédiatement
Auteur d'une illusion fantastique,
très indigne de la gravité et de la Majesté de
Dieu, et très injurieuse à la sincérité de son
amour. Je me souviens en effet, lui dis-je,
que le grand Jacobin, dont je vous parlais
tantôt, me disait hier que Saint Thomas
prend un très grand soin de justifier, qu'il n'y
a aucune sorte d'illusion dans l'Eucharistie;
parce que les sens ne peuvent juger que des

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 219
accidents, et rapporter seulement qu'il y a de
la blancheur, de la rondeur, et de la saveur;
Or tous ces accidents sont effectivement les
mêmes qui étaient auparavant; ainsi il ne
se passe nulle illusion, puisque la raison
n'est point forcée de conclure qu'il y a du
pain, quoique les accidents du pain s'y rencontrent;
parce qu'une Lumière divine qui
les éclaire mieux que ne font les sens, lui fait
voir le Corps de Jésus-Christ sous ses accidents
que les sens lui montrent.
Quoi qu'il en soit, dit Jean le Brun, il est certain que, si Dieu ne faisait autre chose,
pour conserver les apparences du pain et du
vin, que de conserver ou de produire cette
impression dans nos sens, il ne resterait dans
l'Eucharistie rien de tout ce qui y était auparavant;
et si on eût expliqué ainsi ce Mystère
du temps de Théodoret, les Eutichiens eussent
remporté sur lui tout l'avantage, et il n'eût
eu rien à répliquer. Les Eutichiens soutenaient
que par la Résurrection, ou par l'Ascension,
la Nature Humaine de Jésus-Christ
était entièrement absorbée par la Nature
Divine; en sorte qu'il ne reste plus maintenant
en Jésus-Christ que la Nature Divine.
Théodoret et Gelase soutenaient pour les
Catholiques la vérité des deux Natures en
Jésus-Christ, aussi bien maintenant qu'il est
à la droite de la Majesté de son Père, que

@

220 NOUVEAUX ENTRETIENS
lorsqu'il était parmi les hommes. Les uns et
les autres se servaient, pour expliquer leur
créance, de la comparaison de l'Eucharistie.
De même, disaient les Hérétiques, que les
symboles sont entièrement changés par la
Consécration, et deviennent toute autre chose
que ce qu'ils étaient: ainsi la Nature Humaine
est entièrement changée par la Résurrection
ou par l'Ascension en la Nature divine. Théodoret
et Gélase prétendaient aussi convaincre
les Eutichiens par ce même Mystère. Comme
les signes sacrés, disaient-ils, ne sont pas
tellement changés, que leur première figure
et les mêmes accidents ne demeurent: de
même la Nature Humaine n'est pas entièrement
absorbée en la Nature Divine. Vous
voyez, mon Enfant, que, quoiqu'il y ait peut-
être à dire dans cette comparaison de l'Evêque
de Cir et de ce Pape, elle leur donne
pourtant tout l'avantage sur les Eutichiens;
mais ce n'est que dans la supposition qu'il
demeure véritablement quelque chose des
symboles sacrés; car s'il n'en demeurait rien
du tout, comme effectivement dans notre
Philosophie il n'en peut rien demeurer, les
Eutichiens ont gagné, il faut leur quitter la
partie; et voilà Dieu merci un nouveau sujet
de triomphe pour notre Foi.
Mais ne pourrait-on pas dire, répartis-je, dans cette Philosophie, qu'il reste effectivement

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 221
quelque chose de ce qui était auparavant,
en ce que Dieu y conserve miraculeusement
les apparences du pain, c'est-à-dire,
les mêmes modes du pain, sans conserver le
pain? Cela implique contradiction, répondit
Jean le Brun; car, puisqu'il n'y a point d'accidents,
les modes seraient des substances qui
ne seraient point distinguées du pain, et par
conséquent qui ne pourraient être, le pain
n'étant point. Pourrait-on imaginer une plus
grande chimère, que de dire que la manière
d'être d'une chose peut subsister sans que la
chose soit, c'est-à-dire, qu'un homme peut
demeurer assis dans un fauteuil, sans que son
corps soit dans le fauteuil?
On dit quelquefois des choses bien faibles, quelque fort qu'on soit, lui répliquai-je. J'avais
ouï faire cette réponse à un homme de bon
sens et de bon esprit, qui a pris à tâche d'expliquer
la Philosophie de Monsieur Descartes.
Il est impossible, reprit Jean le Brun,
que ceux qui expliquent cette Philosophie,
s'accordent jamais avec la Foi; et toutes les
fois qu'ils l'entreprendront, ils ne peuvent
jamais se passer de dire des choses très
faibles. Il n'y a point de parti à prendre que
de dire que l'esprit humain n'est pas capable
de comprendre les liaisons de certaines vérités
de Foi, avec certaines vérités de Philosophie;
et bien loin de nous plaindre de cette

@

222 NOUVEAUX ENTRETIENS
faiblesse de notre esprit, nous devons en
louer Dieu, puisque plus les vérités de la
Philosophie sont éloignées des vérités de la
Foi, plus nous avons de mérite à être fidèles.
Cependant, comme cette grande opposition qu'a notre Philosophie à la Foi, pourrait
peut-être la rendre odieuse, il sera bon de
faire remarquer que la Philosophie qui soutient
que les accidents peuvent subsister sans
sujet, n'est pas la Philosophie des Pères de
l'Eglise; et pour cela il faut assembler avec
grand soin autant de passages des Pères
qu'on en pourra trouver, qui sembleront dire
cela; sur tout il faudra fort appuyer sur ce
qu'a dit le Cardinal Pierre Dailli, que, s'il se
trouvait quelqu'un qui dise que les accidents
ne peuvent subsister sans sujet, il ne serait
point Hérétique.
Vous voyez, Monsieur, répondis-je, je ne doute point que tous nos Confrères, les Réformateurs
de la Morale, ne cherchent avec
grand soin, et ne fournissent des Passages des
Pères pour combattre la Philosophie des accidents;
mais je vois à ceci de très grands inconvénients.
Premièrement, s'il est vrai que les
Pères de l'Eglise n'aient point tenu cette
Philosophie des accidents, dira-t-on qu'ils
aient tenu la vôtre, et que votre Trisaïeul
Jordanus ni Joannes Brunus, ni Descartes,
n'ont point la gloire de l'avoir inventé? Il

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 223
serait ridicule de dire, répartit-il, que les
Pères ont su cette Philosophie, personne ne
le croirait. Il faut dire que la Foi des Pères
était une Foi aveugle et soumise, qui n'avait
nulle liaison et qui ne dépendait nullement
de la Philosophie particulière que chacun
d'eux pouvait tenir; qu'ils proposaient simplement
les Mystères à croire, et qu'ils n'en faisaient
nullement dépendre l'explication des
questions de la Philosophie.
Tout ce que vous dites là, Monsieur, répliquai-je, ne vous sauve point d'un étrange
inconvénient, que je m'étonne que vous et
vos Amis n'ayez point senti. Ne voyez-vous
point quel avantage ce sera pour les Calvinistes,
et combien leur Erreur sera confirmée,
si vous leur apprenez, ou si vous allez copier
dans les Livres de leurs Ministres, les Passages
des Pères qui semblent prouver, que
les accidents ne sauraient subsister sans
sujet? Ils inséreront de là, que la manière
dont l'Eglise Romaine explique l'Eucharistie,
n'est pas conforme à la Tradition des Pères;
et puis quand ils verront que votre Philosophie
prouve si évidemment, par tant de
démonstrations, que ce que l'Eglise Romaine
croit de ce Mystère est physiquement impossible,
ils ne s'y rangeront jamais. Tant pis
pour eux, répondit Jean le Brun; s'ils sont
prédestinés, ils croiront contre la raison et

