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Réfer. : 2102 .
Auteur : Trismosin, Salomon.
Titre : La Toison d'Or.
S/titre : ou la Fleur des Trésors, en laquelle est...

Editeur : Charles Sevestre. Paris.
Date éd. : 1613 .
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pict

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L A
T O Y S O N D' O R ov L A F L E V R D E S T H R E-
sors En Laqvelle est Svccinctement & methodiquement traicté de la Pierre des Philosophes, de son excellence, effects & vertu admirable.
Plvs De son Origine, & du vray moyen de pouuoir paruenir à sa perfection.
E N R I C H I E S DE F I G V R E S, ET DES propres Couleurs representees au vif, selon qu'elles doiuent necessairement arriuer en la pratique de ce bel Oeuure. ET Recueillies des plus graues monuments de l'Antiquité, tant Chaldeens,
Hebreux, Aegyptiens, Arabes, Grecs, que Latins, & autres Autheurs approuuez.
Par ce Grand Philosophe S A L O M O N T R I S M O S I N Precepteur de Paracelse.
Traduict d'Alemand en François, et commenté en forme de
Paraphrase sur chaque Chapitre par L. I.
A P A R I S, Chez C H A R L E S S E V E S T R E, ruë S. Iacques deuant les Mathurins. ----------------- M. DC. XII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
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pict

A
T R E S H A U T E T T R E S
ILLUSTRE PRINCE, MONSEIGNEUR
FRANÇOIS DE BOURBON, PRINCE DE CONTY, Souverain de Château-Renaud, & Terres d'outre & deçà la Meuse, Gouverneur & Lieutenant Général du Roi aux Pays d'Anjou, Touraine, & le Maine. &c.
pict ONSEIGNEUR,
Ceux qui poussés de quelque altière entreprise, portent inconsidérément les voeux de leur constance, sous le grave tableau de maintes fantaisies,
ne se donnent rien moins en l'excès inventé d'un
esprit fort en bouche, qu'une ferme assurance
de tout bon & heureux succès; lesquels ce néanmoins
déchus de cette prospérité vainement
ébauchée, sont mainte fois contraints de changer
de propos, & juger autrement, par un
désavantage promptement émaillé sur la légèreté
des passions immodérées, que le triste événement
de cette impression ne s'en était promis;
déplorant à loisir le cours de leurs erreurs conçus
A ij
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4
à contre-poil de l'espérance qu'ils s'étaient imaginés,
dans un sommeil délicieux: lors qu'au
milieu de la carrière, cinglant sans y penser en
la plus haute mer de leurs conceptions, on les
voit enlever au gré des vents, comme par les
ailes cirées de quelque ambitieux Icare, charmé
des ombres sombres de la méconnaissance,
& courir risque tant de leur fortune que de
leur vie, sur le dos impétueux d'un Neptune
irrité par l'émeute des flots ennemis de leur
bonheur, que les têtes sourcilleuses des vagues
vagabondes ont superbement élevés jusqu'au
Ciel de leur misère, pour les précipiter dans les
golfes profonds des ondes insensées, se jouant
impunément du malheur de leur vaisseau.
Il n'y a celui d'eux qui se sentant à deux doigts
du péage, ne perde jugement, & n'abandonne
au même temps les rênes de la prudence, pour
céder aux accès violents d'une telle émotion,
tellement altérés des intempéries du désespoir,
que leurs premières brisées quittent la prise de
cette lice, entreprise pour s'opposer aux symptômes
vigoureux de la tourmente, sous la tutelle
confidente d'un nautonier expert, l'industrie
duquel disputait à force ouverte de leur reste de
vie, résignée entre ses mains, pendant qu'ils
faisaient trêve avec le soin de leur voyage, pour

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5
recevoir de ce monstre *impiteux, telle condition
de vivre ou de mourir, que la rigueur de ses disgrâces,
leur oserait tristement imposer.
Ainsi confus, & déjà quasi réduits aux extrêmes soupirs d'une nécessité forcée, les Alcyons
joyeux avant-courriers des airs *favoniens, paraissant
sur l'aspect rigoureux de ces fortes secousses,
leur fit jeter les yeux vers un navire heureusement
voué à la poursuite de leur salut, qui
révoquant fort à propos du sépulcre effroyable
des eaux, ces corps atténués, & rachetés au
prix de quelques ais brisés, les mit d'une saveur
inespérée au bord de leurs prétentions. Le
naufrage évité les fait rentrer de plus belle, en
l'équipage qu'ils étaient, au premier train de
leur voyage, & l'étroite bienveillance des astres
plus tranquilles, relevant leurs esprits déjà terrassés
sous les puissants efforts de l'appréhension,
leur ouvre le chemin des lauriers verdoyants,
qu'ils trouvèrent enfin semés dans la vive pépinière
de leur persévérance.
Ce vif Tableau de longue haleine, représenté sur le même théâtre de l'imagination, recèle
prudemment sous le bandeau de sa figure allégorique,
un modèle égaré de mes inquiétudes,
pour mettre au jour ce mien labeur de pénible recherche.
Ceux qui se sont heureusement sauvés
A iiy

*impiteux : impitoyable, sans pitié.
*favoniens : Latin : favonius : Vent doux du couchant, zéphyr.

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6
des plaines médisantes en mêmes occasions,
se pourront bien passionner aux aiguillons de
mon souci, après avoir toujours en crainte sondé
les flots des pointes acérées, mais l'ignorance &
la timidité se rendront insensibles aux mouvements
de ma compassion. Le seul Athlète dont la valeur
& l'assurance sont souvent mis en proie,
peut décider de notre différend par la dextérité de
son expérience: si je n'avais goûté de ces appas,
je ne pourrais aussi juger de l'amertume, &
l'absinthe des jalouses rigueurs n'aurait pas attaqué
la douce myrrhe de mes préservatifs, si
l'océan de ma constance n'avait courbé l'échine
de mes travaux sur le sable mouvant de leur témérité:
vrai est que le contentement & le loisir
m'ont porté d'un plein saut à cette récréation,
d'apprêter le vaisseau d'une haute science pour
roder toutes les cotes de ce large Univers, &
recueillir de chaque fleur des meilleurs Philosophes,
un essaim de doux miel pour vous le présenter:
où les nochers de mes desseins enfantés
dans la curiosité, & commandant absolument
aux préparatifs de la Toison, se sont servis de
ma plume solaire, pour ramer plus légèrement
sur l'horoscope véritable des bons Auteurs: &
de fait mon esprit équipé, ce me semblait, suffisamment
des choses nécessaires (mais plutôt

@

7
ébloui de mes propres contentements) s'exposait
au bon vent qu'il avait déjà conçu de son labeur,
sur la mer médisante de ce monde, sans autrement
prévoir l'effort de la tempête, qui suivait
de bien près les pas incertains de ma franchise,
par l'indiscrète liberté des traits & morsures
venimeuses. Si ne voulus-je pas, enveloppé de ces
brusques rencontres, laisser pourtant en friche le
modeste trafic de mes prétentions, contre opposant
aux filets de leur rigueur, les rets consécutifs de
ma persévérance: mais à la fin succombant
sous le faix importun le tant d'orages, je vis
l'heure que je tombais entre les ceps calomnieux
de leur présomption, & les voiles rompus de ma
frégate, abandonnés au gré de mes censeurs,
s'apprêtaient à mon malheur le triomphe de
ma captivité. Ce fut en cette dernière table, que
mon proche naufrage eut besoin de vos faveurs,
ce fut en ce combat, n'on d'un à un, ni à perte
de vue comme les *Andabates, mais d'un seul
contre tous où je me vis surpris, n'ayant su rencontrer
si soudain au secours de mes traverses,
l'homme tel que le sophiste Cynique cherchait
si soigneusement en plein midi au flambeau curieux
de ses désirs: mais l'aviron de mon bonheur,
m'ayant conduit, en cette partie inégale,
aux Iles fortunées de votre souvenance, bénignement
A iiij

*Andabates : Mot d'origine celtique 'andabata' :
gladiateurs romain qui avaient des casques sans
orifices pour les yeux, et qui se battaient donc
en aveugle.

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8
me retira du précipice des malveillants,
(plutôt nés à la censure des actions humaines,
qu'humblement persuadés faire mieux) si tôt
que la nécessité forçant la loi de ma discrétion,
me tourna les yeux fixement arrêtés vers les
rayons brillants de votre puissance généreuse,
qui sut au même temps dissiper les nuages de
leur envie, comme d'un éclat foudroyant par la
seule mémoire de vos graves vertus, me rendant
l'air aussi serein, & le trident de la marine
aussi paisible qu'auparavant. Si déjà délivré
pour la première fois de ces vipères dangereuses,
le fief de ma protection relève en hommage de
votre piété; que pourrais-je moins faire en ce
second détroit, que d'accourir aux mêmes
voeux qui m'ont déjà une autre fois été salubres
? A ces fins, Monseigneur, je prosterne
les fruits nouveaux de mon arbre d'Hermès,
aux pieds respectueux de votre illustre Nom,
pour inspirer bénignement sur la simplicité de ces
lignes craintives, le souffle nécessaire de votre
autorité & l'agréable liqueur de vos douceurs,
à ce que le venin des harpies injurieuses, glissant
fortuitement sur le suc de mon ouvrage, se
puisse heureusement changer en viandes exquises
& de douce saveur. Mais comme le sujet est
d'importance & relevé, aussi a-il besoin pour

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9
sa conduite d'une lumière plus qu'ordinaire; &
comme la matière dont nous traitons, excelle les
autres titres en qualité, le plus grand fruit de
la gloire du monde y étant contenu, l'essence
glorieuse de ses merveilles ne se peut maintenir
en sa perfection, qu'en celle de votre unique faveur,
qui surpassez en race, en grâce, en renom
& vertueux courage l'excellence du monde. Mais
quoi? si je voulais entrer en contestation de ces
deux circonstances, l'impossible de mon dessein
serait de la partie, & n'oserais inviter votre
grandeur à prendre en bonne part la source raccourcie
au petit pied de mon simple discours, si l'excès
excellent de vos vertus royales n'imitait la
clémence des grands Monarques, qui se méconnaissant
volontairement en ce qu'ils font,
moulent un abrégé de leurs puissances pour les
entremêler avec la basse étoffe du commun peuple,
se payants discrètement de la monnaie de nos
sincérités au poids égal de nos bonnes affections,
de sorte que l'intention suppléant notre
défaut, guide la règle de nos infirmités sur le cube
céleste de leurs soumissions. Hé qui sans
crainte ou sans présomption aborderait assurément
ces essences divines, si d'elles-mêmes le rang ne
se transformait en soleils de candeur & débonnaireté
? Quoi que la préséance que les Princes

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10
ont gagné sur le reste des hommes, les puisse
avec raison distraire de notre communication,
toutefois ces hauts Monts se penchent humainement
devers nous, & s'humilient en leur grandeur,
pour élever notre simple humilité à la
participation mystérieuse de leurs prudents secrets,
sachant assez que la Clémence des grands
est du ressort de la divinité. Sur le modèle de ces
fermes appuis, j'établirai la quadrature de
mes poursuites, & cimenterai l'ancre très assurée
de mes humbles supplications, pour élancer
succinctement quelques crayons de mon
repos, en la protection de votre oeil gracieux,
qui gravera bénignement sur le front découvert
de mon petit ouvrage, l'auguste autorité de
votre illustre nom, m'assurant en icelui de
l'entreprise délectable de mes vaisseaux embarqués
sous le ciel de vos grâces, attendant au
lever d'une bénigne Aurore, l'étoile favorable
de ma navigation. Que si le bon augure que je
lis en l'effigie de votre doux visage, me répond
de l'heureux événement que votre bienveillance
m'en promet, je me croirai bien plus que fortuné,
de pouvoir sans envie surgir au port &
en la voie infaillible de cet Oeuvre doré, qui sert
de butte à tous les beaux esprits: si dis-je, Monseigneur,
vous me donnez libéralement l'entrée

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11
tutélaire de vos dignes faveurs, je n'aurai plus
cette appréhension de me soumettre à la rigueur
des flots, puisque à l'instant les écumeurs de
ma réputation n'auront plus le pouvoir de mettre
à fond le mât ni le timon de mon vaisseau,
voguant paisiblement sur l'eau tranquille de vos
douceurs. Les Satyres de ce temps forceront leur
naturel passionné, à rechercher de la discrétion
& du silence en la volonté de vos commandements,
pour ne se précipiter eux-mêmes dans les
disgrâces de vos sévérités, & mes esprits fondés
sur l'espérance de votre secours, fléchiront
les genoux de leurs intentions devant le vif image
de vos Héroïques vertus, pour en éterniser
fidèlement la mémoire à la postérité. Ce sera
donc sous le voile de vos grâces, que mes irrésolutions
se résoudront au voyage préparé, ne
croyant pas désormais rencontrer aucun Charybde
qui puisse détourner ma tramontane & l'aiguille
nautique de mes desseins de son sentier parfait,
franchissant librement sous l'asile de votre
autorité, l'effroyable détroit des censures
rigoureuses, & la brusque carrière des langues
médisantes. La loi de mon devoir imitant celle
des Perses en la fidèle reconnaissance de leurs
Seigneurs, ne permettrait jamais que je vous approchasse
sans l'humble provision de quelque pieuse

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offrande. La voici, Monseigneur, que s'appends à vos pieds; voici cette Toison, héritière de
mes voeux, que je vous lègue en dernière volonté,
& dédie d'un coeur entier à la souvenance de
vos mérites; à vous, qui paraissez un oracle véritable
en notre France, & sous lequel comme
un astre brillant elle a courageusement voire
miraculeusement traversé les nuages basanés,
qui s'efforçaient d'éclipser le Midi plus luisant
de notre beau soleil. Que si le doux printemps de
notre royal Horizon s'est paisiblement maintenu
en l'état d'un bonheur, au temps même le
plus cuisant de sa forte tempête, par la prudence
particulièrement admirable & nécessaire de
votre avis: & si votre généreuse constance a
retiré de notre zone, les cataractes orageuses
qui pensaient fondre sur l'agréable & odorante
fleur de nos Lys, que dois-je craindre en mes
vêpres Siciliennes de sinistre accident, vous
ayant pour appui ? La ruine du Ciel ni le chaos
pêle-mêlé de l'Univers, ne m'attireraient pas
au moindre ressentiment de ces horreurs, si je
puis obtenir en ma prière l'abri & le couvert
de votre sauvegarde. Je l'implore donc sur toutes
choses, & me présente à vos grandeurs pour
cet effet, la victime de mes supplications en
la main, avec lesquelles & de votre faveur je

@

13
conduirai ma nef au port délicieux de sa fin désirée:
mais à condition que combattant sous
votre autorité, & remportant une heureuse
victoire sur tous les médisants, il vous plaise
recevoir les dépouilles de ce trophée en satisfaction
de ma fidélité, laquelle je conserverai sans
fin aux voeux perpétuels de vos Royales perfections,
mariant humblement à ce juste devoir,
le désir de prier toujours Dieu pour votre prospérité
& parfaite convalescence, me qualifiant
à cet effet, tant que j'aurai de vie,

MONSEIGNEUR.

De Paris ce 25.
Novemb. 1612.