@

224 NOUVEAUX ENTRETIENS
contre la démonstration; et s'ils sont réprouvés,
Dieu les hait de toute éternité, et je les
hais aussi: Esaü autem odio habui, iniquos
odio habui.
Il serait pourtant bon d'aimer nos Frères, et de travailler à leur conversion, lui dis-je;
et il serait encore à propos de ne point scandaliser
les Fidèles, de ne point donner occasion
de douter de notre Foi, ni lieu de penser
que nous sommes Calvinistes dans le coeur.
Car enfin quoique nous puissions dire, nous
ne dissuaderons jamais le monde que nous
ne soyons Calvinistes dans le coeur, tant que
nous ferons nos efforts pour donner cours à
une Philosophie, par laquelle les Erreurs de
Calvin sont physiquement démontrées. Or je
vous avoue, Monsieur, que votre Secte de Calvin
me paraît par tant d'endroits si injurieuse
à Jésus-Christ et si peu Chrétienne, que non
seulement j'aimerais mieux mourir mille fois
que de l'embrasser; mais j'aimerais mieux
mourir et renoncer à la gloire d'être le Coadjuteur
de votre Apostolat, que de donner le
moindre ombrage qui favorise cette Secte.
Il est pourtant impossible, répondit-il, pour
en parler franchement, que nous soyons tout
à fait exempts de soupçon: mais, mon fils,
les serviteurs de Dieu se mettent-ils en peine
de l'estime des hommes? Oui, quand il est
question de la Foi, répondis-je; et je vous

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 225
déclare, une fois pour toutes, qu'absolument
je ne veux rien risquer là-dessus. Ah! mon
fils, reprit-il, il sera bien difficile de trouver
un expédient pour cela. J'en demanderai
pourtant un à Dieu cette nuit; car enfin, je
veux que vous soyez des nôtres, et j'espère
qu'il m'en révélera quelqu'un durant le sommeil,
qui commence à me presser; c'est pourquoi
je vous donne le bonsoir, il est près de
neuf heures, je vous reverrai demain. Allez,
Monsieur Jean le Brun, dormez bien, vous
en avez besoin.

@




SIXIEME ENTRETIEN

A peine était-il jour, que le vénérable Jean le Brun heurta rudement à ma porte. Les
Valets le maudirent; et après lui avoir enfin
ouvert, on vint me dire à mon lit, que le Pèlerin
si grand buveur demandait à me parler
d'une affaire importante. Qu'il entre, dis-je, et
qu'on nous laisse seuls. Monsieur Jean le
Brun, lui dis-je, en le voyant entrer, vous
est-il arrivé cette nuit quelque aventure fâcheuse,
et venez-vous si matin pour employer
mon service? Tant s'en faut, répondit-il; je
me suis hâté de venir, avant même que d'avoir
fait ma Méditation, pour vous dire une nouvelle
qui vous réjouira. Et qu'est-ce, lui dis-je?
C'est que vous êtes Prédestiné: Moïse me l'a
dit. La nouvelle est réjouissante répondis-je,
et d'autant plus que vous la tenez de bonne
part: Mais encore quel commerce avez-vous
avec Moïse? Je ne l'avais jamais vu jusqu'à
cette nuit, répondit-il; je me couchai hier au
soir en grand souci, sur la difficulté que vous
me faisiez: je m'endormis pourtant; et sur

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 227
l'aurore à l'heure que Dieu a accoutumé d'envoyer
les Visions Célestes, Moïse m'est apparu,
et après m'avoir remercié de la part de
Dieu, des longs travaux que j'ai soufferts,
pour la réformation de la Morale, il m'a dit
que Dieu vous a prédestiné à être le Bâton
de ma Vieillesse, le Coadjuteur de mes Desseins,
et l'Héritier de mon Zèle. En disant
cela, Moïse qui tenait en sa main son Pentateuque,
l'a ouvert, et a proféré ces paroles:
Dis de ma part au Coadjuteur de tes travaux,
et au Compagnon de tes Couronnes, que la
Philosophie que tu enseignes, et qui mal
à propos lui paraît suspecte, est à la lettre
la même que j'avais dans l'esprit, quand je
composai la Genèse; je n'en eus jamais d'autre.
Dieu, pour les péchés du Monde, n'a pas
voulu qu'on ait encore découvert cela, mais
sa colère est passée, et le temps de sa miséricorde
est venu: on entendra désormais les deux
premiers Chapitres de la Genèse, et on saura
comment le Monde a été fait. Alors il a lu; et
s'arrêtant à chaque verset, il y a appliqué ma
Philosophie, si clairement et si invinciblement,
que j'en ai été tout consolé. Après avoir
lu deux Chapitres, il a fermé le Livre, et le
bruit qu'il a fait en le fermant m'a éveillé: je
me suis levé en sursaut, et suis couru vous
dire cette grande nouvelle.
Moïse, repartis-je, ne vous a-t-il expliqué
@

228 NOUVEAUX ENTRETIENS
que la Genèse, et ne vous a-t-il rien dit de
l'Aeneïde de Virgile, et des Métamorphoses
d'Ovide? Non, répondit-il: pourquoi me
faites-vous cette question-là? Parce-que, lui
dis-je, Messieurs les Alchimistes auront un
grand avantage sur vous. Un homme rare qui
me vint entretenir l'an passé, à peu près
comme vous faites, avait eu Révélation aussi,
que son Système et tous les Mystères de la
bénite Pierre Philosophale, étaient contenus
clairement dans la Genèse, dans le Livre de
Job, dans la Sagesse, dans les Proverbes,
dans l'Apocalypse, et de plus dans l'Aeneïde
de Virgile, et dans les Métamorphoses d'Ovide;
et que tous ces Livres n'ont jamais été
composés que pour l'expliquer. Ce qu'il y a
de plaisant en ceci, est que cet Homme m'expliqua
tous ces Livres à la lettre, d'une manière
si précise, que quoi que, je risse de sa
folie, je ne pouvais m'empêcher de l'admirer.
Je vous admirerais aussi beaucoup, Monsieur
Jean le Brun, si vous appliquiez la Genèse à
votre Philosophie, aussi nettement que cet
Homme, tout insensé qu'il était, l'appliquait à
la sienne. Hélas! dit-il, ce n'est pas moi qu'il
faut admirer, c'est Moïse qui me l'a expliqué.
Je vous avoue que jusqu'à ce matin j'avais
toujours trouvé que la Genèse était absolument
contraire à mes Principes, et je n'en
étais point fâché, parce-que cela donnait d'autant

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 229
plus d'exercice à ma Foi: car, par mes
Principes, le Soleil est la Cause de l'assemblage
des parties intérieures de la Terre: c'est
lui qui forme les croûtes dont nous avons
parlé; ainsi cette Terre ne peut-être formée
que longtemps après le Soleil. De plus, le
Soleil est la cause des arbres, des fleurs, des
fruits, etc., cependant Moïse dit, que la Terre,
l'Eau, le Ciel, les fruits, les fleurs, et les arbres,
ont été faits plutôt que le Soleil. Je
m'étais toujours flatté que ces deux choses
étaient d'une contradiction manifeste, et qu'il
était impossible d'accorder là-dessus la Philosophie
et la Foi. De plus, je savais par démonstration
physique, que la lumière n'est qu'une
pensée de l'homme; cependant l'Ecriture dit,
que l'homme ne fut créé que le sixième jour,
et la lumière le premier, et le Soleil toujours
après la lumière. De plus, l'Ecriture parlant
des animaux de l'air, de la terre et de l'eau,
leur donne une âme vivante qui les fait mouvoir.
Or par mes Principes nulle bête n'est
animée, ce ne sont que de purs automates, et
des machines insensibles: Tout cela me paraît
très propre à exercer la Foi. Loué soit
Dieu, qui ne veut pas que j'aie tant de mérite,
et qui m'a fait entendre aujourd'hui que la
Philosophie de la Genèse est la même que la
mienne: et voici comment. Je vous ai fait entendre,
ou j'ai dû le faire, qu'entre toutes les