Votre très humble, très obéissant & très fidèle serviteur L. I.
@

PRIVILEGE DV ROY.

pict OVIS PAR LA
GRACE DE DIEV ROY de France & de Nauarre, A noz amez & feaux Conseillers les gens tenans nostre Cour de Parlement de Paris, & à tous
nos autres Iusticiers & Officiers, Salut.
Nostre cher & bien amé Charles Seuestre,
marchand Libraire demeurant en
nostre ville de Paris, nous a faict humblement
remonstrer, qu'il luy auroit esté
mis és mains vn liure intitulé, La Toyson
d'or, ou la fleur des Thresors enrichies de figures,
& recueillies des plus graues monumens de l'antiquité,
par ce grand Philopophe Salomon
Trismosin Precepteur de Paracelse, Traduict
d'Allemand en François par L. I. Lequel
il desireroit faire imprimer & mettre en
lumiere: mais il doubte qu'autre que
luy ou ceux ausquels ledit suppliant auroit
donné charge de ce faire, se voulussent
ingerer de le faire imprimer, le frustrant
par ce moyen de ses frais & trauaux,
s'il ne luy estoit pourueu par nos lettres
sur ce conuenables. P O V R C E E S T-I L desirant subuenir à nos subiects
selon l'exigence des cas, voulans

@

ledit suppliant estre recompensé de ses
frais, mises, peines & trauaux, luy auons
permis & octroyé, permettons & octroyons,
par ces presentes d'imprimer ou faire imprimer
vendre & distribuer par tout nostre
Royaume ledit liure sans qu'autre que le
dit suppliant ou ayans cause ou pouuoir
de luy le puisse imprimer ou faire imprimer
vendre & distribuer iusques au terme
de six ans, à compter du iour & datte de
l'impression, sur peine de confiscation &
d'amande arbitraire, & de tous despens
dommages & interests enuers luy: Voulons
en outre qu'en mettant, ou faisant
par luy mettre au commencement ou à
la fin dudit liure ces presentes ou brief
extrait dicelles qu'elles soient tenues pour
signifiees & venues à la cognoissance de
to9 sans souffrir ne permettre luy estre fait,
mis ne donné aucun empeschement au contraire.
CAR AINSY NOVS PLAIST Il estre faict, non obstant quelconques
lettres à ce contraires. Donné à
Paris le huictiesme iour d'Octobre, l'an
de grace mil six cens douze, & de nostre
Regne le troisiesme.
P A R L E R O Y
P O U S S E P I N.
@

Prologue. 1
pict

P R O L O G U E.
pict Lphidius à bon droit
estimé l'un des plus célèbres & recommandables à la Postérité d'entre les anciens sages Philosophes de son temps, nous
propose en ses divins Ecrits, que
la Contemplation ordinaire, considération
mystérieuse & lecture continue
des Auteurs approuvés, renommés,
suffisamment pour tels
recommandés, & qui nous ont à
qui mieux divinement traité de
cet oeuvre, admirable & non jamais
assez loué, chanté ni révéré des
plus rares esprits, qui par curiosité
digne d'un tel sujet, ou par compassion
A
@

2 Prologue.
d'y voir tant d'âmes aveuglées
y consommer le temps, ont bien
sagement daigné produire au jour
quelque brillante étincelle de l'excellence
de notre Lion qui se connaît
à la patte, pour arrhes seulement
de l'ardente lumière qu'ils en
ont retirée, ou pour juger pour le
moins à peu près, de la pierre précieuse
par l'examen de cet échantillon
sacré: Ce sage dis-je & prévoyant
docteur, dit que la recherche de ce
Soleil terrestre, rapporte autant ou
plus de fruit & de contentement
aux Nourrissons doctement élevés
sous la providente tutelle de
cette Science surhumaine & sans
doute céleste, amiablement nourris
de l'agréable lait de sa mamelle
& amoureuse & savoureuse; qu'elle
peut de mépris & mécontentement
aux oreilles bizarres de ces doctes
ignorants, qui n'ont l'entendement

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Prologue. 3
assez rassis pour en juger pertinemment,
& comprendre l'effet d'un mystère
si haut, si grave & sérieux; la
vue assez subtile pour en voir le sujet,
ni le cerveau de soi suffisamment
timbré pour arrêter le prix de
cette perle inestimable: mais seulement
nourris, élevés & soulagés, rassasiés,
ou pour mieux dire entretenus du
suc amer d'ignorance, se rendent incapables
de viandes plus solides, pour
digérer à point nommé & se remettre
à tout propos comme un objet devant
les yeux, l'art de la Pierre des Sages,
que nous disons le Ciel des Philosophes.
Mais à ceux-là ne conseillerai-je jamais aussi de s'empêtrer plus avant
dans les vagues replis de la Toison
dorée, non pas même toucher du
moindre bout du doigt ni des lèvres
seulement ce Dédale inépuisable
de leur faible portée; pour
A ij
@

4 Prologue.
ce que ces Cervelles écervelées ne
sont pas appelées au triomphe glorieux
de ce degré d'honneur, promis
& assuré aux âmes seulement
philosophes, non pas à tous venants,
ni s'embrouiller l'esprit, assez capricieux
d'ailleurs, d'oser sucer le
miel des délices de nos judicieux Ecrits:
étant plus à propos, utile &
profitable à ces têtes ignorantes,
d'en préférer le souvenir du coût au
mérite du goût, sans s'exercer à ce
labeur, ni faire quelque épreuve si
chétive que ce soit, de notre opération
divine; mais plutôt retirer du
Verger verdoyant de nos précieuses
Hespérides, le nez infructueux de
leur insuffisance, incapable des propositions
trop subtiles pour leur
chef, de notre oeuvre excellente, à
l'égard disproportionné de leurs faibles
pensées.
Notre céleste Muse ne s'amuse pas
@

Prologue. 5
aussi aux caprices indifférents de tout
le monde en gros, mais en détail considère
les uns pour mépriser les autres,
faisant un choix sortable de ses
plus favoris & de ceux qu'elle peut
reconnaître vrais enfants de la science,
les appelant bénignement aux
plus heureux rayons de ses rameaux
dorés, au lieu qu'elle éloigne les autres
tant qu'elle peut de ses foyers.
Profanes n'approchez de nos trésors sacrés, Aux élus seulement saintement consacrés. Rasis n'en pense pas moins au Traité qu'il a fait de la lumière des lumières.
Nul ne doit, ce dit il, tant de
soi présumer, sans espoir assuré d'encourir,
par le blâme certain la honte
qu'il mérite, étendant ses désirs au
delà des imprudentes limites de sa capacité,
pour puiser à son gré dans les
faibles ressorts de son débile esprit
l'essence pure & nette des mixtions admirables,
quoi qu'à eux inconnues
A iij
@

6 Prologue.
des parfaits Eléments. Aussi qu'a
vrai parler, telles sortes de gens y mettant
plus qu'ils n'en recueilleront, s'apprêtent
plus de confusion que de
contentement, plus de brocards que
de soulagement, plus sujets mille
fois à l'appréhension d'un triste châtiment,
qu'au gain du fruit prémédité;
sans se ressouvenir de la verge
d'Apelle, qui reprit en deux mots la
scientifique présomption d'un rogue
savetier par la baguette de sa rigueur,
à l'instant qu'il pensait proprement
chasser son discours importun hors
les droites clôtures de son simple
soulier, pour reprendre imprudemment,
& à l'égal d'un vénérable censeur,
les traits & le portrait de son
grave tableau.
Tu pouvais, lui dit-il, porter de ta pantoufle Mais non pas d'un pourpoint, d'un bras ou d'une moufle. Aussi est-ce pourquoi fort à propos,
@

Prologue. 7
la Bienséance pour éviter le blâme
envenimé, & la censure d'un public
ombrageux, nous met devant
les yeux ce point de modestie.
Plus qu'on ne peut on ne doit essayer; Et tel en bruit qui ne sait bégayer. Avec cette autre colonne qui lui sert d'étançon & de solide appui.
Exerce simplement ce que la connaissance De ton Art t'a donné, & fais expérience De ce que tu connais. Mais quoi, chacun dorénavant en ce temps misérable s'en fait tant &
tant accroire, & se flatte tellement en
son opinion, qu'il ne trouve plus rien
de trop chaud, que sa main d'arrogance
ne prenne impunément, pensant
bien rencontrer en ce siècle de fer,
quelques cycles dorés, & plus assurément
que la fève au gâteau.
L'ignorant accablé dedans son ignorance, Veut *ores discourir d'une docte science, Pensant même savoir tout ce qu'il ne sait pas. A iiij

*ores : maintenant ou, alors.

@

8 Prologue.
Tellement éventés, que tenant un grand quartier des caprices de la
Lune, ils se rompent la tête à la penser
faire descendre avec ses influences
sur le corps de la Terre, mère des
Eléments, même par un sentier qu'ils
ne connurent jamais; seulement appuyés
sur les apparences naturelles
d'une curiosité concupiscente & désireuse
de nouveautés. Mais si tant
est que Ignoti nulla cupido, selon le Philosophe,
quelle apparence peuvent-
ils concevoir des effets transcendants
de notre bon Génie?

Leur Esprit plus léger qu'une légère nue, Ne peut pas bien parler d'une chose inconnue.
Et non plus que les aveugles qui ne peuvent pas juger des couleurs
étant privés de la vue; ainsi les
ignorants ne peuvent-ils parler qu'en
bégayant ou les pieds sous la table,
du Ciel des Philosophes: Si te fata vocant,

@

Prologue. 9
aliter non, dit Augurel en sa Chrysopée.

Que si du Ciel la faveur t'est donnée, Adonne toi à cet Art précieux, Puis que d'ailleurs elle n'est ordonnée Aux plus savants que par le don des Cieux.
Aussi commencerais-je à faire plus d'état de leur bon jugement, s'ils se
développaient de cette onéreuse recherche,
qui ne se laisse aisément manier
à l'importunité de ces brusques
avortons de science. Tous ceux qui
l'implorent & présentent leur esquif
à l'embouchure de ce Golfe, n'arrivent
pas à bord; & la plupart de
ceux qui y font voile ou s'embarquent
à ce port, rencontrent le naufrage
au milieu du chemin. Après mille
travaux les sages Argonautes, conduits
entre les ondes par la puissante
main des longues Destinées, conquirent
seuls enfin cette riche Toison, à
la pointe de la valeur, armée & secourue

@

10 Prologue.
de l'industrie, de l'expérience &
la patience, vrais conducteurs de
la *bonace expressément requise à
ce divin effet.
----Pauci quos aequus amauit Iuppiter, aut ardens euexit ad aethera virtus, Dieu ne la donne point qu'à ses plus favoris, Et à ceux que le Ciel a doucement nourris.
Aussi faut-il pour aborder cette Ile renommée, qu'on dit notre
Colchos, mieux prévoir le naufrage,
& remarquant le point des
causes naturelles, savoir au bout du
doigt les plus fameux écrits qu'en
ont développé les meilleurs Philosophes
de nos siècles passés, &
juger de la vérité par la concordance
de leurs peintures séparées; autrement
je les vois tous bandés pour
une défense étroite de laisser seulement


*bonaces : calme de la mer, après un orage.

@

Prologue. 11
ouvrir leurs livres à tous ces
ignorants.
Osez vous feuilleter d'une main sacrilège, Le prix de nos cahiers sans notre privilège? Non non, retirez-vous, vos appas ne sont pas Pour surprendre l'oiseau qui nous sert de repas. Les Philosophes sont curieux de communiquer avec leurs semblables,
aussi ne parlent-ils que pour les plus
savants: ainsi nous le maintient la Complainte
de Nature, Si tu la sais, je t'ai tout
dit, mais si tu ne la sais, je ne t'avance en rien.
C'est pourquoi justement censurent-ils
leurs livres, sur peine de n'y rien comprendre
qu'un suc de confusion &
de perte de temps, s'ils ne sont plus
capables d'en cueillir le doux miel
parmi tant d'autres fleurs.
Rosin conforme aux précédents auteurs, n'approuve pas non plus le
temps qu'ils y emploient, les baptisant
du non d'imbéciles d'esprit, pour
s'appliquer si brusquement à cet essai,

@

12 Prologue.
sans la connaissance des choses que
les Philosophes en ont mis par écrit,
Où est l'accord là est la vérité, disent
le Comte de Trévise & le grand Rosaire,
Concorda philosophos & benè tibi erit.
Si de tous tes discours tu veux voir la concorde, Des sages les accords accorde sans discorde. Lesquels ont institué pour fondement de cet Art, un principe naturel,
non pourtant familier mais par une
opération & science cachée: Combien
qu'il soit manifeste & plus clair que
le jour, que toutes choses corporelles
prennent leur source & leur être
de la masse terrestre, Terra enim est mater
Elementorum; de terra procedunt & ad terram
reuertuntur, dit le docteur Hermès.
La terre est l'Elément mère de toutes choses, Que nourrice elle enceint dans sa matrice encloses.
Comme le vase des générations; aussi bien que leurs propriétés selon
l'ordre du temps, par l'influence des

@

Prologue. 13
Cieux, (qui lui servent de semence
& de chaleur formative à faire germer
& produire la matière) des Planètes,
du Soleil, de la Lune ou des
étoiles, & ainsi des autres consécutivement
avec les quatre qualités des
Eléments, qui se servant de matrice
l'un à l'autre, se meuvent sans cesse, &
auxquels se rapportent toutes choses
croissantes & naissantes avec une origine
& forme particulière en leurs
propres substances, conformément
à la toute puissance & volonté divine,
qui les rendit ainsi dès le premier
instant & le commencement de l'admirable
création du monde.
Tous les métaux aussi mis au rang des choses crées tiennent leur origine
de la terre, mère des Eléments & nourrice
de toutes choses, comme déjà ci dessus
l'avons-nous déclaré, avec une
matière propre & *individue, dérivée
quant & quant des quatre propriétés


*individue : qui ne peut être divisé.

@

14 Prologue.
des Eléments, par l'influente concurrence
de la force des métaux & les
conjonctions de la constellation des
planètes. Aristote au 4. de ses Météores,
est bien de même opinion
quand il maintient a dit, Que le vif-
argent est bien une matière commune
de tous les métaux, mais que la nature
ramasse premièrement & unit ensemble
les matières des quatre Eléments
seuls, pour après en composer un
corps suivant l'effet & la propriété
de la matière, que les Philosophes
nomment Mercure ou argent vif, non
commun ou fait par opération naturelle,
mais ayant une forme parfaite
de l'or & de l'argent, ou plutôt dérivant
des deux métaux parfaits. Les
Naturalistes curieux de connaître
l'état des minéraux en parlent assez
clairement en leurs livres, sans qu'il soit
ici besoin d'en écrire plus au long,
sinon que sur cette assurée & solide

@

Prologue. 15
base soit proprement fondé le principe
& l'artifice de la pierre des sages,
les commencements de laquelle se retrouvent
dans le centre & le corps parfait
de la Nature, qui ne relève d'aucun
être vivant; & d'elle-même aussi
lui voyons nous emprunter les seuls
moyens de sa parfaite forme & le
plus grand contentement de sa finale
perfection.

@

16

pict E vous appelle tous, Mignons de la Nature,
Je vous appelle tous au doux son de ma voix: Venez d'un oeil discret juger de la peinture,
Que je vous donne ici telle que je l'avais.

Si meilleure elle était (meilleure ne peut être L'entreprise d'autrui) vous l'auriez de bon coeur:
Qu'un Théâtre d'Amour fasse ce jeu paraître,
Suçant modestement les fleurs de mon humeur.

Vous y pourrez cueillir dans la vigne dorée De mon sacré verger, quelque grain de verjus:
Mais si de longue main la treille est préparée,
Ces aigreurs s'en iront & ne reviendront plus.

Je n'empêcherai pas le monde de médire, Plutôt veux-je près d'eux cette cause évoquer:
Je les prends pour témoins que je ne veux rien dire,
Qui ne soit d'un bon goût, & non les provoquer.

Quiconque fera mieux il faut qu'il le publie, Et donne ce Trésor à la postérité:
Mais la discrétion ne dit pas qu'il s'allie
D'un vice médisant plein de témérité.

Le reprendre est aisé, le mieux est difficile, Et toujours le Censeur tient quelque passion:
Mais tout considéré, qu'ils mordent file a file,
Ferme je paraîtrai de bonne intention.
D E
@

La Toison d'Or. 17
pict

D E
L' O R I G I N E D E LA PIERRE DES SAGES, ET COMME AVEC ARTIFICE elle peut être réduite à sa perfection.
TRAITE PREMIER.
pict E T T E Pierre des Sages
tire les purs Eléments de son essence par la voie assurée d'une nature *fondamentaire, en laquelle elle s'amande,
suivant ce qu'en rapporte Hali, quand
il dit, Que cette Pierre s'influe &
s'imbibe entièrement sur des choses
croissantes & profondes, se conglutinant,
congelant & résolvant sur la
B

*fondamentaire : fondamentale. C'est peut être une erreur
de traduction entre deux termes allemands proches, l'alternative
étant verdoyante qui semble mieux adaptée au contexte.

@

18 La Toison d'Or.
Nature, qui rend cette chose meilleure,
plus parfaite & de plus d'efficace,
selon leur ordre & le temps ordonné.
Sur la voie & le modèle d'un
tel artifice il faut qu'un chacun s'applique,
& se repose sur ces principes naturels
s'il désire recevoir secours & aide
en son opération par l'art de la Nature,
qui se maintient si long temps & se
préserve soi-même jusques à ce que
par son art naturel le temps vienne à
parfaire la droite forme de son intention.
Or cet artifice n'est autre chose
qu'une seule opération & parfaite
préparation des matières, que la Nature
sage & providente en la mixtion de
cet oeuvre a faite: à quoi convient
aussi la médiocre proportion & mesure
assurée de cette opération avec
un jugement mûr & prudence considérée.
Car combien que l'art se puisse
attribuer le Soleil & la Lune devant un
nouveau commencement pour faire

@

La Toison d'Or. 19
comme, l'or, si n'est-il nécessaire que de
l'art du secret naturel des matières minérales,
& savoir comme ils ont aux
entrailles de la terre, le fondement de
leurs premiers principes: mais il est
très certain que l'art observe une autre
voie que non pas la Nature, ayant à
cet effet une toute autre & diverse
opération. Il convient aussi puis après
que cet artifice provenant des précédentes
naturelles racines au commencement
de la Nature produise choses
exquises, que la Nature ne saurait jamais
d'elle-même procréer; car il est
vrai qu'il n'est pas en sa puissance de
pouvoir engendrer les choses de soi
par lesquelles les métaux de la nature
viennent à se procréer presque comme
imparfaits, & qui ce néanmoins
incontinent après & comme en moins
de rien peuvent être parfaits, par
les rares secrets de l'artiste ingénieux:
ce qui provient de la matière temporelle
B ij
@

20 La Toison d'Or.
de la Nature, & qui sert à l'artifice
des hommes lors qu'elle les soulage
de ses libres moyens; puis de nouveau
l'artifice lui aide par son opération
temporelle, mais de façon que cette forme
accomplie puisse puis après correspondre
& se rendre convenable
aux premières intentions de la Nature
& à la dernière perfection de ses desseins.
Par quoi qu'avec grand artifice
cela se doive faire, que la Pierre ci-
dessus mentionnée retourne au propre
point de sa première forme,
l'être de laquelle elle puise des trésors
de la Nature, aussi que toutes formes
substantielles de chaque chose
croissent de deux façons diverses,
brutalement ou par métaux; si est-
ce qu'elles proviennent toutes d'une
puissance intérieure de la matière,
hormis l'âme de l'Homme qui n'est aucunement
tenue & ne relève point,
comme les autres choses, de cette soumission

@

La Toison d'Or. 21
terrestre & temporelle. Mais prends
bien garde aussi que la forme substantielle
ne se rapporte pas & ne peut
condescendre à la matière, n'était
qu'elle se fit par une certaine opération
de quelque forme accidentelle
non toutefois que cela arrive de sa
force particulière, mais bien plutôt
de quelque autre substance opérative,
comme est le feu ou autre semblable chaleur
y répondant à peu près, parfaitement
adjointe, qui y doit opérer.
Nous prendrons la similitude d'un oeuf de poule, pour nous mieux expliquer
& rendre notre proposition
plus intelligible, auquel existe la forme
substantielle de putréfaction sans
la forme accidentelle, savoir est une
mixtion de rouge & de blanc, par la
force particulière d'une chaleur interne
& naturelle qui opère en cet
oeuf, quant est des poules couveuses:
Mais combien que cet oeuf soit la matière
B iij
@

22 La Toison d'Or.
de la poule, la forme toutefois
n'y est point substantiellement ou
accidentellement comprise, mais en
puissance seulement, car la putréfaction
qui est principe de toute génération,
s'engendre avec l'aide & par
le moyen de la chaleur. Calor agens in humido
efficit primo nigredinem, & in sicco albedinem.
Tout de même en est-il de la matière naturelle de la Pierre sus mentionnée,
en laquelle n'existe point
la forme substantielle ni accidentelle
sans la putréfaction ou décoction,
qui la rendent en puissance ce qu'elle
est par après en effet. Reste maintenant
d'entendre & donner à connaître
quelle habitude peut avoir cette
putréfaction si nécessaire aux procréations
& d'où principalement elle
tire son origine.
La pourriture ou putréfaction s'engendre quelquefois par une chaleur
extérieure conservée en certain lieu

@

La Toison d'Or. 23
de sa nature chaleureuse, ou de l'ardeur
laquelle est attirée de quelque
moyen rendant humidité. Cette Putréfaction
se fait semblablement
d'une froidure superflue, lors que la
chaleur naturelle vient à dépérir & se
disperser, débiliter & corrompre
d'une froidure sur-abondante, ce qui
est proprement privation, car chaque
chose s'abstient de la chaleur naturelle,
& se fait assurément une telle
pourriture en choses froides & humides.
Les Philosophes ne traitent
aucunement de cette putréfaction,
mais bien de pourriture, qui n'est autre
chose qu'humidité ou siccité, par
le moyen desquelles toutes choses
sèches viennent à se résoudre, joignant
le feu avec l'eau, comme dit le Trévisan,
pour rentrer derechef & reprendre
leur premier être, sur ce qu'ils
prétendent puis après selon le propre
de leur nature arrêter la perfection
B iiij
@

24 La Toison d'Or.
de leur finale forme.
En cette pourriture l'humidité se réunit avec une siccité, non toutefois
tellement aride que la partie humide
ne conserve pêle-mêle celle qui
est sèche quant & soi, & pourtant
est-ce proprement une compression
des esprits ou certaine congélation
des matières. Mais lors que l'humide
vient à se désunir & faire entière
séparation du sec, il faut aussi tôt distraire
la plus sèche partie & la réduire
en cendres. Ainsi les Philosophes
entendent que leur pourriture, siccité,
disruption ou dissolution & calcination
se fassent en sorte, que l'humide
& le sec naturel se viennent à rejoindre,
dissoudre & réunir ensemble
par une abondance d'humidité
& de siccité, & par une égale proportion
de température; à ce que plus
facilement les choses superflues &
corruptibles s'évaporent & soient tirées

@

La Toison d'Or. 25
dehors comme vapeurs inutiles
& excréments fuligineux: Ni plus
ni moins que la viande prise dans l'estomac
s'assimile proprement & se
convertit en la même substance de
la nature alimentée, lors qu'elle y est
par une digestive & louable coction
assaisonnée, & que de la préparation
& digestion faite au ventricule elle
attire une certaine vertu substantielle
& humidité convenable: Or par le
moyen de cet humide radical la nature
est conservée & augmentée,
leurs parties fuligineuses superflues
& surabondantes comme un soufre
corrompu, rejetées d'icelles.
Mais il faut remarquer que chacune
des dites parties veut être alimentée
selon le propre de sa nature,
en laquelle elle *s'éjouit & désire de
demeurer & conserver son individu
en ses mêmes espèces. Ce que nous
devons aussi bien entendre de la


*s'éjouit : se réjouit.

@

26 La Toison d'Or.
Pierre des Sages comme du Corps
humain, qui change en pureté de sa
substance, les formes inférieures &
de différente condition, par le moyen
de ce feu naturel & tempéré, qui
est le vrai gouverneur & la seule
conduite de notre grand vaisseau,
minor ignis omnia terit. C'est le pilote & l'humide
radical où les natures diverses
vivent paisiblement, où plusieurs
contraires qualités & différents *discords
composent des accords d'harmonie,
assemblés par l'industrie
d'une concoction nécessaire & d'une
chaleur humide, lesquels agissent
d'une égale proportion sur ces
Corps métalliques.

Le corps déguise tout en sa propre nature,
Ce qu'on lui veut donner lui sert de nourriture:
Notre oeuvre en fait ainsi des métaux imparfaits,
Qu'elle égale à l'égal de ses Rois plus parfaits.


*discords: désaccords.

@

La Toison d'Or. 27
S E C O N D T R A I T E' R E P R E-
sentant l'Oeuvre des Philosophes par le moyen
de deux figures.
pict

pict L faut savoir, dit
Morien, que notre opération & l'Art dont nous désirons traiter présentement, se divisent en deux principales doctrines,
les extrémités & les moyens

@

28 La Toison d'Or.
desquelles s'attachent étroitement,
s'adhérant tellement l'une à l'autre
& d'une telle & réciproque entre-
suite, que la fin immédiate de la première
s'allie d'un indivisible chaînon,
au commencement de la postérieure,
& s'entre-succèdent mutuellement
l'un l'autre, la dernière
étant amiablement provoquée à
l'imitation des mêmes actions qu'elle
a pu remarquer & attentivement
considérer au précédent modèle de
celle qui l'a devancée de quelque espace
de temps; & lors tout le magistère
est entièrement fait & parfait,
mais elles ne se peuvent pas
accommoder en autre corps qu'en
leur propre matière. Or pour mieux
concevoir ceci, & plus assurément,
il est nécessaire de remarquer
en premier lieu, que la Nature, selon
Geber, sort de la première essence
des métaux composés de Mercure

@

La Toison d'Or. 29
& de Soufre: laquelle opinion
est suivie de l'autorité de Serrarius
en la question de l'Alchimie
& 25. chap. à savoir que la Nature
procède de la source & pure essence
des métaux naturels, laquelle prend
au feu une eau de putréfaction, qu'elle
mêle avec une pierre fort blanche
& subtile, la réduisant & résolvant
comme en bouillon & certaines vapeurs
élevées dans les veines de la
terre, qu'elle bat à force de mouvement
continuel pour la faire cuire &
se vaporiser ensemble avec humidité
& pareille siccité, qui se réunissent
& coagulent de sorte qu'il s'en produit
certaine substance que nous appelons
communément Mercure ou
Argent vif, lequel n'est autre chose
que la source & première matière des
métaux, comme si devant l'avons-nous
déjà dit. Et pour ce le même auteur
certifie encore au 26. chapit. que ceux

@

30 La Toison d'Or.
la qui veulent en tant qu'il est loisible
& possible, suivre la Nature, ne
doivent pas s'aider de vif argent seulement,
mais de vif argent & de soufre
tout ensemble, lesquels encore ne
faut-il pas mêler seulement, mais aussi
préparer quant & quant & assaisonner
avec prudence ce que la Nature
a produit & réduit en perpétuelle
confluence. Or est-il qu'avec telle
sorte de vif argent, la Nature commence
sa première opération, & la
finit par le naturel des métaux, desquels
elle s'est contentée pour l'entière
perfection de son oeuvre, car elle
a parachevé ce qui était de son devoir
& tout concédé à l'artifice, afin
de pouvoir accomplir son intention
à parfaire la Pierre des Philosophes &
la former entièrement de son dernier
période & lustre plus parfait: aussi
de fait est-il certain que nous commençons
l'oeuvre sur les lieux ou la Nature

@

La Toison d'Or. 31
a mis son but & la dernière gloire
de son ambition. Tous les Philosophes
tiennent le vrai principe de leur
opération de la dernière fin du soleil
des métaux, & confessent tous librement
que celui qui prétend quelque
chose à la connaissance de cet
oeuvre, ou qui parfaitement désire
procéder au comble de cet art naturel,
le doit absolument & sans scrupule
commencer par la fin & cessation
de la Nature, & où enfin elle
se repose ayant acquis la perfection
de ses prétentions, se désistant sur la
jouissance finale de ses actions ordinaires.
Il faut donc prendre ce Soufre
& ce vif argent que la Nature
aura réduit au nombre d'une très pure
& très nette forme, étant accomplie
& douée d'une réunion si subtile,
qu'aucun autre ne la saurait si
naïvement préparer, quelque artifice
qu'il y apporte, quoi que la Nature,

@

32 La Toison d'Or.
comme dit est, possède finalement
cette matière par la génération formelle
des métaux. Or cette matière
ainsi informée par la Nature, conduira
l'ouvrier à la perfection de son
point, & l'artiste par ce moyen réussira
au port du salut de ses desseins,
par la force qu'elle reçoit proprement
imbibée & appliquée en telle
matière; à laquelle les Alchimistes ajoutent
le Sol pour le faire dissoudre
& distinguer des Eléments, jusques à ce
qu'il ait acquis une nature subtile &
spirituelle, à la pureté des vifs argents
& en la nature des soufres: si bien
que celle la donc est la plus proche
matière, & qui retire le plus par sa
proximité & voisinage avec l'Or,
pour recevoir la pure forme de cette
Pierre occulte, laquelle matière nous
appelons Mercurius Philosophorum, puis que
les deux susdits sont joints & étroitement
alliés l'un à l'autre. L'opinion
nion
@

La Toison d'Or. 33
d'Aristote ne répugne point
à cette ci, mais lui est du tout conforme
par l'avis qu'il en donnait
au Grand Alexandre. Voulez-vous,
lui dit-il, ajouter l'or avec les autres
choses précieuses, dont les Rois
sont ordinairement parés & richement
couronnés, au mérite de notre
Pierre ? je vous avertis que
ce Mercure est la matière seule &
chose unique à parfaire notre science,
*jaçoit que le moyen de l'Opération
soit enveloppé de tant de
noeuds & de diversités, que bien
peu de personnes le peuvent assurer
d'avoir un sauf-conduit de notre
Roi pour atteindre le Centre de ce
Labyrinthe tortu par le favorable
filet d'une douce Ariane. Or cette
obscure diversité ombragée de
mille chemins ambigus, & voilée
d'une infinité de nuages épais, est
un vrai coup de la main des Philosophes
C

*jaçoit : quoique.

@

34 La Toison d'Or.
& tout exprès sagement
déguisée: ainsi le tiennent Rosin, le
Comte de Trévise, & tous les autres
unanimement, afin que chacun
par la facilité de l'Oeuvre ne
parvienne indifféremment à cette
suprême marche, & ne vienne à
mépriser un si précieux joyau, l'ayant
si facilement acquis, & comme
sans peine atteint au période
honorable de notre Oeuvre
parfait sur tous les autres oeuvres,
que nous appelons à cet effet
une Collection, à cause de la
multitude mise ensemble, & une
ferme représentation de toutes les
choses que comprend la Nature.
C'est pourquoi parlent ainsi les
Philosophes. [Faites sublimer ce
qui en peut rester, puis étant distillé
& communiqué, faites encore
qu'il monte & descende, le desséchant
par-dehors & par-dedans] &

@

La Toison d'Or. 35
autres doctrines infinies entrelacées
de mêmes ambages & figures
Amphibologiques, qui doivent
toutefois être toutes ensemble, &
par conjonction suivies & absolument
accomplies pour recueillir
enfin le fruit Nectaréen de notre
moisson dorée: encore qu'il semble
qu'Alphidius s'y veuille aucunement
opposer, en ces termes. [ Il
faut savoir que quand nous soudons
& congelons, nous sublimons
aussi & alchimisons sans intermission
de temps, conjoignant par ce
moyen & purifiant notre Oeuvre.]
Et plus clairement encore en ce
qui suit. [Quand notre Corps sera
jeté dans l'eau & qu'il viendra à être
racheté, il sera incontinent
pourri, noir, ombrageux & obscurci,
puis il s'évanouira & deviendra
comme de la chaux qui se sublime
& exalte tôt après] étant ainsi
C ij
@

36 La Toison d'Or.
sublimé & dissout avec l'esprit, il se
purifie, lequel est un principe & origine
très digne d'être comparée à
toutes les choses de l'univers, qui aient
vie, ou âme, esprit ou non, soit
ès minéraux vivants & naissants, ès Eléments
& à leurs compositions, aux
choses froides & chaudes, aux oiseaux;
& sommairement tout ce qui
peut être produit de la Terre jusqu'au
Ciel, est contenu & coopère
en puissance à notre Art. Ces deux
doctrines ci-dessus mentionnées signifient
selon les Philosophes, cette
femme noire & obscure, qui sert
de clef à toute l'oeuvre, & qui doit
dominer en la force de notre Pierre,
Savoir en la noirceur, base assurée
de tout le fondement; ou bien
cet homme qui est la forme de notre
matière, laquelle nous comparons
fort à propos au Soleil. Ceci
soit assez dit pour un commencement

@

La Toison d'Or. 37
de la première doctrine de cet Art.