@

230 NOUVEAUX ENTRETIENS
différences que les figures peuvent mettre
parmi les petits corpuscules, qui sont les parties
de la matière, un grand nombre sont
ronds comme de petites boules, d'autres assez
subtils pour remplir les espaces qui sont entre
ces boules, et d'autres d'une figure irrégulière
et embarrassante; de tout cela confondu ensemble,
il a dû se former de grandes masses,
pareilles à la masse de la Terre: au-dessus
de ces masses il a dû rester quantité de particules
longues comme des aiguilles et fort
pliables, et quantité d'autres semblables à
celles qui composent l'air; tout cela doit avoir
été nécessairement entouré d'un nombre infini
de petites boules, et d'un autre nombre infini
plus subtil, pour remplir les intervalles des
boules. Voilà fort clairement et fort intelligiblement
la chose, tout comme Moïse la raconte
dans la Genèse.
Hé! Monsieur, m'écriai-je, voilà une Bible sur cette table, montrez-moi cela, s'il vous
plaît. Le voici, me dit-il, en l'ouvrant: Au
commencement Dieu créa le Ciel et la Terre:
or la Terre était inutile et aride, et les ténèbres
étaient sur la face de l'abîme, et l'Esprit
de Dieu était porté sur les eaux. Voilà l'affaire:
Peut-on parler plus clairement et avec
un plus grand détail? Cela est fort clair, me
récriai-je, et j'admire que Saint Augustin, qui
avait tant d'esprit, et que Platon, qui était si

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 231
spéculatif, et qui avait lu les Livres de Moïse,
ne se soient pas aperçus de ce Système, qui
est expliqué là si clairement: tant il est vrai
que cet Esprit, qui était porté sur les eaux,
souffle où il veut. Vous parlez là selon le sens
moral, me dit-il; car vous voyez bien qu'il est
évident que selon le sens littéral, cet Esprit
qui était porté sur les eaux était la matière
subtile qui était agitée au-dessus des corpuscules
en aiguilles. Voilà qui est fort philosophique,
fort naturel, et fort Catholique, repris-je:
je vous prie d'appliquer ainsi à votre
Système toutes les paroles du Passage que
vous venez de citer. Comment, me dit-il, est-ce
que vous ne trouvez pas ce Passage bien formel
et bien clair? Pardonnez-moi, répliquai-je;
mais je voudrais voir si je l'entends
tout à fait comme vous. C'est sans doute,
dit-il, puisque vous êtes prédestiné à réformer
la Morale avec moi: ce n'est pas la peine que
je perde le temps à vous expliquer tout cela
plus au long. Remarquez cependant que notre
Philosophie a le privilège elle seule de pouvoir
expliquer cette grande difficulté, qui depuis
tant de siècles a mis tous les esprits à la
torture, comment il faut entendre ce qu'a dit
Moïse, que la lumière a été créée avant le
Soleil: car pour cela il ne faut que supposer
que Dieu créa d'abord tout à la fois le Ciel, la
Terre et les Eaux, et que des Corps assez subtils,

@

232 NOUVEAUX ENTRETIENS
pour être appelés Esprits du Seigneur,
étaient portés çà et là; et qu'ensuite tout l'ouvrage
des six jours n'a été que pour régler
tout le mouvement des corps déjà créés; de
sorte que le premier jour, qui commence par
la formation de la lumière, veut dire manifestement
que s'étant formés différents tourbillons
des petites boules dont nous avons parlé, et
que ces petites boules tournant autour d'un
même centre, la matière subtile qui remplissait
les intervalles de ces boules s'assembla
nécessairement vers le centre; de là elle
poussa les globules qui l'environnaient: ces
globules poussés firent la lumière en tous les
endroits où il se trouva un suffisant amas de
matière subtile, semblable à celui qui remplit
les intervalles des petites boules: mais comme
il ne pouvait pas encore s'être assemblé une
grande quantité de matière subtile dans le
centre, son effet sur les petites boules ne pouvait
pas s'étendre fort loin, et les petites
boules ne pouvaient pas produire fort loin
leur lumière; c'est pourquoi elles y laissaient
les ténèbres, et c'est précisément et littéralement
ce qui est écrit, que Dieu divisa la lumière
des ténèbres: c'est-à-dire, que les petites
boules furent en certain endroit agitées, et en
un certain sens, qui agitait certaine matière
subtile, en un certain autre endroit, dans
lequel s'il y eût eu un homme, cet homme eût

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 233
formé cette pensée qui s'appelle lumière, et
eût dit, il est jour: et s'il eût été en un autre
endroit où la matière subtile n'eût pas été
ainsi agitée, il aurait dit, il est nuit: et voilà
ce qui est écrit, Dieu divisa la lumière des
ténèbres. Que dites-vous de cela? Cette explication
est solide et nouvelle, répondis-je. Le
second jour est-il aussi savamment et aussi
curieusement expliqué? Tout de même, reprit-il:
il est si vous voulez encore mieux.
Voici comme il y a dans l'Ecriture: Dieu dit,
que le Firmament soit fait au milieu des eaux,
et qu'il divise les eaux des eaux; et il divisa
les eaux qui étaient sous le Firmament, d'avec
celles qui étaient sur le Firmament, et il appela
le Firmament Ciel.
Le Firmament, mon fils, comme Moïse m'a dit ce matin, n'est autre chose que le parfait
arrangement de cette infinité de tourbillons
qui remplissent nécessairement l'espace immense
que la matière occupe. Tous ces tourbillons
étant parfaitement arrangés, les masses
qui se trouvèrent en ce tourbillon où nous
sommes, furent séparées par la matière subtile
du tourbillon, laquelle s'écoula entr'elles,
et qui les divisa, et les tint éloignées du
centre, selon qu'elles se trouvèrent plus ou
moins pesantes, ou solides. Cette matière du
tourbillon n'est autre chose que la matière du
Firmament. Ces grandes masses composées
15
@

234 NOUVEAUX ENTRETIENS
de particules embarrassantes et couvertes
d'aiguilles longues, pliables et déliées ne sont
autre chose que des terres couvertes d'eaux.
Donc il est vrai de dire, que le Firmament a
divisé les eaux des eaux, puisqu'il a divisé ou
ces Terres, ou ces Planètes, car c'est cela
même. Vous entendez maintenant ce que c'est
que les cataractes qui s'ouvrirent au temps du
Déluge: c'était quelqu'une de ces Masses, de
ces Terres, ou de ces Planètes, dont la Mer se
versa sur notre Terre.
Le second jour que vous venez d'expliquer, lui dis-je, peut faire comprendre qu'il y a des
hommes aussi dans les autres Terres, Masses,
ou Planètes. Croyez en ce que vous voudrez,
reprit-il, il n'est pas maintenant question de
cela. Dieu au troisième jour assembla les eaux
qui couvraient tout le rond de la Terre, afin
qu'une partie de la Terre demeurant à découvert,
pût produire des plantes et des arbres.
C'est donc en ce jour, Monsieur, lui dis-je,
que se fit le fracas épouvantable, dont vous
me parliez hier après dîner, dans l'Histoire
des Aventures de la Terre. Justement, repartit-il;
car si la Terre eût demeuré ronde, les
eaux n'eussent pu s'assembler en un lieu, et
eussent toujours couvert nécessairement toute
la superficie. Il faut donc dire que la croûte
supérieure s'étant entr'ouverte en ce jour, il
s'en entassa irrégulièrement de grands monceaux

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 235
les uns sur les autres, ce qui fit les
montagnes et les collines: voilà le troisième
jour. Pour le quatrième, Dieu créa les deux
grands Luminaires, c'est-à-dire, qu'il s'écoula
tant de matière subtile vers le centre de ce
tourbillon où nous sommes, par l'effort que
firent les petites boules de s'éloigner de ce
centre, qu'elle fut capable de pousser lesdites
petites boules jusqu'à la circonférence du
tourbillon, ce qui forme les rayons qui nous
font voir si brillante cette matière subtile, ou
ces limailles, ou ces raclures qui sont assemblées
au centre de ce tourbillon, que nous
appelons Soleil. Il ne faut dire maintenant, si
ce n'est que cette matière subtile assemblée
dans le centre, a assez de force pour pousser
les petites boules des tourbillons voisins, pour
y faire sentir son action, et l'on comprendra
facilement ce que c'est que la lumière de la
Lune et des Etoiles; c'est pourquoi sans m'y
amuser, je passe au cinquième et sixième jour,
qui sont de très grande conséquence dans
notre Philosophie. Il est écrit, que Dieu dit
en ces jours: Que les eaux produisent tout
reptile ayant âme vivante, et tout volatile;
et que la Terre produise âme vivante selon
son genre, reptiles et bêtes. J'avais cru jusqu'ici
que notre opinion sur les automates ou
machines apparemment vivantes, que nous
appelons animaux, était contraire à l'Ecriture;

@

236 NOUVEAUX ENTRETIENS
mais Moïse m'a fait remarquer ce matin, que
sa Genèse nous insinue assez que les bêtes
n'ont point d'âme: car quoiqu'il y ait dans la
Vulgate, Que la terre produise âme vivante,
la vérité Hébraïque porte, Que la Terre produise
un individu. Or un individu ne signifie
autre chose, qu'une certaine machine disposée
et organisée de telle façon, que, si elle était
rompue, elle n'aurait plus le même mouvement,
et ne serait plus la même. Et pour montrer
que cela est ainsi, cette machine, que la
Vulgate appelle âme vivante, est produite par
la terre et par l'eau; puisqu'il est dit, Que la
Terre produise âme vivante. Or tout ce qu'un
corps produit ne peut être qu'un corps: donc
cette âme vivante, ou cet individu n'est qu'un
corps. De sorte que ce qui fait vivre et mouvoir
les bêtes, n'est qu'une certaine disposition
des parties de la matière; comme ce qui fait
aller une horloge, n'est qu'une certaine disposition
des roues. De ce principe s'ensuit nécessairement
cet autre, que l'homme se meut
aussi par les mêmes ressorts, et par une disposition
de la matière et des organes, toute
semblable à celle des bêtes. D'où vient que
l'Ecriture, après avoir dit que l'individu fut
produit par la terre, dit aussi que l'homme fut
formé de boue. De sorte qu'il est constant que
ce n'est pas une âme qui fait mouvoir les
bêtes: et de plus, il est certain que ce n'est

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 237
pas une âme qui fait mouvoir les hommes;
l'âme ne fait que penser. Je suis bien content
de Moïse, mon fils, de ce qu'il m'a expliqué ce
matin son Pentateuque, et de ce qu'il m'a dessillé
les yeux: j'y vois maintenant clair comme
le jour, et je ne crois pas qu'il puisse y avoir
rien à objecter.
J'ai pourtant, répondis-je, deux ou trois petits scrupules: Donnez-moi cette Bible.
Pourquoi Dieu défend-il de manger le sang
des bêtes? et pourquoi, ajoute-t-il, qu'il le
défend, parce que le sang leur tient lieu
d'âme: et plus fortement, parce que l'âme de
toute chair est dans le sang? Dieu répète avec
de terribles menaces cette raison jusqu'à trois
fois en six Versets dans le dix-septième du
Lévitique. Il semble que cela infirme extrêmement
cette réflexion, que l'Hébreu dans le
premier Chapitre de la Genèse, au lieu du
mot d'âme vivante s'est servi du mot d'individu:
car outre qu'on lit âme et non pas individu
dans le Lévitique, il paraît de la raison
que Dieu donne pour la menace effroyable
qu'il fait à ceux qui mangeront du sang, qu'il
y a quelque chose dans ce sang qui mérite
quelque sorte de respect plus que le reste, et
qui est plus cher à Dieu, comme partant plus
immédiatement de sa main que le reste de la
machine. En sorte qu'il semble que la terre et
l'eau aient eu la vertu de produire le corps

@

238 NOUVEAUX ENTRETIENS
des bêtes, ensuite du commandement que
Dieu leur en avait fait: et que Dieu s'était
comme réservé la gloire de tirer de la puissance
de cette matière une âme qui la fit
vivre, se mouvoir, croître et multiplier son
espèce. C'est ce que Moïse dit assez formellement
au premier Chapitre; voici ses paroles.
Dieu dit aussi que les eaux produisent le
reptile de l'âme vivante, et le volatile sur la
terre, sous le Firmament du Ciel; et Dieu
créa les grandes baleines, et toute l'âme vivante
et mobile que les eaux avaient déjà
produites en leurs espèces. Si les eaux avaient
déjà produit les poissons en leurs espèces,
quelle nécessité que Dieu les créât ensuite, ou
plutôt comment pouvait-il les produire? Cela
ne montre-t-il pas évidemment qu'il s'était
formé de l'eau, en vertu du commandement
que Dieu avait fait, des corps de toutes les
espèces de poissons qui sont dans la mer; et
qu'ensuite Dieu tira de la puissance de cette
matière ainsi disposée des âmes de différente
espèce, suivant l'exigence de cette disposition,
pour informer ces corps, les faire vivre, croître
et multiplier en leur espèce? Et cette âme vit
véritablement et a une connaissance matérielle
et sensitive: selon l'Ecriture. Le boeuf a
connu son Maître, et l'âne la crèche de son
Seigneur.
Je suis bien assuré, mon fils, dit Jean le
@

SUR LES SCIENCES SECRETES 239
Brun, que tout ce que vous dites là n'est pas
raisonnable, parce que c'est le jargon d'Aristote:
Connaissance sensitive tirée de la puissance
de la matière! Quels vilains termes
sont-ce-là? Cependant il y a quelque chose
dans cette réflexion que vous faites sur l'Ecriture,
sur la menace de Dieu, sur la raison qu'il
en donne, et sur cette production des bêtes,
après que l'eau et la terre les ont produites: il
y a là quelque chose d'embarrassant; il faudra
méditer un peu là-dessus. Je vous conjure,
Monsieur, repris-je, de le demander à Moïse
la première fois que vous le verrez. Oui da,
dit-il. Je suis cependant fâché que ces difficultés
me soient survenues du côté de l'Ecriture;
car, grâces à Dieu, du côté de la Physique
il n'y a rien à objecter contre nos automates.
En tout cas, il faudra dire à cette contrariété
de l'Ecriture, ce que nous avons dit à toutes
les autres contrariétés de la Foi: Le mérite de
croire en sera plus grand, et le triomphe de la
Foi plus diversifié. Tout de bon, lui dis-je,
vous croyez expliquer tout ce que font les
animaux, sans leur attribuer aucune sorte
d'âme, ni de connaissance? Vous ne voulez
pas qu'ils voient, qu'ils entendent, qu'ils aient
de la mémoire, du plaisir, de la tristesse, de
la faim, de la soif? etc.
Rien de tout cela, repartit-il; il n'y a qu'à bien comprendre quatre ou cinq choses sur