F I G U R E D E U X I E M E
pict

C iij
@

38 La Toison d'Or.
D E C L A R A T I O N D E L'O E U-
vre, comme il faut procéder jusques à sa finale perfection, par plusieurs Similitudes, figures, colloques & interprétations des Philosophes.

F I G U R E T R O I S I E M E.
pict

@

La Toison d'Or. 39
T R O I S I E M E T R A I T E'. du dit Oeuvre.
pict E grand Génie de notre
Science & père de la plus haute & rare philosophie Hermès, s'élevant en soi-même, & entretenant son
esprit sur l'opération de l'oeuvre
des Philosophes, éclos enfin ces
paroles. [Ceci peut être dit comme
une fin du monde, en ce que le ciel
& la terre produisent bien ensemble,
mais personne ne peut par le
ciel & la terre connaître nos deux
doctrines précédentes, voilées de
tant d'Hiéroglyphes.] Plusieurs aussi
parvenus au labeur y ont beaucoup
sué devant que d'attraper
cette perfection, laquelle ayant atteinte,
ils expliquent après, mais
avec plus d'ambiguïtés amphibologiques,
& tellement confuses
qu'on ne les peut comprendre, par
C iiij
@

40 La Toison d'Or.
leurs figures & similitudes ombragées,
mais trop obscures pour ceux
qui pensent suivre leurs pas, embrassant
curieux cette même fortune,
pour être couronnés d'une semblable
palme, puis qu'ils veulent
aussi courir une pareille risque.
La première similitude nous démontre que Dieu par sa toute-puissance
& l'infini de sa bonté, a créé
la terre toute égale, grasse & féconde,
sans arènes, sans pierres, sans
montagnes, sans vallées, par l'influence
des astres & opération de
la Nature; & néanmoins nous
voyons maintenant qu'elle ne retient
rien de cet antique lustre, mais
tellement défigurée de sa perfection
qu'à peine la peut on plus connaître
de ce qu'elle *soulait être,
changée en diverses formes & figures
extérieurement, de pierres fortes,
hautes montagnes & de profondes


*soulait : V. souloir : avoir peur, craindre.

@

La Toison d'Or. 41
vallées intérieurement, de choses
terribles & de couleurs comme
l'airain & les autres métaux. Quoi
que toutes ces choses confuses &
diverses se trouvent à présent au
corps de cette terre, si provient elle
entièrement de sa première forme,
lors que de très large, grosse, profonde
& longue qu'elle était auparavant,
elle est réduite en un
grand & vaste espace par la continuelle
opération du Soleil, & que la
chaleur s'y est toujours conservée
véhémente, ardente & vaporeuse,
se mêlant confusément jusques
au fond de cette grosse masse avec
la froideur & l'humidité qu'elle enserre
en son corps, donc s'élèvent
quelquefois des vapeurs froides,
nébuleuses & aériennes, qui naissent
de la mixtion de ces deux régiments
contraires, desquelles renfermées &
arrêtées dans la terre, plusieurs autres

@

42 La Toison d'Or.
vapeurs consécutives naissent
par la longueur du temps, tellement
fortes sur la fin, qu'elle est souvent
contrainte de leur faire voie pour
les laisser exhaler par l'ouverture de
son ventre, leur donnant malgré
soi libre passage, lors qu'elle eut
bien désiré les pouvoir retenir dans
les naturels cachots de ses plus profondes
cavernes, où plusieurs à la
longue se retrouvant ensemble
pêle-mêle, faisaient tantôt amonceler
plusieurs parties de terre en
un lieu par la force assemblée de ses
exhalaisons, & plusieurs autres en
autres lieux. Mais comme les montagnes
& les vallées ont été réduites
à leur certaine fin, là principalement
se retrouve aussi la terre au
meilleur point tempéré des quatre
qualités, chaleur, froideur, humidité
& décoction desséchée, bouillie,
ou aucunement diminuée; or

@

La Toison d'Or. 43
en ces endroits voit-on l'airain le
meilleur & le plus pur. Pour cette
raison il est aisé à croire qu'ès lieux
où la Terre est aplanie, il n'y a point
si grande quantité de vapeurs, ni
tant d'exhalaisons sulfurées, ce
qui la tient plus calme & en repos.
Celle qui est grasse, fangeuse, & où
l'humidité d'en haut se retire vers le
bas & au-dedans, devient plus tendre &
molle, se changeant en une blancheur
extrême, au moyen principalement
d'une siccité causée par la chaleur
du Soleil, qui la rend plus forte, plus
cuite & plus endurcie après longue
espace de temps. Mais une terre corruptible,
*frangible, sablonneuse, &
qui encore aucunement tendre se
pend pièce à pièce comme grappes
de raisins, est ordinairement plus
maigre, & par conséquent ayant
moins de nourriture pour l'entretien
de sa substance, est plus tardive


*frangible : friable, fragile.

@

44 La Toison d'Or.
& a reçu trop peu d'humidité, ou
de vigueur alimentaire, ce qui la
rend beaucoup plus difficile à cuire,
ne s'entretenant que comme par
forme de rouleaux ou autre matière
mal agencée. Or cette Terre ne
se peut aisément réduire en pierre,
si elle n'est extrêmement vaporeuse
& remplie de grande humidité:
mais il est bien nécessaire qu'avec le
dessèchement des eaux qui provient
des ardeurs véhémentes & continuelles
chaleurs du soleil, l'humidité
de la Terre s'y maintienne toujours:
autrement cette Terre demeurerait
comme morne & corruptible,
& se déferait aisément par
morceaux. Ce qui toutefois n'a pas
encore été en icelle endurci du tout
parfait, peut à la longue devenir
& se réduire en dure & forte pierre
par l'opération continuelle de la
Nature assistée de la chaleur du Soleil

@

La Toison d'Or. 45
& longue décoction continuelle
& sans intermission. Ainsi des fumées
& des vapeurs susdites renfermées
dans les pores de la Terre, lors
qu'elles viennent à se joindre aux
vapeurs aquatiques avec la substance
de quelque terre fort subtile, digérée
& bien purifiée par la vertu &
influence du soleil, des autres planètes,
& de tous les Eléments ensemble,
se peut réduire & mettre en oeuvre
le vif-argent.
Mais d'autant qu'il pourrait retirer de quelque dureté subtile & flamboyante,
l'on se peut bien servir du
soufre des philosophes, de la force
& énergie duquel conclut fort
bien ce grand Hermès, quand il dit
[que la vertu sera reçue des supérieures
& inférieures planètes, &
qu'avec sa force, il surpasse & pénètre
toute autre force, mêmes jusques
aux pierres précieuses.]

@

46 La Toison d'Or.
F I G U R E Q U A T R I E M E.
pict

A U T R E S I M I L I T U D E.
H Ermès le plus grand Ouvrier & le premier maître de cet Art, dit que l'eau de l'air, qui est entre le
Ciel & la Terre, est la vie de chaque
chose, car par le moyen de ces
deux particulières & naturelles qualités,

@

La Toison d'Or. 47
chaud & humide, il unit ces
deux Eléments contraires, l'Eau &
le Feu, comme un milieu nécessaire
pour accorder ces deux extrémités.
Et le Ciel commence à s'éclaircir
aussi tôt sur la Terre, que cette eau
s'est infuse d'en haut lui servant de
semence seconde introduite dans
le col de son ventre, dont elle a conçu
une douceur comme de miel, &
une humidité certaine, qui lui font
produire diversité de couleurs & de
fruits, d'où s'est élevé encore & cru
comme par succession de lignée dans
les vestiges de leurs secrètes voies,
un arbre de hauteur & grosseur admirable
avec un tronc argentin, qui
s'étend amplement & largement
par les places, & les cantons du
monde. Sur les branches de cet arbre
se reposaient diverses sortes
d'oiseaux, qui s'envolèrent tous
vers le jour, puis y apparurent des

@

48 La Toison d'Or.
Corneilles en abondance, infinité
d'autres & rares propriétés encore s'y
retrouvaient, car il portait beaucoup
de sortes de fruits, dont les
premiers étaient comme graines
menues, & l'autre est appelé de
tous les Philosophes (terra foliata, la
troisième était d'or le plus pur, entremêlé
de force fruits qu'on nomme
de santé, réchauffant ce qui est
froid, refroidissant ce qui est chaud,
& ce qui a contracté par une intempérie
extraordinaire quelque chaleur
excessive, rendant le sec humide,
& l'humidité sèche amollissant
ce qui est dur, & raffermissant ce qui
est mol. Or toutes ces conversions
de contraires essences sont les plus
assurés pilotis de l'espérance de
notre Oeuvre, nostra operatio est naturarum;
mutatio, disent-ils communément.

Faire le corps esprit & l'esprit rendre corps, Les vifs faire mourir & revivre les morts. C'est
@

La Toison d'Or. 49
C'est la Pierre d'Aimant, le cercle parfait où repose à garant le point
du magistère, & le commencement
de la fin prétendue de tout notre
artifice. Cette maxime est vraie, que
l'assurance d'un bon principe ne
sert pas peu à consoler les esprits assurés,
qui s'embarquent néanmoins
en crainte de ne pouvoir surgir au
havre de salut d'une bonne espérance,
se voyant assaillis de tant de durs
écueils qu'ils font le plus souvent abandonner
la prise aux meilleurs
Nautoniers. Si toutefois nous envisageons
quelque doux Alcyon au
milieu de notre Tourmente, nous
nous assurons au moins d'être encore
demeurés en la vraie route de
nos intentions, & par ce bon augure
nous commençons à reconnaître
ex ungue leonem, le Lion à la patte,
comme l'on dit, respirant sous le dur
faix de nos plus grands travaux gaiement
D
@

50 La Toison d'Or.
surmontés par l'espérance &
l'aspect assuré d'un bon heureux &
favorable commencement.
Dimidium facti qui benè coepit habet. La clef noire des mutations réciproques de ces diverses formes, ouvre
le Cabinet des secrets naturels,
pour fonder la douceur & la maturité
du fruit de l'Ile Colchique, que
gardent le Dragon, & le Lyon dévorant,
comparés à la poursuite de notre
Oeuvre.
Pour atteindre le but de notre Sacrifice, Il faut par échelons entre-suivre la lice, S'avançant peu à peu. Salienus parle suffisamment de la variété & différence de ce fruit,
nous faisant assez ample mention
d'une Herbe qu'il nomme en suite
de plusieurs, Lunatica, d'une tige toute
autre que les communes, & qui tire
sa racine d'un métal terrien, rougissante
en partie, mais environnée
d'une noire couleur, ou proprement

@

La Toison d'Or. 51
tachetée, facile toutefois à se corrompre
& se défigurer, comme voulant
abandonner ses forces ordinaires
pour renaître bien plus belle & plus
parfaite, au renouveau de ses plus
riches fleurs venues à juste terme, laquelle
septante deux heures après se
rencontrant sous l'angle de Mercure,
se change au blanc parfait
d'une très pure Lune, & convertie
derechef, se laissant bouillir quelque
peu plus long temps par décoction,
en Or de tel aloi qu'il change en sa
nature la Centième partie de Mercure;
mais or bien plus parfait que
ne le peut produire la force de la
Terre dans ses minières métalliques.
Virgile en dit autant au sixième de
ses Enéides, parlant d'un Arbre aux
rameaux d'Or qu'il fait rencontrer à
son Prince Troyen durant ses longues
navigations; arbre de telle excellence
qu'il ne mourait jamais, qu'un
D ij
@

52 La Toison d'Or.
autre en renaissant continuellement
de lui, & succédant au premier par
la multiplication de soi-même ainsi
qu'un autre Phénix, ne rentrât en
son lieu.

Figure 5. pict

@

La Toison d'Or. 53
Troisième Similitude.
Avicenne traitant de l'humidité & de tous ses effets, dit que l'on aperçoit
en premier lieu quelque
noirceur, lors que la chaleur fait
son opération sur quelques corps
humides. C'est pourquoi les Anciens
Sages sans autrement développer
l'ambiguïté de leurs figures énigmatiques,
disent avoir avisé de loin
un brouillard qui s'élevait, environnant
toute la terre & la rendant humide;
ils disent aussi avoir prévu la
grande impétuosité de la mer & le
concours abondant des eaux nageantes
sur toute la face de la terre,
de telle sorte que la forme & la matière
destituées de leur force première
& remplies de putréfaction, se
verront parmi les ténèbres mêmes
ébranler jusqu'au Roi de la Terre,
qu'ils entendront ainsi crier & lamenter
d'une voix pitoyable & pleine de
D iij
@

54 La Toison d'Or.
compassion. Celui qui me rachètera
de la servitude de cette Corruption,
doit vivre avec moi à perpétuité
très content, & régner glorieux
en clarté & brillante lumière par
dessus mon siège Royal, surpassant
même & de prix & d'honneur le précieux
éclat de mon Sceptre doré.
Le bandeau de la nuit mit fin à sa
complainte par un *charmeux sommeil,
mais sur le point du jour on vit
sortir par-dessus la personne du Roi
une Etoile très resplendissante,& la
lumière du jour illumina les ténèbres,
le soleil paraissant radieux entre
les nues ornées & embellies de diverses
couleurs: les étoiles brillantes
pénétraient, d'une odeur très odoriférante
qui surpassait toute sorte
de baume, & provenait de la terre
une belle clarté reluisante de rayons
éclatants; tout ce qui peut enfin servir
de contentement ou de plaisir agréable


*charmeux sommeil : sommeil provoqué par un charme.

@

La Toison d'Or. 55
à un grand Roi qui se veut
délecter aux rares nouveautés. Le
Soleil aux rais d'or & la Lune argentine
entourant cette excellente Beauté
se faisaient admirer de plusieurs
spectateurs, & ce Roi ravi en la contemplation
d'un doux ressentiment fit
trois belles & magnifiques Couronnes,
dont il orna le chef de cette
grande Beauté, l'une desquelles était
de Fer, l'autre d'Argent, & la
troisième d'Or: puis on voyait en
sa main droite un Soleil, & sept
Etoiles à l'entour qui y rendaient
une très claire lueur; sa main senestre
tenait une pomme d'Or, sur
laquelle reposait un pigeon blanc,
que la Nature étincelante vint encor
embellir d'Argent, & décorer
ses ailes d'Or.
Aristote dit que la Corruption d'une chose est la vie & la rénovation
d'une autre: ce qui se peut entendre
D iiij
@

56 La Toison d'Or.
sur l'Art de notre Magistère
& préparation des humidités corruptibles,
renouvelées par cette substance
humide, pour aspirer toujours
à plus de perfection, & à la
continuation d'une plus longue vie.

Figure 6. & 7.
pict

@

La Toison d'Or. 57
Quatrième similitude.
pict Enaldus démontre
évidemment la nécessité & étroite communication qu'ont les choses vives avec les mortes, en ces mots. Je veux, dit-il, & entends que tous
ceux qui s'adonnent à notre Etude
sérieuse, & qui désirent ensuivre
absolument le même ordre
& la piste que nous y avons tenue &
dûment observée à notre contentement,
fassent en sorte que les choses
spirituelles se corporalisent, & que
les corporelles se spiritualisent aussi
par une réciproque conversion &
dissipation de leurs premières
formes, afin d'en acquérir une plus
excellente, se relevant de cette
mort, qui est la putréfaction, beaucoup
plus glorieux qu'auparavant

@

58 La Toison d'Or.
par une légère & seule décoction.
Plusieurs autres des meilleurs Philosophes, unanimes en cette proposition,
nous payent tous de ces
ou semblables paroles, Solue & gela,
dissous & congèle, ou du,

Si fixum solvas faciasque volatile fixum, Et volucrem figas, faciet te viuere tutum.
dit la Fontaine des Amoureux.