@

240 NOUVEAUX ENTRETIENS
lesquelles toute cette doctrine est appuyée, et
l'on voit clair comme le jour que ce sont machines
pures, sans sentiment et sans connaissance.
Premièrement, il faut bien savoir toutes
les lois du mouvement que Monsieur Descartes
a fort bien expliquées. En second lieu,
il faut être parfaitement instruit de notre manière
de philosopher sur la lumière. Troisièmement,
il faut bien savoir que la rétine de
l'oeil est tellement composée, que tous les filaments
du nerf optique s'y terminent d'une
certaine manière. En quatrième lieu, pour
pouvoir bien expliquer le mouvement des
membres, il est absolument nécessaire de
comprendre qu'il y a des muscles et de certaines
valvules très commodes pour faire ce
mouvement. Cinquièmement, ce qui est le
plus important, il faut pour entendre les opérations
et les passions des animaux, savoir
bien précisément comment toutes les fibres et
tous les nerfs vont aboutir à la glande pinéale.
Sans tout cela il serait impossible d'expliquer
les machines des bêtes, ni la machine de
l'homme; mais avec cela tout se démontre
mécaniquement.
Mais toutes ces cinq choses sont-elles bien vraies, lui dis-je? Il faut bien qu'elles le
soient, répondit-il: Monsieur Descartes a fondé
là-dessus toute cette Philosophie. Il y a donc
quelque apparence, repris-je, qu'il en était

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 241
bien assuré. Eh bien, avec cela nous expliquerez-vous
tout ce que font les bêtes? Tout,
dit-il. Jusqu'à cette action surprenante, continuai-je,
de la guenon d'un Roi de Pologne?
Que fit-elle, reprit-il?
Une chose de fort bon sens, poursuivis-je: Elle jouait tous les jours aux échecs avec le
Roi. Aux échecs! s'écria Jean le Brun. Le jeu
des échecs est un jeu de raisonnement: il faut
même avoir assez d'esprit pour le jouer; il y a
mille gens qui n'en sont pas capables. Cette
guenon l'était pourtant, répondis-je: elle
jouait aux échecs, et y jouait fort bien. Un
jour après avoir longtemps disputé une partie,
elle fit si bien qu'elle donna échec et mat. Le
Roi piqué lui donna un grand soufflet. Il avait
tort, s'écria Jean le Brun; mais n'est-ce point
un apologue, et une de ces fables à la mode
que vous me contez là? C'est une véritable
histoire, lui dis-je. Mais attendez un peu, vous
n'en serez pas quitte à si bon marché. Quelques
jours après, le Roi voulut rejouer avec sa
guenon: elle se mit gravement dans son fauteuil,
et commença fort judicieusement la
partie. Après l'avoir encore fort longtemps disputée,
elle prit de sa main gauche le bonnet
du Roi, que l'application du jeu lui avait fait
mettre sur la table; elle s'en couvre la tête, et
de la main droite pousse l'échec et mat, et
s'enfuit. Que dites-vous de cette machine,

@

242 NOUVEAUX ENTRETIENS
Monsieur Jean le Brun? Elle est admirable,
répondit-il, tout pensif. Mais cette histoire est-
elle bien vraie? Elle est du moins bien célèbre,
répondis-je; et je crois que vous auriez
bien de la peine à faire comprendre aux Polonais,
que cette guenon ne se souvenait pas du
soufflet que le Roi lui avait donné, et qu'elle
donnait échec et mat, et disputait longtemps
une partie d'échecs sans aucune sorte de connaissance.
Il faut pourtant bien le dire ainsi, reprit Jean le Brun; car si nous allions accorder
que les bêtes pensent, et que la matière subtile
en se mouvant peut former ce sentiment
que nous appelons pensée, on nous viendrait
inquiéter sur l'âme raisonnable, et sur
ce que les âmes des animaux deviendraient
après la mort. C'est pourquoi un grand
homme Anglais appelé Morus, a cru que Monsieur
Descartes a mieux aimé dire que les
bêtes n'ont point d'âme, que d'être obligé de
répondre à certains esprits importuns, dont
ce siècle abonde, qui mêlent la Religion par
tout, et qui mettent la foi de toutes les disputes:
gens oisifs et indignes de philosopher,
qui n'eussent pas manqué de demander que
devient cette âme des bêtes; pourquoi elle
n'est pas immortelle et spirituelle, puisqu'elle
pense; ou pourquoi l'âme de l'homme est
immortelle parce qu'elle pense. C'est pourquoi

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 243
nous avons toujours sagement recours à
une certaine réponse générale, qui nous débarrasse
de toutes ces petites historiettes incommodes
qu'on nous fait tous les jours, sur les
singes qui ont eu des enfants des femmes
qu'on avait exposées dans des îles, des éléphants
amoureux, de la finesse des renards,
de la prudence des fourmis et des abeilles, et
de tout ce qu'il y a de machines qui semblent
n'être point privées de connaissance. C'est
que Dieu est immédiatement le principe de
tout mouvement de la matière: Ainsi c'était
Dieu qui faisait immédiatement mouvoir la
main de la guenon du Roi de Pologne, et
c'était Dieu qui donnait échec et mat.
Monsieur Jean le Brun, je perds enfin
patience; et tout le respect que j'ai pour vos
cheveux gris, ne peut m'empêcher de vous
dire qu'ils couvrent une des plus creuses cervelles
qui soient dans le monde. Le dessein
que vous avez de réformer l'Eglise, est la plus
chimérique idée qu'un homme d'aussi peu de
vertu que vous se puisse mettre dans la tête;
et votre détestable Philosophie est la plus
détestable voie et le chemin le plus extravagant
et le plus éloigné qu'on puisse tenir pour
un dessein comme celui-là. J'appelle détestable
votre fantasque Philosophie: Car enfin,
peut-on ne pas détester une chimère qui combat
et qui détruit elle seule ce qu'il y a de plus

@

244 NOUVEAUX ENTRETIENS
saint dans la Religion, et qui couvre d'une
sacrilège obscurité toutes les vérités Chrétiennes?
J'excuse ceux qui l'embrassent par
l'amour naturel de la nouveauté, sans s'apercevoir
du tort qu'elle fait à la Religion, ou
sans être persuadés que les objections qu'on
en peut tirer sont insurmontables. Mais vous,
qui en connaissez la force et le danger, qui
l'avouez, qui le dites, que par je ne sais quelle
fanatique imagination de vous ériger en
Réformateur, vous donniez cours à des nouveautés
si pernicieuses, et que vous vous en
déclariez le Protecteur. Je vous souhaiterais
les malédictions effroyables que Dieu irrité
verse sur ceux qui disent que ce qui est mauvais
est bon, si je n'avais quelque compassion
de certaine teinture de zèle que je vois en
vous; si toutefois ce n'est point une apparence
hypocrite, tant que je vous vois de sotte vanité,
de complaisance pour vous-même, d'intempérance,
de soin de votre personne, de mépris
pour les talents des autres, et sur tout
cela un certain esprit de singularité pire que
toutes ces choses, ennemi du bon sens, source
d'Hérésie, et l'aversion des honnêtes gens.
Allez, vieux rêveur: Dieu vous confonde ou
vous convertisse. Un valet, qui m'entendit
lever la voix, entra. Jean le Brun pâlit, rougit,
fronça le sourcil et sortit.

@




DERNIER ENTRETIEN.

Je croyais être délivré de Jean le Brun; mais le jour d'après une jeune servante vint
me rendre un billet de sa part, conçu en ces
termes: Cette Créature de Dieu vous dira,
Monsieur, que je suis fort mal, et qu'il m'est
arrivé une grande affliction qui va me mettre
au tombeau. Il est important pour la gloire
de Dieu que je vous voie avant de mourir.
Ce billet me surprit. Je demandai à la créature
de Dieu où son Maître logeait; et ayant
su d'elle que c'était près des Petites-Maisons,
je lui promis d'y aller dans une heure, et j'y
allai en effet. Je trouvai que la Créature de
Dieu donnait un bouillon à Jean le Brun.
Venez, mon fils, s'écria-t-il, venez consoler un
homme qui vous estime assez pour vous pardonner
le petit emportement qu'un peu trop
de zèle vous fit avoir hier: venez-moi consoler
de la plus épouvantable disgrâce qui
pouvait arriver à un homme de mon âge, de
mon savoir et de mon zèle. Hélas! tous mes
travaux sont vains; j'ai perdu mon temps et
mes soins, je ne réformerai point la Morale.