Rends la terre légère, & donne poids au feu, Si tu veux rencontrer ce qu'on rencontre peu.
Comme déjà ci-dessus nous l'avons
remontré en divers endroits: imitant
encore en ceci Senior qui nous
convie ainsi que font tous les autres,
aux muances nécessaires des matières
contraires, [L'Esprit, dit-il, délivre
le corps, & par cette délivrance
l'âme se tire hors des corps, puis
on réduit ces mêmes corps en l'âme:
l'âme donc se change en un esprit, &
l'esprit de nouveau se fait corps.]

@

La Toison d'Or. 59
Car s'il demeure ferme au corps, &
qu'il rende de nouveau les corps
de soi terrestres, massifs & grossiers,
spirituels par la force de ces esprits,
c'est le but de notre Oeuvre: que
si le même n'arrive à ces corps métalliques,
qu'ils ne perdent leur premier
& naturel être, pour reprendre
plus de lustre & de perfection en
notre Ouvrage, la première matière
détruite en introduisant une
autre par génération, c'est en vain
travailler, & dissiper ses veilles & son
huile pour aboyer après le vent.

@

60 La Toison d'Or.
pict

V N homme infortuné, déchu des doux zéphyrs de son bonheur, & renvoyé aux cruels supplices
d'un Cloaque très *ord, paraissait
aussi noir qu'un More confirmé,


*ord : sale.

@

La Toison d'Or. 61
palpitant en son mal, & hors
de son haleine, pour les rudes efforts
qu'il emprunte de soi-même,
n'épargnant rien de ses forces qu'il
ne les emploie au salut de sa vie, &
à la délivrance de son corps relégué
aux infectes prisons de ce bourbier
fangeux & plein d'immondicités:
mais sa trop faible puissance ne pouvant
seconder le voeu de ses désirs
pour sortir de ce lieu, & se voyant
en vain avoir importuné le Ciel de
cris, & l'aide de son industrie pour
se développer d'un si vilain cachot,
il eut tout le loisir d'attendre en sa
misère le dernier coup d'une cruelle
mort, sans mendier plus avant le
secours favorable de quelque âme
bénévole pleine de Charité, pour
l'attirer à la pitoyable compassion de
son piteux désordre aussi se pouvait-il
bien résoudre, quoi que par
force, à finir tristement l'abrégé de

@

62 La Toison d'Or.
ses jours funestement talonnés des
plus sombres malheurs de cet immonde
& ténébreux Egout, puis
que chacun se rendait sourd aux abois
de sa Complainte, montrant en
son endroit un coeur plus endurci
& plein de félonie, que n'eut pas
fait un Rocher insensible.

D'un désiré salut l'Espérance étant vaine, Son but n'aspire plus qu'à la Parque inhumaine? Lors que tout à propos une jeune Beauté, Survint à son secours pleine d'humanité.
Cette Dame était belle par excellence & de corps & de face, enrichie
de superbes habits de diverses couleurs,
ayant de belles plumes blanches
mais bigarrées comme celles d'un Paon
qui s'étendaient également sur son
dos, à la merci d'un vent bénin &
zéphyr favorable, les ailerons en
étaient d'Or entrelacés de belles
petites graines. Sur son chef bien

@

La Toison d'Or. 63
agencé elle avait une très belle couronne
d'Or, & sur icelle une étoile
d'Argent; à l'entour de son col elle
portait un Carcan d'Or, dans lequel
était richement enchâssé un
précieux Rubis d'excellent artifice,
le plus juste prix & la valeur duquel
n'eut pas su payer le plus grand
revenu de quelque puissant Roi:
Elle avait aussi des souliers dorés
aux pieds, & d'elle s'épandait une
suave & très odoriférante odeur.
Tout d'abord qu'elle aperçut ce
pauvre désolé, d'une Contenance
gaie & d'un joyeux aspect, elle lui
tend la main, & le relève de son extrême
faiblesse, déjà tellement destitué
de ses premières forces, qu'il ne
se pouvait plus supporter, ni garantir
son corps pusillanime, déjà sentant
la terre: au péril éminent du salut
de sa vie il n'entend & n'attend plus
rien d'assuré que le Vrai Rébus des

@

64 La Toison d'Or.
malheur misérables,
---- ---- ---- nullam sperare salutem.
Ce qu'étant reconnu aux actions imbéciles
de notre langoureux, cette
Dame s'avance émue de compassion,
& le retirant bénignement
d'une telle infection, elle le nettoie
pur & net, lui fait présent d'un bel
habit de pourpre, & l'emmène jusqu'au
Ciel avec elle. Senior en parle
tout de même traitant de ce sujet,
voire encore en termes bien
plus clairs. [Il y a, dit-il, une chose
vivante qui n'est plus mortelle, ayant
une fois été confirmée & assurée
de sa vie par une éternelle & continue
multiplication.

Figure 8.
@

La Toison d'Or. 65
Figure 8.
pict

Cinquième Similitude.
pict Es philosophes pour ne
laisser rien en arrière de ce qu'ils doivent honnêtement découvrir de E
@

66 La Toison d'Or.
cet art, lui attribuent deux corps,
savoir est le Soleil & la Lune, qu'ils
disent être la Terre & l'Eau. Ces
deux corps s'appellent aussi homme
& femme, lesquels engendrent
quatre enfants, deux petits hommes
qu'ils nomment la chaleur &
froideur, & deux petites femmes
signifiées par le sec & l'humide: de
ces quatre qualités, il en sort une
cinquième substance, qui est la
Magnésie blanche, laquelle ne
porte aucune ride de fausseté sur le
front. Et Senior poursuivant plus
au long cette même figure la conclut
en cette sorte. [Quand, dit-
il, les cinq sont assemblés ensemble
& viennent à être une même
chose, la pierre naturelle se fait lors
de toutes ces mixtions égales, qu'on
nomme Diane.] Avicenne à ce propos,
dit que si nous pouvons parvenir
jusqu'au cinquième, nous

@

La Toison d'Or. 67
obtiendrons ce que tous les Auteurs
appellent l'Ame du monde. Les
Philosophes nous expliquent sous
l'écorce de cette similitude l'essence
& le modèle de leur vérité par la
démonstration d'un Oeuf, pour ce
que dans son enclos il y a quatre choses
assemblées & ensemble conjointes
la première desquelles est le dessus
qui est la coquille, signifiant la terre,
& le blanc qui est l'eau; mais la
peau qui est entre l'eau & la coquille
est l'air qui divise la terre d'avec
l'eau: le jaune est le feu & a une peau
fort déliée tout à l'entour de soi:
mais celui-là est l'air le plus subtil,
lequel est ici au plus intérieur du
très subtil, car il est plus adhérant &
plus proche & voisin que n'est le
feu, repoussant le feu & l'eau au milieu
du jaune qui est cette cinquième
substance, de laquelle sera formée
& engendrée la poulette qui
E ij
@

68 La Toison d'Or.
croît par après. Ainsi sont en un
oeuf toutes les forces & vigueurs
avec la matière, de laquelle nature
parfaite & accomplie vient à être
épuisée: or est-il de même nécessaire
que toutes ces choses se retrouvent
parfaitement en notre
Opération.

@

La Toison d'Or. 69
Figure 9.
pict

Sixième Similitude.
pict Es discours des plus discrets
sont toujours ambigus, & leurs graves écrits toujours entremêlés E iij
@

70 La Toison d'Or.
de quelque obscurité, s'étendant
si bien tous en ce ferment solennel,
que leur volonté n'est point
mieux exprimée des premiers que
des autres. Et c'est même pourquoi
Rosinus en ce point conforme
aux Philosophes, n'explique
en l'Enigme suivant l'opération
de l'Oeuvre, que par la face qu'il
dit avoir vue d'une personne
morte, mutilée en plusieurs endroits
de son corps, & tous les
membres d'icelui divisés: mais le
gros de la masse & le tronc du dit
corps qui restait encore entier paraissait
blanc comme sel, son chef
séparé des autres parties du dit
corps était d'un bel or, auprès duquel
était un homme fort noir,
mal composé de ses membres, havre
au regard & assez effroyable de
vue, qui se tenait tout debout, le
visage tourné vers ce corps mort,

@

La Toison d'Or. 71
ayant en sa main droite un coutelas
tranchant des deux cotés aucunement
entremêlé de sang, duquel
comme cruel & de tout temps
nourri au carnage & à l'effusion
du sang humain il prenait pour ses
plus grands ébats & pour les plus
voluptueuses délices de ses plaisirs,
le meurtre violent & l'assassin volontaire,
même de sang froid de
toutes sortes de personnes. Il montrait
en sa main gauche la forme
d'un bulletin où ces mots étaient
écrits: Je t'ai meurtri & mis ton
corps en pièces, afin de te béatifier
& te faire revivre d'une plus longue
& plus heureuse vie, que tu n'as ressenti
devant que la mort eut conspiré
contre toi par le tranchant
de mon épée; mais je cacherai ta
tête à ce que les humains ne te
puissent connaître, & ne te voient
plus au même équipage mortel
E iiij
@

72 La Toison d'Or.
que tu étais auparavant, & brouillerai
ton corps dans un vase de
Terre où je l'ensevelirai, à ce qu'y
étant en peu de temps pourri, il
puisse davantage multiplier & rapporter
quantité de meilleurs fruits.

@

La Toison d'Or. 73
Figure 10.
pict

Septième Similitude.
pict ES Oeuvres d'un
Ovide poète très excellent & grave Philosophe, nous font assez juger de
@

74 La Toison d'Or.
sa capacité & de la grande expérience
& vraie connaissance qu'il avait
des effets merveilleux de notre
Magnésie, nous mettant en avant
la prudente prévoyance de
ces vieux Sages, qui sagement curieux
du renouveau de leurs jours
surannés, s'opposaient vertueux
par un antidote souverain & contrepoison
de la mort, aux dards envenimés
de ces fières *Eumenides,
pestes cruelles de la vie, & de la conservation
du genre humain, se faisant
volontairement démembrer
le corps en maintes & maintes pièces,
que l'on faisait ainsi bouillir,
jusques à une parfaite & suffisante
décoction, pour changer la faible
consistance de leur age débile, en
l'Etat naturel de force & de vigueur,
se faisant en mourant rajeunir
plus robustes, & leurs membres
épars & mis en tant de pièces, plus


*Eumenides : Latin eumenis : les bienveillantes, les bonnes.
Nom donné par euphémisme aux Furies.

@

La Toison d'Or. 75
étroitement rejoints & réunis
ensemble.

Q U E L E S T L E P R O P R E D E la Nature par lequel elle prend son opération.
T R A I T E' Q U A T R I E M E.
pict E Prince de la Philosophie
Péripatétique & grand inquisiteur des recherches & curiosités naturelles, dit en ce qu'il a traité de
la Génération, que l'homme & la
semence produisent un autre homme,
étant plus que certain que chacun
& toutes choses engendrent
leurs semblables, par la force animée
& secrètement particulière de
chaque semence, qui rend toute
forme vivante chacune en son essence
par plusieurs & divers moyens,
mais principalement par la
chaleur opérative & tempérée du

@

76 La Toison d'Or.
soleil, sans l'aide infuse & l'assistance
immédiate duquel cette opération
vivifiée n'agirait aucun effet.
Les Philosophes aussi réglés sur le
moule parfait d'une sage Nature,
sont forcés & contraints de mendier
un secours favorable à leurs
desseins & en la recherche de leur
Oeuvre, à la discrétion de quelque
autre support, & d'un aide emprunté.
Nulle chose jamais fut de tout point parfaite Sans le support d'autrui, & ne se vit bien faite. Ainsi le dit la Nature en sa Complainte. Si tu m'aides je t'aiderai,
Comme tu feras je ferai. Si l'artiste ne seconde les desseins de la Nature, quoi qu'elle soit pleine
de bonne intention, si ne peut
elle pourtant nous mettre au jour
& faire paraître la volonté qu'elle
a de soulager les hommes, & les rendre
de tout point au sommet de

@

La Toison d'Or. 77
leur perfection: tout notre artifice
aussi ne peut pas prospérer en ses
recherches vaines, mais demeurent infructueuses
& inutiles sans la faveur
que lui fait la Nature. Ce qui nous
montre bien qu'ils ont toujours
besoin d'un entraide l'un l'autre,
& que notre Art doit régir la chaleur
avec la Température du Soleil,
pour produire cette susdite Pierre:
mais la poursuite & le bon succès
de toutes ces choses doivent être
considérées de nos Sages Emulateurs
en sept diverses façons, qui
nous y ouvriront la porte pour nous
introduire bénignement aux Prolégomènes
nécessaires des parfaites
Chaleurs.

@

78 La Toison d'Or.
Figure 11.
pict

pict REMIEREMENT il y
faut de nécessité pratiquer une telle Chaleur, qu'elle puisse attendrir, amollir & fondre le plus fort de la

@

La Toison d'Or. 79
terre, cuisant ensemble & le gros &
le dur par le feu tempéré d'une corruption,
qui est le commencement
de toute l'Oeuvre, confirmé des
bons Auteurs. Si putridum non fuerit,
fundi aut solui non poterit, & si solutum non fuerit,
ad nihilum redigitur, dit fort bien Morien.
Platon, Nota quod sine corruptione penetratio
fieri non potest, c'est à quoi, dit-il,
tu te dois efforcer de parvenir, qu'à
la putréfaction. Après lesquels le Philosophe
dit n'avoir jamais vu animal
croître sans la putréfaction: &
opus Alchimicum, poursuit-il, in vanum erit
nisi antea fuerit putridum. Parmenides dit
aussi la même chose. [Si le corps
n'est ruiné, démoli, du tout rompu
& corrompu par la putréfaction,
cette occulte & secrète vertu de la
matière, ne se pourra tirer dehors,
ni se conjoindre parfaitement au
corps. Le grand Rosaire tient cette
opinion de tant de bons Auteurs

@

80 La Toison d'Or.
très assurée, la soutenant comme
infaillible par cette figure Métaphorique.
[Nous tenons pour Maxime
véritable, que la Tête de
notre Art est un Corbeau, volant
sans ailes en l'obscurité de la nuit
aussi bien qu'en la clarté du jour.]
Mais par quel moyen elle se puisse
faire, Socrate t'en baille un bon avis,
parlant ainsi des premières chaleurs
convenables à la Corruption.
[Les pertuis & les petits trous qui
sont les méats & les pores de la
terre, s'ouvriront, afin qu'elle reçoive
en soi la force & la vigueur tant
du feu que des eaux.
Figure 12.
@

La Toison d'Or. 81
Figure 12. pict

pict E C O N D E M E N T telle
chaleur nous y est nécessaire par la vertu de laquelle les ténèbres soient expulsées de la terre, le tout se rapportant
au proverbe de Senior. La
F
@

82 La Toison d'Or.
chaleur, dit-il, rend toutes choses
blanches, & toutes choses blanches
deviennent après rouges: l'eau pareillement
par sa vertu rend aussi les
choses blanches, que le feu puis après
illumine, mais la couleur pénètre
lors & *transluit la terre subtilisée,
comme le rubis par l'esprit tingent
du feu. A quoi convient encor
l'autorité de Socrate en ces
mots: *Ejouis toi quand tu verras
une lumière admirable sortir des
obscures ténèbres.


*transluit : Latin trans-luceo : briller à travers, renvoyer la lumière,
être diaphane, transparent..
*Ejouit : réjouit.