@

246 NOUVEAUX ENTRETIENS
La Philosophie de Jordanus Brunus et de
Monsieur Descartes ne saurait avoir cours
parmi les gens raisonnables; nul homme sage
n'en voudra ouïr parler. O Dieu! par quel de
mes péchés ai-je mérité cette grande affliction?
faut-il qu'une si belle Philosophie soit ruinée
sans ressource, et que tous mes desseins de
réformation soient avortés de ce côté-là?
C'est grand dommage, Monsieur, lui dis-je;
et ce serait encore plus grand dommage que
vous augmentassiez votre fièvre, en parlant
avec l'agitation que vous faites. Je n'ai pas la
fièvre, me répondit-il, mon mal est une épouvantable
tribulation d'esprit, que les Castillans
appellent passion d'animo; je serai
troussé dans vingt-quatre heures, car on ne le
porte pas plus loin avec ce mal-là. Mais, interrompis-je,
nous trouverons peut-être le moyen
de vous consoler. Il est impossible, reprit-il;
car voici le sujet de mon affliction.
Il arriva hier que l'emportement inopiné qui vous saisit, me mit en si grande colère,
que je fus obligé de me mettre au lit. La créature
de Dieu que voilà fut d'avis que je me
fisse tirer du sang: je la crus: elle fit venir
un Chirurgien de sa connaissance. O Dieu!
avez-vous voulu humilier Joannes Brunus
jusqu'au point de le faire confondre par un
Chirurgien? Est-ce que vous entrâtes en dispute
avec lui, interrompis-je? Non, dit-il:

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 247
Voici comme la chose s'est passée. Il me
demanda d'abord quel était mon mal pour
juger si je devais être saigné, et quelle quantité
de sang il faudrait me tirer. Je lui dis
franchement que tout mon mal était une
grande colère que j'avais contre vous, sur ce
qu'au lieu de convenir des raisons que je vous
avais dites pour vous convaincre que les bêtes
n'ont point d'âme, vous m'aviez traité de
rêveur, et de je ne sais quelles autres qualités,
sans avoir égard à la révélation expresse
que j'en avais de Moïse.
Comment, Monsieur, s'écria le Chirurgien, les bêtes n'ont point d'âme et Moïse vous l'a
révélé! Je ne vous tirerai point du sang, s'il
vous plaît. Nous avons ce respect pour les
Gens à révélation, que nous ne leur en tirons
jamais: Et quant au fonds de la chose, avec
la révérence que je dois à Moïse qui vous est
apparu, les bêtes sont assurément animées;
et quand nous voyons en elles solution de
continuité, nous les pansons de même que les
hommes.
Vous n'entendez pas cela, Monsieur le Chirurgien, lui dis-je; quoi qu'étant Chirurgien,
vous devriez mieux l'entendre qu'aucun Philosophe:
car si vous saviez bien votre Anatomie
vous auriez pris garde que toutes les
fibres et tous les nerfs vont aboutir à la glande
pinéale, et par ce grand principe vous expliqueriez

@

248 NOUVEAUX ENTRETIENS
facilement toutes les passions et les
opérations des animaux, sans avoir recours à
l'âme imaginaire qu'on leur attribue. De plus,
vous auriez remarqué dans les jointures certains
muscles et certaines valvules par l'aide
desquelles le mouvement des membres se
fait. En troisième lieu, vous sauriez, Monsieur
le Chirurgien, que la rétine est faite de telle
sorte que tous les filaments du nerf optique
s'y terminent de certaine manière; et de toutes
ces choses nous pourrions tirer l'explication
de tous les mouvements des bêtes et de
l'homme même: car à la pensée près, il n'y
a point de différence de l'homme à la bête,
quant à la machine.
Moïse, dit le Chirurgien, avec un fou rire insolent: Moïse vous a-t-il révélé tous ces
beaux principes? Non, lui dis-je; mais le
grand Descartes, qui était un génie universel,
et qui n'ignorait de rien, l'a dit, l'a éprouvé,
et l'a posé pour fondement. Ajoutez, reprit le
Chirurgien, l'a imaginé. J'ai fait quarante-deux
anatomies en ma vie, je vous réponds de ma
tête que ces trois principes-là sont absolument
faux. Vous êtes un ignorant, Monsieur le Chirurgien,
lui dis-je: si ces trois principes
étaient faux, notre Philosophie le serait aussi;
et ce serait à tort que Monsieur Descartes
aurait acquis tant de réputation. Je vous soutiens
positivement, dit-il, et paisiblement,

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 249
parce que vous êtes malade, qu'il n'y eut
jamais ni fibres ni nerfs, qui aboutissent à la
glande pinéale. Secondement, quant aux
muscles et aux valvules réciproques, par où
vous expliquez le mouvement des membres,
je vous soutiens qu'il n'y eut jamais dans les
hommes ni dans les bêtes la moindre petite
apparence de ces valvules: et pour la rétine,
cette prétendue conjonction avec les filaments
du nerf optique, est la plus grande chimère
qui fût jamais; car la rétine est constamment
une peau uniforme, qui n'a nulle conjonction
avec le nerf optique: et tout cela je vous le
ferai voir demain, si vous voulez, dans une
Anatomie que je dois faire à Saint Côme. Quant
à votre Monsieur Descartes, j'ai été Chirurgien,
et je l'ai saigné et fréquenté quelquefois
durant une fièvre qu'il eut avant que d'être
obligé de sortir du Royaume: C'était un
homme d'esprit, et d'apparence fort sage, mais
sur ma parole il y avait bien du vide dans
ce crâne-là. Il me contait un jour qu'il voulait
restaurer la Philosophie sur sept lois de mécanique,
qu'il disait avoir trouvées, et sur
lesquelles il prétendait expliquer tout ce qui
se fait dans la nature. Je le priai de m'expliquer
ces lois. Il le fit: et sans vanité je lui fis
voir à l'oeil qu'elles n'étaient pas toutes véritables;
et il ne sut jamais me satisfaire sur
ce que je lui opposais. Un autre jour il me
16
@

250 NOUVEAUX ENTRETIENS
dit avec beaucoup d'ostentation, que jamais
personne jusqu'à lui n'avait su ce que c'est
que la lumière: Et lui ayant demandé, s'il
le savait bien lui-même; car la lumière toute
claire qu'elle est, est la chose du monde la
plus obscure à connaître: il me répondit fièrement,
que, si on le pouvait convaincre de
fausseté sur la manière de philosopher touchant
la lumière, il était prêt d'avouer que
tout son nouveau système était faux, et qu'il
ne savait rien du tout en Philosophie; mais
outre sa vision sur la rétine, je lui fis voir dans
sa prétendue démonstration quatre ou cinq
erreurs insoutenables. C'est pourquoi, mon
bon Monsieur, si vous êtes infatué de cette
Philosophie, et si c'est là votre mal, guérissez-
en si vous êtes sage; car pour du sang je ne
vous en tirerai point, pour cause: j'en vais tirer
à un Abbé qui n'est pas malade de votre mal.
Bon jour.
Voilà mon affliction, mon fils, continua Jean le Brun: Que deviendrons-nous? Il faut
croire chacun en son Art. Si ce que cet homme
dit est vrai, notre Philosophie ne peut subsister,
et le système de Descartes est chimérique.
Je voudrais donc, mon fils, que vous
allassiez à Saint Côme après dîner, pour voir
si ce que ce Chirurgien a dit est vrai. O Dieu!
serait-il possible qu'un aussi grand génie que
Descartes eût appuyé tout un système sur des