@

La Toison d'Or. 83
Figure 13.
pict

pict A chaleur disposée rapporte
chaque chose à sa plus grande perfection, par la force secrète dont elle peut animer les corps au moyen
d'un agent de pourriture. C'est
F ij
@

84 La Toison d'Or.
pourquoi Morien dit, que rien ne
se rend animé qu'après la putréfaction,
& que toute la force du magistère
ne peut rien, si cette corruption
n'a précédé, ainsi que nous
l'affirme assurément la Tourbe des
Philosophes, qui d'un commun
consentement attribue à cette chaleur,
la juridiction & le pouvoir
de rendre les corps animés, en leur
donnant une essence vivante, après
cette putréfaction; de faire plein
d'humeurs & aqueux ce qui était
auparavant ferme & solide, ou autres
semblables & contraires opérations,
par ce que la chaleur contient cette
propriété que de fixer & résoudre,
& qu'en cela est le noeud de la matière,
auquel *apertement consiste
la perfection de l'ouvrier. A ce propos
devons-nous étroitement
observer comme un précepte d'assurance
pour concevoir une douce


*apertement : d'une façon ouverte, d'une manière manifeste.

@

La Toison d'Or. 85
appréhension de pouvoir obtenir
le salaire précieux & prémédité
de notre terre noire, le Solue & gela,
que disent si souvent les bons auteurs
& déjà de nous tant de fois rechanté.
Ce n'est pas peu de connaître
le feu qui fait cette putréfaction
& plusieurs beaux divers effets
desquels dépend toute l'entrée & la
conclusion de notre Saturne.
Si tu veux promptement cet ouvrage abréger, Rends mol ce qui est dur, & le fixe léger. Par ce que l'essence de notre Oeuvre
tire sa force de contraires qualités
parfaitement unies. Rasis en
dit autant au traité des lumières,
parlant de la nécessité de cette mixtion
métallique. Personne, dit-il, ne
peut pas rendre légère une chose pesante
sans recevoir l'aide d'une chose
légère, non plus que transmuer une
chose pesante, d'une essence légère
sans l'entremise d'un corps pesant.
F iij
@

86 La Toison d'Or.
Figure 14.
pict

pict V quatrième la chaleur
purifie chassant de son foyer le moindre objet de quelque impureté. Calid
à ce sujet dit qu'il faut laver la

@

La Toison d'Or. 87
matière par un Feu chaud, pour
faire une apparente mutation: aussi
faut-il savoir que les minéraux
assortis & alliés ensemble déchoient
promptement de leurs premières
habitudes par la communication
réciproque de chacune de leur
propre influence en l'infusion également
dispersée par la totale masse
de leur communauté, se dépouillant
d'un vêtement particulier
pour en faire puis après une
proportion égale & mesurée à tout
le gros de la minière, & quittant les
mauvaises senteurs de leur infection
par le moyen de notre Elixir
renouvelé, duquel traite fort à
propos Hermès, quand il dit qu'il
est très nécessaire de séparer le
gros du subtil, la terre du feu & le
rare de l'épais. Il me vient à propos
de rapporter ici les conceptions
du traité d'Alphidius qui ne
F iiii
@

88 La Toison d'Or.
contredit en rien ce que nous en
disons. Vous connaîtrez par la
lecture exacte de ses doctes écrits,
le même avis qu'il en a du tout semblable
à tant de bons & renommés
Auteurs, qui nous ont tous laissé
hésitants au même chemin. La Terre,
dit-il, vient à se fondre, comme
une eau, de laquelle il sort un feu.
Oui, puis que la terre contient en
soi le feu, aussi bien que l'air est
contenu dans l'eau. Rasis nous avertit
de même que certaines mollesses
de l'art doivent précéder la parfaite
opération de l'Oeuvre, lesquelles
nous appelons ordinairement
& fort à propos, Modification,
pour ce qu'il faut premièrement
fondre pour rendre
la chose plus maniable, & que
la matière soit réduite en eau qui
est mollasse, & principe de toutes
choses, Ex aqua omnia fiunt: ce qui se

@

La Toison d'Or. 89
fait par la putréfaction: Car dès le
commencement de cette mondification
on peut tirer quelque bon
pronostic & ferme résolution de
la Pierre des Sages, si les plus sales &
difformes parties, comme excréments
nuisibles & superflus à la pureté de
ce bel Oeuvre, en sont entièrement
exclues & séparées.

@

90 La Toison d'Or.
Figure 15.
pict

pict V cinquième la chaleur
s'élève par la vertu du feu, & l'esprit caché de la terre sera renvoyé à
@

La Toison d'Or. 91
l'Air. C'est ce que dit Hermès dans
sa Table d'Emeraude en ces termes.
II monte suavement de la Terre
au Ciel, & derechef du Ciel il redescend
en Terre, où lors il reçoit la
force de toute force. Puis en un autre
endroit: Fais le gros subtil &
le subtil épais, & tu auras la gloire.
Et Ripla en ses 12. Portes, n'en dit
pas moins sous une autre figure.
Tirez les oiseaux du nid, & puis les
remettez dans le nid; qui est élever
l'Esprit de la terre, puis le rendre
à la terre. A ce même sujet
disent les Philosophes, qu'ils reconnaissent
pour un maître de la science
celui qui peut tirer quelque lumière
d'une chose cachée. Morienus
confirme cette opinion comme
savant, & tombant en même
cadence que les autres, aux doux
accords desquels notre colonne se
fortifie & s'accorde, il tire de la cervelle

@

92 La Toison d'Or.
de tant de différents & relevés
esprits, l'indice le plus fort d'une pure
vérité. [Celui qui peut donner
soulagement à l'âme, la tirant hors
de la putréfaction, sait un des plus
grands secrets de l'oeuvre.] L'avis
d'Alphidius est ici tombé sur la même
rencontre en ces termes; Fais,
dit-il, que cette vapeur monte en
haut, autrement tu n'en retireras
rien.

@

La Toison d'Or. 93
Figure 16.
pict

A V sixième lors que la Chaleur s'est tant & potentiellement multipliée en la terre, qu'elle
aie réduit les plus fortes parties

@

94 La Toison d'Or.
unies ensemble & rendues plus légères
elle surpasse en pureté les autres Eléments:
mais il faut que cette chaleur
soit augmentée à l'égal & proportion
de la froidure de l'homme. Calid
nous autorise en cette opinion,
& nous donne assurance de maintenir
ce que nous en avons jugé,
[Eteins le feu, dit-il, d'une chose
avec le froid de quelque autre chose.]
Si ne faut-il pas pourtant que
la frigidité excède plus d'un degré
cette chaleur naturelle, pour ce
qu'elle la suffoquerait du tout, comme
le dit fort bien sur ce propos
Raymond en la Théorique de son
Testament.

@

La Toison d'Or. 95
Figure 17.
pict

A V septième, la chaleur tue & amortit la terre froide. A quoi le dire de Socrate peut fort bien convenir.
Lors que la chaleur pénètre,

@

96 La Toison d'Or.
elle rend les choses grossières & terrestres
subtiles & spirituelles qui s'accommodent
à la matière, non pas
à la forme finale, ne cessant d'opérer
avec elle moyennant cette chaleur
susdite. Ce que les Philosophes appellent
plus ouvertement, distiller
par sept fois, entendant les sept couleurs
qui se font par la décoction
continuée dedans un seul vaisseau
& sans y toucher, laissant faire la
Nature qui les délie & mêle d'elle
même par ses poids naturels.

Car la Sage Nature, Apprend son poids, son nombre & sa mesure.
A quoi conformément pouvons-
nous dire ainsi par les Oracles sacrés
de leurs bouches véritables. Tu
as lors divisé & séparé les humidités
corrompues, le tout se faisant d'une
seule décoction.

Figure 18.
@

La Toison d'Or. 97
Figure 18.
pict

A Ctor au quatrième des Proverbes donne un autre enseignement, pour savoir bien régir &
tempérer la chaleur opportune &
G
@

98 La Toison d'Or.
le feu nécessaire à notre opération
en ces termes: lors que le Soleil s'est
rétrogradé, qui veut dire débilité
& remis en sa première matière, il
démontre le premier degré, qui
nous est autant qu'un vrai signal de
pusillanimité infirme & imbécile,
à cause principalement de la diminution
de la chaleur naturelle, lors
qu'il est à la noirceur: puis il y a un
Ordre de l'air au Lion qui corrompt
cette première chaleur naturelle,
l'augmentant d'un feu brûlant &
plus digérant que le feu commun,
& cette ardeur excessive démontre
le second degré, qui provient de la
trop grande chaleur du feu, par lequel
nous entendons la putréfaction,
qui est la privation de la forme:
& derechef un autre certain ordre
de l'air gardien du troisième degré
suit de près les deux autres, non
plus brûlant, mais de qualité tempérée,

@

La Toison d'Or. 99
avec une médiocre constitution
de l'air & un ordre mieux réglé,
changeant sa violence en repos
& tranquillité. Voilà le vrai moyen
de mettre fin à l'oeuvre & le sentier
assurément frayé pour cultiver
la vigne d'espérance, & parachever
avec un bon succès le chemin déjà battu
d'un air délicieux & de prospérité.
G ij
@

100 La Toison d'Or.
O P E R A T I O N D I V E R S E D E
toute cette Oeuvre comprise en quatre brefs Articles aisés à entendre.

T R A I T E' C I N Q U I E M E.
Article premier.
pict E premier échelon
établi des Alchimistes pour parvenir à la Cime dorée de notre belle ouvrage, s'appelle des plus experts en cet art
Hermétique, Solution, qui requiert
selon Nature même, que le Corps
soit bouilli jusques à parfaite coction.
Tout notre magistère n'est
que cuire, Coque, coque, & iterum coque, nec
te taedeat. Plus tu cuiras, plus tu dissoudras,
plus tu cuiras, plus tu blanchiras,

@

La Toison d'Or. 101
& plus tu cuiras, plus tu rougiras:
enfin cuis au commencement, cuis au
milieu & cuis à la fin, puis que cet art
ne consiste qu'à cuire: mais dans une
eau se doit parfaire la coction des
matières, c'est-à-dire dedans un vif-
argent qui nous sert de cette matière,
& dans le soufre qui est la forme:
voulant plus clairement donner à
entendre que l'argent vital qui se
congèle demeure adhérant au soufre
qui se dissout & lui est annexe.
Iunge siccum humido & habebis magisterium.
Convertis l'eau en feu, & le sec en
humide, enfin les Eléments les uns
dedans les autres, & tu auras une planche
assurée de ce que tu dois prétendre
de l'esquif amoureux de notre
présent Oeuvre, Conuerte elementa
& quod quaeris inuenies. Les plus savants
te promettent toute faveur, & te le
signeront quand tu voudras, si tu
sais le moyen de joindre le Mercure
G iij
@

102 La Toison d'Or.
& le soufre ensemble. Or
cette solution n'est autre chose qu'un
certain Ordre de quelque humidité
conjointe avec le sec, proprement
appelée Putréfaction, qui corrompt
totalement la matière & la rend du
tout noire. Morien lui donne semblable
effet avec pareille nécessité
de sa venue, pour espérer quelque
chose de l'Oeuvre, dont elle en est
la Clef & le levain des Philosophes.
S'il n'est, dit-il, pourri & noirci, il ne se dissoudra
pas, & s'il ne se dissout, son eau ne se pourra
glisser par tout le corps comme il doit nécessairement
faire, ni le pénétrer & le blanchir.
Il faut mourir pour revivre comme
le grain de blé qui ne produit &
ne germe jamais à profit, si premièrement
il ne meurt & ne se pourrit
du tout.

@

La Toison d'Or. 103
Figure. 19.
pict

L E second rang est appelé Coagulation, qui toutefois peut être dite une même chose avec la Solution,
faisant mêmes effets, la
G iiij
@

104 La Toison d'Or.
diversité qu'on peut intermettre entre-deux
n'étant causée que de tant
soit peu de distance qu'il y a à parfaire
les mutations des premières essences
en natures diverses, qu'on qualifie
de divers noms pour s'opposer seulement
à la confusion des premières intentions
& pour en priver les ignorants
& y amener les enfants de notre
science à sa vraie connaissance. Cette
Coagulation donc remet
de nouveau l'eau dans un corps, car
en ce congelant il se dissout, & en
dissolvant il se congèle, pour nous
montrer que le vif-argent qui est
un dissolvant du soufre métallique,
& lequel il attire à soi pour être
congelé, désire de nouveau se
conjoindre à l'humidité radicale de
ce soufre, & ce soufre derechef
s'allie en son Mercure: & ainsi
d'une amitié réciproque ne peuvent-
ils vivre l'un sans l'autre, s'arrêtant

@

La Toison d'Or. 105
amiablement ensemble, comme n'étant
qu'une nature, ainsi que très doctement
le publie Calid sous le nom
de tous les Philosophes dans les secrets
de son Alchimie, disant: Nature
s'approche de nature, nature se
fait semblable à nature, nature *s'éjouit
en sa nature, nature s'amande
en sa nature, nature se submerge en
sa nature, & se conjoint en sa nature,
nature blanchit nature, & nature
rougit nature. Puis il ajoute, la génération
se retient avec la génération,
& la génération se rend victorieuse avec
la génération. A bon droit donc disons
nous que notre Mercure susdit
recherche toujours l'alliance de ce
soufre pour lui servir de forme,
duquel il aurait été séparé avec tant
d'indicibles regrets, comme ne pouvant
pâtir la dissolution de deux amants
si parfaits, que ce soufre
qui sert de forme au Mercure le fait


*s'éjouit : se réjouit.

@

106 La Toison d'Or.
revenir à soi, & l'attire de l'eau de la
terre si tôt qu'il s'en est désuni, afin
que de ce corps composé de matière
qui est le Mercure, comme nous
avons déjà dit, & de forme qui est le
soufre, nous en puissions tirer une
essence parfaite, en laquelle on reconnaisse
la diversité des couleurs
qu'il est besoin d'y voir, pour ce que
la propriété des choses opérantes ne
commence plutôt à se changer, que
la pure conduite & la sûre entremise
de ces choses vivantes & animées
n'y soient prudemment régies
& doctement conduites par la main
des plus savants qui en ont déjà gouverné
le timon & la rame; n'étant
pas peu de chose que de connaître
un bon pilote à traverser sûrement
cette mer qui soit muni d'un bon
vaisseau, c'est-à-dire travaillant sur la
vraie matière & sachant la portée
& la mesure des choses opérantes;

@

La Toison d'Or. 107
par ce qu'en la solution le Mercure
est fait semblable aux opératifs,
au lieu qu'en la Coagulation la chose
est tolérée, en laquelle se fera l'opération.
Mais il se faut représenter
que cette science est fort à propos
& par excellence comparée aux jeux
des petits enfants, par ce que tout art
est justement nommé jeu, mais principalement
celui des lettres, ludus litterarum,
auxquels les bons esprits prennent
plaisir, & les doctes autant de
contentement sans aucun ennui que
les enfants prennent de goût aux
choses frivoles selon leur portée, &
qui leur fait passer le temps à l'aise
& sans appréhension d'aucune incommodité,
comme la figure présente
nous en représente naïvement
l'objet & le portrait.

@

108 La Toison d'Or.
Figure 20.
pict

Article troisième.
pict E troisième degré des Naturalistes,
est la sublimation, par laquelle la terre massive & grossière se convertit
@

La Toison d'Or. 109
en son contraire humide, & se
peut aisément distiller après qu'elle
est changée en cette humidité: car si
tôt que l'eau s'est réduite & rangée
(son par) *influxion dans sa propre terre,
elle retient aucunement déjà la qualité
de l'air, s'élevant peu à peu & enflant
la terre retenue jusques alors au
petit pied pour sa siccité béante & démesurée,
comme un corps compacte &
fort pressé, laquelle néanmoins y
reprend ses esprits & s'étend plus au
large par l'influence de cette humeur
qui s'imbibe dedans, & s'entretient
par son infusion dedans ce corps solide
en forme d'une nue poreuse, &
pareille à cette eau qui surnage dans
l'oeuf, c'est-à-dire l'âme de la cinquième
substance que nous appellerons
avec bonne raison, tinctus, fermentum, anima,
oleum, pour être la matière la plus
nécessaire & la plus approchante de
la Pierre des Sages: d'autant que de


*influxion : Latin influxio : action de l'influx, action de pénétrer dans.

@

110 La Toison d'Or.
cette Sublimation il en provient des
cendres, lesquelles proprement (mais
sur tout moyennant l'assistance de
Dieu, sans la bonté duquel rien ne
réussira) s'attribuent des limites &
mesures du feu, auxquelles il est clos
& comme de remparts naturels enfermé.
Ripla en parle ainsi & du même
sens que nous: Fais, dit-il, un feu dans
ton verre, c'est-à-dire dans la terre qui
le tient enfermé. Cette brève méthode
dont nous t'avons libéralement
instruit, me semble la plus
courte voie & la vraie Sublimation
Philosophique, pour parvenir à la
perfection de ce grave labeur, fort à
propos comparé pour sa pureté &
candeur admirable, au métier ordinaire
des femmes, c'est-à-dire, au lavoir,
qui a cette propriété de rendre
infiniment blanc, ce qui paraissait
en effet auparavant sale & plein d'ordures,
comme la suivante figure te le

@

La Toison d'Or. 111
fera parfaitement connaître. Mais
encore premièrement te veux-je admonester
que je ne suis point seul
qui donne mêmes effets à notre
Oeuvre, qu'au métier des femmes,
n'y ayant rien de si commun dans les
meilleurs Auteurs que cette vraie
similitude. Ludus puerorum l'appelle fait
de femme & jeu d'enfant, par ce que les enfants
se souillent & vautrent en l'ordure
de leurs excréments, représentant
cette noirceur tirée des propres
mixtions naturelles de notre corps
minéral, sans autre opération d'artifice
que de son feu chaud & humide,
digérant & vaporant; laquelle
noirceur & putréfaction est nettoyée
par la blancheur qui vient après
y prendre place se faisant maison
nette & purgeant de toute ordure
cette première couche imparfaite,
de même que la femme se
sert d'une lessive & d'une claire eau

@

112 La Toison d'Or.
pour rendre à son enfant la netteté
requise à son entière conservation.

Figure 21.
pict

Article Quatrième.
L E dernier de nos articles avertit le lecteur que l'eau se doit désor-
@

La Toison d'Or. 113
désormais séparer & diviser de la
terre, puis se rejoindre & remettre
ensemble de nouveau, afin que ces
deux corps étroitement unis soient
un homogénée, si serrés & alliés ensemble
que la séparation ne s'en
puisse plus faire: Telle doit être aussi
l'intention de l'ouvrier, autrement
sou labeur vainement entrepris ne
prendrait jamais fin, mais demeurant
toujours en même état, ne laisserait
rien à son Auteur qu'un regret
plein d'ennuis d'être serf d'ignorance,
n'ayant eu le pouvoir de réduire
son oeuvre en l'union naturelle
d'un seul corps composé de
choses différentes, desquelles nécessairement
s'est-on servi à la contribution
de ce rare Edifice; ne plus
ne moins que le sage Architecte, qui
dresse un bâtiment de diverses matières,
auquel néanmoins tant de variétés
n'enfantent en l'idée qu'une
H
@

114 La Toison d'Or.
seule & principale fin, qui est le bâtiment,
& un tout assemblé de diverses
parties étroitement uni dans
un corps compassé de plusieurs instruments.
Ce qui se peut donc dire de notre composition & des proportions
qu'il y faut observer, est succinctement
compris en la brève méthode de
ces quatre Articles précédents, sans
s'alambiquer autrement l'esprit, rendu
confus & égaré par les sentiers
entrelacés des vestiges ambigus,
& des discours hyperboliques de
tant d'Auteurs qui n'en parlent
qu'à tâtons; de sorte qu'ils font
errer les autres moins avisés, sous
le voile ignorant de mainte obscurité,
retenant en cervelle ceux qui
sont altérés & qui se jettent à corps
perdu dans la fontaine sans connaître
le fonds, sitôt que le Soleil luisant
fait briller de ses rais quelque

@

La Toison d'Or. 115
superficie; si que déjà se promettant
tout au moins des Monts-dorés,
puis qu'il leur rit ainsi, ils travaillent
après tous pantelants pour le penser
surprendre, & prendre la Lune aux
dents, dont ils se repentent tout à
loisir & du peu de prévoyance de
leur bouillante témérité.
Odi pupillos precocis ingenij. La patience vient
à fin de toutes choses, même des
plus ardues, lesquelles sont ordinairement
de plus de quête & de recherche,
par ce que difficilia quae pulchra.
C'est pourquoi la Tourbe dit; Patiemment & continuellement: les
autres, nec te taedeat. Et Augurel,
Puis patience en fidèle compagne, Toujours te suive & toujours t'accompagne.
H ij
@

116 La Toison d'Or.
Figure 22.
pict

Du Gouvernement du Feu.
A Près tous ces Articles nous avons à traiter de la vraie manière de bien & méthodiquement

@

La Toison d'Or. 117
gouverner le feu en la proportion
de ses degrés, la connaissance duquel
nous est si nécessaire, que sans
cette science toute notre opération
se rendrait inutile: assurés mêmement
d'avoir choisi la réelle matière
& de savoir le moyen de la semer
en terre désirée, cela n'est rien,
puisque,

Qui manque d'un manque de toute chose.
Vno auulso non deficit alter.
Un seul porreau le visage difforme.
d'autant qu'on épie de plus près le
moindre vice, qui suffit pour ternir
& tenir toute la gloire en bride de
quelque homme généreux, qu'on
ne le loue de toutes ses vertus, qu'il
s'est acquis par ses graves mérites.
C'est donc pourquoi.

Le Sage inquisiteur ne doit de rien douter, Et qui ne sait pas tout, ne sait l'oeuvre goûter:
H iij
@

118 La Toison d'Or.
Un régime de feu parfait l'économie, Qui règle les erreurs d'une errante Alchimie: C'est le fidèle Agent qui dispose de tout, Et qui ferme soutient le siège jusqu'au bout: C'est le seul porte-clef de notre citadelle, Qui pour garder son Roi fait bonne sentinelle.
Pontanus nous en sait bien que
dire, quand d'une sienne Epître il
nous veut rendre sages à ses périls,
(si les fautes d'autrui nous peuvent
arrêter,) qui par ce seul défaut s'éloignait
à perte de vue de ses desseins,
n'avançant non plus son oeuvre
en deux cent diverses fois qu'il
le recommença, attaché néanmoins
sur bonne & due matière, que s'il
n'eut jamais rien fait. Cette ignorance
lui coûta cher & de temps &
de dépens, quoi qu'il ne fût que
trop muni de belle patience requise
en ce labeur: mais le feu naturel
nécessaire à ce beau corps, ne l'aidant
de ses faveurs, il fut disgracié

@

La Toison d'Or. 119
de sa prospérité, autant de fois qu'il
voulut persister en son premier arrêt,
tant ce gouverneur & père de
famille peut au timon réglé & aux
ressorts de ce riche vaisseau: Fort à
propos en pouvons-nous donc ici
parler, & découvrir en peu de mots
ce qu'il nous en sera permis d'écrire.
Lors qu'une chose s'apprête à la
chaleur, ce doit être de telle sorte
qu'on y puisse reconnaître aucune
émotion perceptible, mais seulement
un changement de son ordre
naturel, comme celui qui convient
au Soleil, auquel cette chaleur se
doit du tout rapporter; qui est autant
que si nous vous disions qu'une
chose terrestre & sans esprit, se
peut rendre animée par le moyen
d'une chaleur naturelle & conforme
à celle du Soleil & de la Lune,
non excessive ni brûlante, mais seulement
médiocre, & à l'égal d'un
H iiij
@

120 La Toison d'Or.
corps bien tempéré. Or de quelles
qualités sont ces deux principaux
astres célestes, Senior le démontre,
quand il dit que le Soleil est d'une
chaleur modérée, & la Lune froide
& humide, mais comme moins parfaite
elle monte en haut aspirant à
son bien & empruntant de la plus noble
partie ce qui lui manque, tant qu'à
la fin elle paraît autant en force &
en vertu, que celui qui les lui a favorablement
communiquées, si qu'ils
agissent puis après également sur
les corps de leurs célestes influences,
& les remplissent abondamment de
leurs douces lumières. Or comme
la chaleur & l'humidité font les générations,
& partant nécessaires à
notre fin, disent tous les Auteurs,
sur lesquels s'est assuré Flamel en son
Sommaire Philosophique.
Car chaleur & humidité Est nourriture en vérité,
@

La Toison d'Or. 121
De toutes choses de ce monde Ayant vie, sur ce me fonde, Comme Animaux & végétaux, Et semblablement minéraux. Chaleur de bois & de charbon, Cela ne leur est pas trop bon, Ce sont choses trop violentes, Et ne sont pas si nourrissantes Que celle qui du soleil vient. Laquelle chaleur entretient, Chacune chose corporelle, Pour autant qu'elle est naturelle.
Aussi les attachons-nous si étroitement
au magistère des Anciens, que
par la rénovation de ces deux moyens,
nous espérons faire sortir les
rayons tous brillants de notre beau
Soleil, venant rafraîchir son amoureuse
ardeur dans le sein argentin
de sa Lune épurée, dont nous voyons
saillir mille petits soleils, c'est
à dire infinis, & qui se peuvent sans
fin multiplier; or cela est la vraie
Pierre des Sages.

@

122 La Toison d'Or.
L'échelle des Philosophes pour monter à la connaissance de cette
gloire, découvre entièrement quel
doit être le feu de notre Magistère,
& de quelle mesure l'Ame des
Philosophes veut être entretenue,
nous en produirons comme en passant
quelques diversités d'opinions:
il est bien dit en ce lieu sus nommé,
que la chaleur ou le feu requis à cet
ouvrage, est compris en une forme
unique, mais c'est trop succinctement
dire ce qui en est, dum breuis esse
laboro, obscurus fio.

Quand mon discours trop court sert la brièveté;
Je viens & deviens serf de toute obscurité.

Nous nous éclaircirons de ce doute,
& dirons maintenant que quelques
uns de la Tourbe, veulent que
la Chaleur du premier appareil ou
du premier régime, se doive aucunement
rapporter à la Chaleur de

@

La Toison d'Or. 123
quelque poule couveuse: autres la
veulent devoir être semblable à la
Chaleur du corps humain, & telle
que la parfaite coction ou digestion
des viandes envoyées à l'estomac
la désire, pour convertir en
substance du corps & en nature alimentée,
la qualité & quantité nécessaire
des choses nourrissantes:
d'autres encore la veulent rendre égale
à la chaleur du Soleil, qui selon
les objets produit des contraires
effets, quoi qu'immuable en sa nature,
ainsi que fait notre Pierre
susdite, qui sans aucune opération se
peut parachever, changeant son premier
être & se laissant mourir pour
revivre, à l'aide de celui qui lui a
causé la mort; pour ce que le feu des
Philosophes retient les effets du
Scorpion qui porte la mort & la vie,
tuant par son venin celui auquel lui-
même appliqué sur la plaie donne

@

124 La Toison d'Or.
le dictame de guérison. Le feu trop
violent ruine ce qu'il rencontre, le
médiocre rafraîchit, & dissipe insensiblement
ce qu'il veut entretenir
& relever de son humidité. Ainsi
le dit Calid, minor ignis omnia terit.
C'est le moyen d'espérer une louable
fin dès le commencement du labeur
entrepris, que de lui donner la
chaleur tempérée, laquelle sans brûler
pénètre si vivement jusques dans
les entrailles de ce corps massif qu'elle
amollit sa dureté & le fait ployer
à toutes ses volontés, comme l'eau
qui cave à la longue & par la continue
de sa patience les plus fermes
Rochers, ce qu'elle ne ferait jamais
à force ouverte. La matière altérée
& posément échauffée ne retient
plus son lustre qu'en puissance, &
changeant son beau teint, elle se
couvre d'un voile obscur infiniment
noir, qui la rend comme lépreuse &

@

La Toison d'Or. 125
pourrie par tout le corps: aussi la
Fontaine des Amoureux l'appelle
elle lors, Or *mesel & Plomb des
Philosophes.
Quantum mutatus ab illo. On le connaît plus en sa difformité.
Mais le temps amène-tout, dissipe
au 2. changement les ténèbres ombrageuses,
& retire en sa saison son
corps attiédie des cachots noirs de sa
longue prison, lui redonnant une
nouvelle forme affranchie pour ce
coup de cette pourriture, de laquelle
nettoyé il reprend plus luisant
qu'il n'était, l'agréable face de son
embonpoint.

Et d'un More parfait il devient Cygne blanc.
La vraie chaleur requise à ces effets ne doit être ni plus ni moins
ardente que celle du Soleil, c'est-à-
dire médiocre & tempérée, pour ce


*mesel : Nom, au moyen âge, des lépreux.

@

126 La Toison d'Or.
que le feu lent est espérance de salut,
& parfait toutes choses, dit la
Tourbe: mais cette Chaleur nécessaire
ès principes altératifs de notre
opération est au Signe des Jumeaux,
& quand les couleurs sont venues au
blanc la multiplication doit paraître,
jusques à ce qu'une parfaite
siccité se connaisse à la Pierre. Or ne
peut-on mieux juger si ce signe débonnaire
y domine, que quand
principalement la chaleur de notre
feu n'est en rien différente de celle
du Soleil, car c'est cette là qui y est
sur toute autre requise, pour la grande
sympathie qu'il y a entre les deux,
contraires en eux-mêmes & se changeant
selon les signes plus violents ou
plus doux qui les gouvernent, naturellement
toutefois & sans aucun artifice.
Mais si tôt que la Pierre est
desséchée & se peut réduire en poudre,
le feu jusques ici médiocre &

@

La Toison d'Or. 127
tempéré doit reprendre ses forces
& plus ardemment agir sur ce corps,
à ce que par son ardeur augmentée
il lui puisse faire changer d'habit, &
muer sa robe blanche en une de plus
haute couleur plus voyante & plus
vermeille, qui sont les livrées ordinaires
& les riches vêtements de notre
grand Roi, délivré de la prison
dans laquelle si longtemps il s'était
vu serré & en grande souffrance,
par la diligente poursuite de son fidèle
gouverneur qui l'en retira. Le
dernier degré de sa chaleur est tel
que celui qui règne sous le Signe
ardent du Lion plus éclatant & furibond
que tous les autres, car c'est
lors que le Soleil est le plus véhément
en son plus haut degré de chaleur
& qu'il est élevé en la plus haute
dignité de son céleste domicile.
Voilà suffisamment traité, pour la brièveté que nous recherchons de

@

128 La Toison d'Or.
notre Institution Philosophique
du moyen qu'il faut tenir & étroitement
observer au gouvernement
du feu des Philosophes, sans lequel
tu travailleras en vain, quiconque
fois qui voudras essayer la dernière
pièce, pour remporter la meilleure
perfection de cet oeuvre: il te doit
néanmoins suffire de ce que nous
t'en avons dit, plus clairement que
si le discours était enveloppé de
plus longues paroles; si tu m'entends
je t'en découvre assez, à la patte on
connaît le lion, & l'ouvrier à son
ouvrage.