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 251
choses que des Fraters de Chirurgien peuvent
convaincre de fausseté. Si cela est, il ne faut
plus parler que ni moi ni mes compagnons
puissions jamais réformer la Morale par cette
Philosophie. Hélas! il faudra laisser fleurir
celle d'Aristote. Pour moi, plutôt que de la
voir ainsi triompher, je veux mourir, la résolution
en est prise.
Je vous conseillerais, lui dis-je, Monsieur, de vous réconcilier avec Aristote avant que
de mourir; autrement vous aurez cet Homme
en tête en l'autre monde qui vous désolera; et
son ombre irritée sera toujours après la vôtre,
pour lui faire cent reproches importuns. Vous
supposez donc que je serai damné, répondit-
il. Vous me faites souvenir d'un certain Père
le Brun mon cousin et mon compatriote, qui
me disait toujours cela, qui m'a pris en aversion,
et qui m'a fait déserter d'Irlande, pour
m'y avoir rendu suspect de l'Hérésie de Calvin.
Quoiqu'il en soit, repris-je, la chose n'est
pas moralement impossible: Prenons la chose
au pis, je vous assure que, si l'ombre d'Aristote
et la vôtre se rencontrent en l'autre monde,
vous y passerez mal votre temps. Que me pourrait-elle
dire de si fâcheux, répondit Jean le
Brun?
Aristote vous dira que vous lui avez volé tout ce que vous avez dit de bon et de raisonnable,
et que tout ce que vous avez inventé

@

252 NOUVEAUX ENTRETIENS
est faux et chimérique, comme le Chirurgien
vous le disait hier. Il vous soutiendra que ses
Problèmes contiennent le détail de votre Philosophie,
sur les couleurs, sur la lumière, sur
les tons, sur l'harmonie, sur les plantes, sur
les animaux. Il vous traitera d'imposteur, vous
et un de vos Collègues de bonne foi, sur ce
que vous lui avez imposé qu'il tient que l'air
n'est point pesant, et que vous avez tiré grande
vanité de donner une preuve fort nouvelle de
la pesanteur de cet élément, par l'expérience
d'un ballon. Cependant Aristote au Livre quatrième
du Ciel, Chapitre quatrième, prouve
expressément que l'air est pesant, par cette
même expérience du ballon. Pourtant Pascal,
reprit Jean le Brun, qui était le plus grand
esprit du siècle, a prétendu mériter beaucoup
de louange en prouvant contre Aristote que
l'air est pesant, par cette démonstration du
ballon. Il était bel esprit, je l'avoue, lui dis-je;
mais vous voyez de là la bonne foi du personnage,
et s'il faut s'en rapporter aveuglément à ses
citations. Les gens qui lisaient pour lui ne lui
donnaient pas toujours des Mémoires fidèles.
De-là vient que quand je lis ses Ouvrages, je
ne prends garde qu'à la forme, qui marque un
grand fonds d'esprit et d'invention, et je me
défie toujours de la matière. Je m'imagine
qu'Aristote l'aura bien accueilli en l'autre
monde.

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 253
Apparemment, dit-il, ce railleur d'office aura été un peu défait. Ne vous en déplaise,
Monsieur, repris-je, vous serez bien autant
embarrassé que lui: car vous avez pris la
peine, vous et votre Trisaïeul et Descartes,
de piller chez Aristote, et de vous approprier
ce qu'il y a de supportable dans votre Philosophie,
avec les raisons que vous avez pour
le prouver: Ensuite vous lui attribuez l'opinion
contraire, vous déclamez contre lui, et
vous vous érigez en Fondateur de Secte. Cette
opinion, par exemple, qu'il n'y a que l'homme
qui pense, et que les bêtes ne pensent point,
et ne sont par manière de dire que des automates,
est toute prise d'Aristote, qui la propose,
qui l'agite, et qui enfin semble l'avoir
décidée tout comme vous, par les mêmes
raisons que vous en alléguez; ce n'est pas
grand' merveille que vous avez eu l'esprit de
le copier quoique vous n'ayez pas compris sa
pensée, et la différence qu'il y a entre penser
dépendamment et en vertu d'une proposition
universelle que l'on connaît, ce qui est le
propre de l'homme; et penser ou connaître
une chose singulière par la seule entremise
des sens, ce qui est la manière de connaître
des bêtes.
N'est-ce pas Aristote encore qui vous a donné l'idée de votre matière subtile! L'Aether
d'Aristote n'est-il pas la matière la plus

@

254 NOUVEAUX ENTRETIENS
subtile et la plus agitée, qui se mêle à l'air et
à l'eau, comme l'air se mêle à l'eau et à la
terre? L'ombre d'Aristote vous malmènera
là-dessus, et vous dira que c'est par là qu'il a
expliqué le diaphane.
Quoi-qu'il puisse dire, reprit Jean le Brun, il ne saurait nous disputer la gloire d'avoir
pensé cent choses qu'il n'a jamais pensées.
C'était assurément un esprit court, qui n'a
jamais su ce que c'est que feu ni flamme: Je
lui apprendrai comment se font les odeurs,
les saveurs, les différences du son grave et
aigu, en un mot tout le détail des choses naturelles
à quoi il ne savait rien.
Je ne sais pas votre opinion sur toutes ces choses, lui dis-je, et il se pourrait faire que
vous auriez en cela quelque avantage sur
Aristote. Car il me semble qu'il y a quelque
chose de frivole dans la recherche qu'il en
fait, et il détermine certaines choses qu'il est
impossible de savoir au vrai. Par exemple,
que la flamme n'est autre chose que de petits
corps en un mouvement très rapide, qui se
succèdent continuellement les uns aux autres:
Que le feu est composé de petits corps de
figure pyramidale, dont les angles sont fort
tranchants, qui nous piquent en entrant dans
nos pores, et qui fondent les métaux en s'insinuant
en eux: Que la différence du son
grave et aigu vient de la vitesse ou lenteur

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 255
des vibrations de l'air: Que les saveurs se
sentent lorsque la salive dissout de certains
corps, de certaines figures que l'on nomme
sels, et qui sont dans les viandes. Et que les
odeurs se sont aussi par certains corpuscules
très déliés qui sortent des corps, se répandent
dans l'air, et viennent piquer le nez.
Aristote a-t-il dit toutes ces choses-là, interrompit Jean le Brun? Oui, lui dis-je. Mais,
reprit-il, c'est là précisément notre Philosophie.
J'ai donc eu grand tort de ne point lire
Aristote dans ma jeunesse. Descartes en est
cause, il l'avait lue exactement. Je le trouvai
un jour sur le troisième Livre de l'Ame: il
me dit qu'Aristote était de son avis sur la
manière dont la sensation se fait: Qu'il était
ravi que ce philosophe eût une seule fois en
sa vie connu la vérité, et qu'il se fût aperçu
que toutes les sensations se font par le toucher.
Comme je vis qu'il n'y avait que cet
endroit de bon dans Aristote, je résolus de ne
perdre point de temps à le lire.
Beau dessein, repris-je, Monsieur Jean le Brun! Mais croyez-vous que Descartes ait été
de bonne foi cette fois-là? Il aimait mieux
attribuer cette opinion à Aristote qu'à Démocrite
de qui elle est, de peur qu'on ne s'aperçût
de la conformité de la doctrine avec celle
de Démocrite. Ce que vous dites là est-il bien

@

256 NOUVEAUX ENTRETIENS
vrai, reprit Jean le Brun? Vous n'avez qu'à
le vérifier vous-même, répondis-je.
Mais si cela était, continua-t-il, et que d'ailleurs
Descartes eût puisé la plus grande partie
de ses opinions dans Aristote, il serait un
ingrat et un homme de très mauvaise foi, de
déclamer sans cesse contre son maître, et j'ai
été toute ma vie la dupe de ceci. Car sur la
parole de Descartes, je me suis déchaîné contre
Aristote: cependant je vois bien qu'on ne
procède pas de bonne foi dans notre réformation.
Je suis un grand Pécheur, mais Dieu
ne m'a jamais abandonné jusqu'à la fourberie
et à la mauvaise foi. Je n'y entends pas grand'-
finesse, comme vous voyez, et j'ai toujours
regardé la duplicité de coeur comme un caractère
de réprobation. C'est du moins, lui dis-
je, le caractère certain d'un malhonnête
homme, de qui je fuirais toute ma vie la fréquentation,
et ne ménagerais jamais l'amitié:
et à vous dire vrai, le petit chagrin que j'eus
hier contre vous, venait de ce qu'il me semblait
que c'était une chose de mauvaise foi de
pester comme vous faisiez contre Aristote, de
faire mille imprécations contre ses Enthymèmes
et ses Syllogismes; cependant je vois
bien que vous ne l'avez jamais lu.
Il est vrai, me répondit-il; mais Descartes m'en avait tant dit de mal; et de plus, ce certain
Père le Brun dont je vous ai parlé, m'a

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 257
tant inquiété avec son Aristote, il me l'a tant
cité dans les disputes que nous avons eues ensemble,
et il m'en a tant rebattu les oreilles,
qu'il m'en a donné une aversion mortelle: de
telle sorte que, dès que j'entends le nom d'Aristote,
il me semble que je vois ce Père le
Brun à mes trousses, qui me chasse d'Irlande,
et qui me fait passer pour un Calviniste.
Je me trompe fort, Monsieur Jean le Brun, lui dis-je, ou toute cette levée de bouclier que
vous avez faite pour réformer l'Eglise de
Dieu, et tout ce grand soin que vous avez
pris de faire valoir la Philosophie de Descartes,
ne sont précisément que parce que le
Père le Brun votre ennemi prétendu fait profession
de suivre Aristote.
Pour choquer ce Révérend Père en tout et par tout, vous avez entrepris de donner cours
à une Philosophie opposée à la sienne; et
comme rien n'est capable d'empêcher de certaines
gens de se venger jusqu'aux choses
mêmes les plus indifférentes, quand ils prétendent
être offensés, vous avez abandonné
pour vous venger de ce Père le Brun, les intérêts
les plus vénérables et les plus sacrés!
Dieu et son existence, la Trinité sainte, l'Union
Hypostatique, l'Eucharistie adorable, la
spiritualité et l'immortalité de l'âme de
l'Homme, la divine Providence, et tout ce
qu'il y a d'inviolable dans la Foi et de constant

@

258 NOUVEAUX ENTRETIENS
dans la Religion. Vous aimez mieux introduire
dans le monde les Hérésies d'Hermogène,
de Praxeas, de Valentin, de Manez, de
Nestorius, d'Eutichez, des sales Stercoranistes,
de Luther, de Socin et de Calvin, en
un mot, ouvrir toutes les portes de l'Enfer
contre l'Eglise, que d'être ami du Père le Brun.
Que la haine d'un Dévot est ingénieuse, et que l'imprudence de votre cousin le Père le
Brun a été grande, de s'attirer un Serviteur
de Dieu de votre espèce, et de se commettre
avec un Homme qui a de si redoutables révélations!
Quelles machines et quel tout diabolique
êtes-vous allé chercher pour contredire
la Physique de ce bon Père? Quoi, renverser
toute la Religion et tous nos Mystères,
sous ombre d'une révélation fanatique; et
tout cela, parce qu'il faut suivre une Physique
différente de celle du Père le Brun, afin qu'il
ne soit pas dit dans le monde qu'on ne le
contrarie pas en toutes choses! Je ne sais
pas, Monsieur le Réformateur, quelle est
votre âme et votre conscience; mais en vérité,
il me semble qu'il faut être tant soit peu plus
que Diable pour avoir pu imaginer une vengeance
de cette nature.
Le coeur humain, répartit Jean le Brun, avec un grand soupir: le coeur humain est
impénétrable, et sa malice est un abîme qui
n'a point de fond; qui pourra connaître?

@

SUR LES SCIENCES SECRETES 259
Hélas! il peut bien être que mon animosité
contre le Père le Brun pourrait m'avoir inspiré
cette aversion pour Aristote, et cette
imagination d'exalter la Foi, et d'en augmenter
le mérite, en établissant une Philosophie
également opposée à Aristote et à la Foi: et
comme vous me l'avez fait remarquer, plus
opposée à la Foi qu'à Aristote. Je vois bien
que Dieu n'était pas l'auteur de mon dessein,
et que cette Réformation ne vient pas de lui.
Quant à moi j'ai toujours marché en simplicité:
mais à ce que je vois, mes Coadjuteurs
ne sont pas de même. Cependant il est certain
que Dieu n'entra jamais dans le conseil
des doubles, et qu'il ne favorisa jamais la
supercherie et l'artifice. Je vous plains, Monsieur
Jean le Brun, lui dis-je: vous avez
blanchi dans l'inimitié, et dans l'esprit de
vengeance et de discorde; c'est toujours un
grand mal et état déplorable. Si vous n'avez
pas été assez malhonnête homme pour procéder
de mauvaise foi, vous avez été assez
mauvais Chrétien pour vivre sans charité, et
assez faible et assez vain pour vous mettre
dans la tête que Dieu vous avait suscité extraordinairement
pour réformer les moeurs de
l'Eglise, dont vous ruiniez la doctrine, et renversiez
la croyance. Permettez-moi donc d'exhorter
votre tête blanche à la pénitence; et
puisque vous reconnaissez que Dieu n'est

@

260 NOUVEAUX ENTRETIENS
pas l'auteur de vos visions, implorez sa miséricorde,
renoncez à votre chimérique Réformation,
quittez cette Physique d'Athées renvoyez
la jeune Créature de Dieu, ne soyez
pas si distrait à table; en un mot, soyez irréprochable
dans votre Foi et dans vos moeurs,
et vous rentrerez en grâce avec le Père le
Brun; il vous rétablira avec honneur dans
l'Irlande, et vous y passerez pour bon Catholique,
Apostolique et Romain.
Il parut touché de ma remontrance, et je crois que, s'il eût vécu, il n'eût pas été tout à
fait si fou; mais la maladie de passion d'animo
étant toujours mortelle, quand je voulus revenir
le voir le lendemain, je trouvai la Créature
de Dieu toute éplorée, qui me dit qu'elle
lui avait fermé les yeux. J'en suis tout triste,
car apparemment il est damné.

@




CE LIVRE COMPREND:
Magie et dilettantisme: le roman de Montfau-
con de Villars et l'histoire de la Rôtisserie de
la reine Pédauque, par RENE-LOUIS DOYON.

ANNEXES

I. Arrêt du Parlement de Toulouse . . . . . . . XLIII
II. Manuscrit attribué à Montfaucon de Villars . XLV
III. Observations de Ménage sur la langue fran-
çaise . . . . . . . . . . . . . . . . . . XLIX
IV. Indications bibliographiques . . . . . . . . LII

L'Esotérisme de Gabalis, par PAUL MARTEAU. . . . LV

*
* *

Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les Sciences
secrètes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
Lettre à Monseigneur *** . . . . . . . . . . . . 113
Réponse à la lettre de Monsieur *** . . . . . . . 117
Nouveaux entretiens . . . . . . . . . . . . . 127


-------------------
Imprimerie de J. Dumoulin, à Paris
@
@

pict

@
@

Début de l'ouvrage Texte précédent Texte suivant Fin de l'ouvrage Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.