Des
@

La Toison d'Or. 129
D E S C O U L E U R S N E C E S S A I-
res qui se démontrent en la préparation
de cette Pierre.
pict Lusieurs Auteurs
de notre labeur se semblent contredire & détruire l'un l'autre en la diversité de leurs opinions, & qui ne sonderait de près leur commune
intention, ou si les plus savants
ne prévoyaient des mieux à
quel dessein cette variété, ils pourraient
bien longtemps suer & tirer
une essence d'esprit de leurs subtilités,
tant l'écorce noueuse de leurs
écrits douteux est forte à émonder
en toutes ses parties, & principalement
lors qu'ils veulent traiter
des couleurs de notre Oeuvre, desquelles
succinctement nous dirons
quelque chose: n'ayant pas toutefois
entrepris de les déduire toutes, &
I
@

130 La Toison d'Or.
retirer de leurs cachots l'une après
l'autre pour les mettre en lumière,
mais seulement nous croirons nous
être assez dégagés de nos promesses,
si nous en tirons des plus apparentes
& qui retiennent les autres
pour s'en servir légèrement aux affaires
de simple conséquence en
leur gouvernement, pour fonder le
secret de ces têtes plus mûres &
qui conduisent entièrement l'économie
& l'état important de leur
Seigneur, par l'intelligence desquelles
nous connaîtrons assurément
ce qui est même réservé au cabinet
le plus sacré & plus intérieur d'un
Roi si prévoyant pour nous en servir
au besoin, sans rechercher des
moindres offices de sa Cour, la charge
& les qualités qu'y peuvent obtenir
les officiers des moyennes couleurs.
Miraldus l'un de ceux de la
Tourbe des Philosophes, dit sur

@

La Toison d'Or. 131
notre propos, ayant en cette question
colligé le consentement de
tous les autres bons Auteurs, que
notre Corps Métallique noircit
deux fois, blanchit deux fois, &
rougit aussi deux fois, bis nigrescit, bis
albescit, bis rubescit, qui sont les permanentes
& principales couleurs, changeant
à mesure de la chaleur plus
ou moindre: car il est très certain
qu'on y en reconnaît une infinité
d'autres, mais pour ce quelles lui
sont accidentelles, nous ne les mettons
pas en ligne de compte, de peur de
brouiller les cervelles légères aussi
bien que le papier, & que tant de
couleurs que vous vous pourriez
imaginer, dépendent entièrement
de ces trois ci-dessus spécifiées, &
reviennent enfin sur la symétrie
proportionnée de l'une de nos souveraines.
Et n'est pas sans raison que
les Auteurs par l'inspiration & de quelque
I ij
@

132 La Toison d'Or.
saint Enthousiasme raccourcissent
cette diversité au nombre ternaire
mystique & déifié où s'aboutit
le terme glorieux de toute félicité.
Entre ces trois pourtant (pour
ne te rien celer de notre brève Méthode)
qui sont les principales & permanentes
du Roi terrestre & métallique
des philosophes, nous en pourrons
bien discerner quelques autres
différentes & entremêlées, lesquelles
néanmoins nous taisons industrieusement
& de fait délibéré,
pour n'être que couleurs imparfaites
& non de telle nature & consistance
qu'elles soient dignes, attendu
mêmement notre compendieuse
intention, d'être mises au rang
de nos trois permanentes, noir,
blanc, & rouge, pour les nommer
selon leur rang, lesquelles absolument
& immédiatement comprennent
toutes les accidentelles qui y

@

La Toison d'Or. 133
puissent arriver: partant n'est-il autrement
besoin d'en écrire autre chose,
sinon que pour le contentement des
plus curieux, nous produisons les causes
qui nous peuvent honnêtement
mouvoir à passer sous silence le
nombre général de celles qui paraissent
les unes successivement aux
autres entre les principales sus mentionnées,
pour ce que leurs effets
sont de si peu d'effets, à l'égard au
moins des permanentes (notre oeuvre
naturelle n'agissant rien en vain)
& leurs couleurs si peu apparentes,
que s'écoulant comme insensiblement
& quasi hors de vue, nous
les laissons plus soudainement qu'elles
mêmes ne nous quittent, car elles
s'y arrêtent d'une démarche si
légère, que l'ombre à peine de leur
substance seulement n'y paraît, qu'elles
ne s'évanouissent aussitôt dans le
vaisseau d'un pas égal à l'inconstance.
I iil
@

134 La Toison d'Or.
C'est pourquoi de s'arrêter plus
long temps à discourir de chaque
espèce & de leur propriété particulière,
ce serait n'avoir autre chose
à faire, & prendre l'incertain pour
la chose certaine, car de toutes ces
couleurs qui viennent à pas tardifs
avec tant de lenteur qu'on ne
les peut aisément discerner, nous
n'y voulons asseoir notre plume, attentive
à des desseins plus relevés,
mais seulement sur quelqu'une jaunâtre
& de légère couleur, mais
qui retire à peu près sur la blancheur
parfaite devant la dernière rougeur,
pour ce que celle la demeure
assez long temps visible en la matière,
la comparant à la légèreté des autres,
& pour cette raison les Philosophes
lui font-ils tenir place de
même principauté qu'aux autres, la
tenant au rang des couleurs nécessaires;
non pas, dis-je, qu'elle s'arrête

@

La Toison d'Or. 135
dans le vaisseau si longuement
que les trois, qui y demeurent permanentes
en la matière l'espace de
quarante jours chacune, mais pour
autant qu'après ces autres là, elle s'y
tient le plus: lesquelles on a comparées
aux 4. Eléments qui influent &
dominent sur les corps autant humains
que minéraux; la noirceur à
la Terre qui est le plomb des Philosophes
& la base ferme pour assurer
le faix des autres; la blancheur à
l'eau, qui sert de sperme à la femme
du Ciel pour la génération; la jaunâtre
à l'air, qui est le père de la vie;
& la rougeur au feu qui est la fin de
l'oeuvre & sa dernière perfection.
La noire qui s'apparaît deux fois
aussi bien que la rouge, est beaucoup
en crédit entre les plus fameux, pour
ce qu'elle porte la clef pour ouvrir
la porte à qui bon lui semble des
couleurs, ayant un feu qui lui administre
I iiij
@

136 La Toison d'Or.
toutes ses nécessités & de qui
seule elle relève aussi, tenant les autres
sous sa loi, car sans icelle on
ne peut espérer aucun heureux effet
de toute l'entreprise: son humeur
n'est pas si farouche ni si dure
à plier que la rougeur, mais beaucoup
plus maniable & aisé à traiter,
ne demande pour tous mets qu'une
douce chaleur qui puisse faire
l'ouverture du levain corrompu, se
laissant vaincre à la patience & à l'humilité
plutôt qu'à la rigueur & à la
violence d'un rude gouverneur qui
dissiperait tout au lieu de l'amender.
Senior servant de loi à plusieurs
bons Auteurs qui tous approuvent
sa volonté sur le point que nous
traitons, s'accorde à notre avis,
quand il remontre en ses écrits, que
la parfaite décoction de la matière se
doit entretenir d'une chaleur tempérée
tant que le corbeau pourri se

@

La Toison d'Or. 137
soit évanoui & ait cédé son rang à
une autre teinture. Puis donc que
c'est le feu (au rapport de la Complainte
de Nature parlant ainsi: Le
feu est noble & sur tous maître, Et
est cause de faire naître, Par sa chaleur
& donner vie &c.) qui tient la main
à l'oeuvre & le dispose à son plaisir,
comme un fidèle Truchement de
qui l'oeuvre prend langue du chemin
qu'il lui faut assurément tenir: je ne
m'étonne plus si les docteurs de la
grande Tourbe ont annoncé par la
doctrine de Lucas un de leurs associés,
qu'ils font grande estime de
l'ouvrier qui connaît le feu & les
saisons de le violenter. [Gardez-vous
bien, dit-il, d'un feu qui soit trop
fort pour un commencement.] Que
si devant le temps, il est trop violent
& hors de ses mesures, il brûlera ce
qu'il devrait pourrir, principe de la
Vie, & la peine inutile ne nous rapporterait

@

138 La Toison d'Or.
qu'un extrême regret confus
& déplaisir indicible d'un salaire
vainement attendu par une voie illicite
de violence, cause de rébellion
& d'opiniâtreté. C'est ce que dit
fort à propos Marie Prophète. [Le
feu fort, garde de faire la conjonction]
& la vraie dissolution de la
nature. Et en autre lieu elle dit encore:
[Le feu fort, teint le blanc en
rouge de pavot champêtre. A quoi
s'accorde le Trévisan quand il dit,
que le feu doux & tempéré parfait
l'oeuvre, au lieu que le violent le détruit.
Si donc en toutes choses la
fin de toute entreprise est considérable
dès son commencement, en
celle-ci principalement se doit-
on rendre plus attentif, par ce que
si tu ne sais la règle de ton feu en
chaque saison, qui est le plus grand
heur de tes prétentions & qui mène
entièrement l'oeuvre à sa perfection,

@

La Toison d'Or. 139
c'est fait de ton labeur, car
en la connaissance de l'ordre des
couleurs consiste tout le point d'une
grave Science & de l'arbre d'Hermès,
selon les Philosophes qui nous
enchantent si souvent cette divine leçon.
Aes nostrum si benè scis, sufficiet tibi
mercurius & ignis.

Le noir est le premier qui fait brèche au vaisseau, Le blanc le suit de près humide comme une eau, Et le rouge en couleur tient la dernière place.
Balde en la Tourbe parlant des mêmes couleurs que nous devons
étroitement observer, nous avertit
de cuire notre composition
jusques à ce que nous la voyons devenir
blanche, laquelle après il faut
éteindre dans du vinaigre, par lequel
il entend l'eau mercuriale de la
matière qui est le feu & l'eau philosophale.
Et aqua est ignis comburens solem

@

140 La Toison d'Or.
magis quam ignis, disent le grand Rosaire
& la Tourbe: Aqua nostra fortior est igne
quia facit de corpore auri merum spiritum, quod
ignis facere non potest, dit encore Geber
à même fin. Il faut savoir aussi séparer
le noir d'avec le blanc, car la
blancheur est un signe approchant de
la fixation. Or ne les peut-on mieux
distinguer que par un feu de Calcination,
puis que sans l'addition &
multiplication de la chaleur sur la
douce *tempérie de celle qui a précédé
& dominé sur la noirceur d'une
corruption, la division de nos
degrés de couleur ne se peut aisément
faire. Ce qu'ayant en fin obtenu
par l'industrie d'un tel feu, il nous
reste un gros de terre, que plusieurs
ont appelé père de la matière, en forme d'une terre noire & rude,
qu'ils nomment leur Saturne, Terram
leprosam & nigram, une terre lépreuse,
pourrie, & noire, que quelques autres


*tempérie : Latin temperies : juste proportion, mélange convenable.

@

La Toison d'Or. 141
appellent le monde inférieur, laquelle
ne se peut plus mêler avec la
pure & subtile matière de cette Pierre,
car il faut séparer du subtil le
gros, & du rare l'épais; ce qui se fait
en décuisant sans y toucher ni des
mains ni des pieds, pour ce que Opus
magnum semet ipsum soluit, se sépare & divise
de soi-même, disent Raymond
Lulle & le Trévisan: L'Hortulan sur
la table d'émeraude dit le même,
[Tu sépareras, c'est-à-dire dissoudras
car la dissolution est la séparation des
parties,] & qui sait l'art de dissoudre,
il est parvenu au secret, selon Rasis.
Or c'est là le refrain que nous chantent
sans cesse tous les bons Philosophes,
lors qu'ils nous avisent si
souvent que le rouge & le blanc doivent
être retirés du noir, & lors en
lui ne trouve-t-on plus rien de surabondant
ayant résigné toute sa force
aux susdites couleurs, & n'est

@

142 La Toison d'Or.
plus aussi sujet à diminution, mais
le tout par après se rend conforme
au rouge très parfait; & c'est pourquoi
le veulent-ils tirer à force &
véhémence de feu, au dire même
de la plus saine part des doctes de
la Tourbe. Lors que les couleurs, disent-ils,
viennent de plus en plus à se
muer & altérer, le feu se doit plus
violemment augmenter qu'auparavant
sans craindre désormais qu'il
puisse rien gâter, car la matière s'affermit
sur le blanc, au temps duquel
l'âme se joint inséparablement avec
le corps, & les esprits descendus
du Ciel en cette terre ne s'en départent
plus. Ainsi nous le certifient
les paroles du Philosophe Lucas.
[Quand notre Magnésie, dit-il,
s'est transmuée au blanc, elle appelle
les esprits à soi qui l'avaient délaissée,
desquels elle ne se sépare
plus.] Le Maître des Philosophes

@

La Toison d'Or. 143
Hermès passe plus outre, & dit qu'il
n'est déjà nécessaire de parachever la
Magnésie blanche, jusques à ce que
toutes ses couleurs soient accomplies,
lesquelles se sous-divisent en
quatre diverses eaux, c'est à savoir
de l'une à deux & trois à une, la dernière
desquelles parties convient à
la chaleur, & les trois autres à l'humidité.
Retiens aussi pour assuré que les eaux susdites sont les poids des
Philosophes, & ces mêmes poids
sont les couleurs de la matière, & les
trois couleurs principales sont les
trois feux des Philosophes; naturel,
non naturel & contre Nature.
La comparaison que font les Amateurs de la science, de notre Oeuvre,
à la vigne, n'est point trop hors
de propos, je la proposerai succinctement
pour n'ennuyer le Lecteur
bénévole. Il faut savoir que le Sarment

@

144 La Toison d'Or.
ou la vigne qui en est le suc, &
comme la couleur blanche de la matière,
sera tiré hors de sa quintessence,
mais son vin sera parachevé
au troisième degré selon la vraie
proportion, car il s'augmente en la
décoction & se forme en la pulvérisation,
qui sont les seuls moyens
pour comprendre en soi le commencement
& la fin de cette pépinière
naturelle. C'est pourquoi aucuns
de nos docteurs nous ont laissé
par écrit, que le Cuivre Philosophal
sera du tout parfait en sept
jours, par lesquels nous entendons
les sept couleurs métalliques, dont
la rougeur parfaite est la dernière;
d'autres ne lui prolongent son terme
de perfection plus avant que
de quatre jours, qui se peuvent
rapporter aux quatre couleurs principales
que plusieurs lui attribuent
seulement, & desquelles principalement
ment
@

La Toison d'Or. 145
dépend toute l'Oeuvre, d'autres
ne lui donnent que trois jours,
qui sont termes attribués aux trois
plus fortes & plus nécessaires couleurs
permanentes en la matière, &
quelques autres encore moins épargnant
le temps & le livrant à bonne
mesure, lui assurent charitablement
un an entier pour se rendre
hors de tutelle, & pouvoir absolument
après user de tous ses droits,
sans autre gouverneur que de la discrétion
capable d'entretenir un monde
de ses bienfaits & libéralités: Ce
terme d'an pour sortir hors de page,
se peut encore accommoder aux quatre
saisons de l'année, & aux quatre
éléments, qui n'ont pas peu de droit
sur notre matière. A quoi se rend
du tout conforme le jugement qu'en
fait Alphidius, suivi de plusieurs autres
de la même société, jugeant la
fin de l'oeuvre par la fin des quatre
K
@

146 La Toison d'Or.
temps de l'année, au printemps, à l'été,
à l'automne & à l'hiver, pour ce
que derechef l'an est composé des
quatre saisons: Plusieurs autres l'abrègent
en un jour, qui est le temps
de la décoction parfaite, métaphoriquement
parlant, car un an philosophal
est tout le temps prédéfini de
la décoction, qui en une semaine, qui
en un mois. Arnauld, Raymond, Geber,
l'Hortulain & Augurel parlent
de trois ans, parce que chaque couleur
est comprise pour un an. Toutes
lesquelles diversités se rapportent à
un même but & à un même sens,
par la doctrine, expérience & dextérité
des plus capables qui la savent,
mais qui recèlent toujours en leur arrière
cabinet le temps, les noms & la
matière: ce que ne peuvent pas comprendre
les ignorants, auxquels sagement
par ce moyen les sages interdisent
la vénérable entrée de leurs

@

La Toison d'Or. 147
Ecoles mystérieuses, comme Platon
défendait absolument la communication
de son éloquence divine,
à ceux qui n'avaient la connaissance
des Mathématiques. Pratique
étroitement observée des Philosophes
en l'administration de leur
oeuvre pénible, ne la communiquant
par leurs ambiguïtés qu'à la capacité
des fils de la Science, & à la sonde diligente
des esprits relevés & entendus
en telles choses: que s'ils ne sont pas
tels, ils ne s'en doivent point mêler
mais plutôt s'éloigner du seuil de
cette porte fâcheuse pour eux, de
peur d'y chopper trop lourdement
& donner du nez en terre.
Procul hinc, procul este prophani.
K ij
@

148 La Toison d'Or.
D E L A P R O P R I E T E' D E T O U- te l'oeuvre & de l'entière préparation de la Pierre.
Traité Sixième.
pict A Calcination ou déalbation
entre les Philosophes tiendra le rang qu'un bon père de famille fait en une lignée, à laquelle il pourvoit
de ses nécessités, aussi lui font-ils tenir
le premier degré de son Economie
dès le commencement de
l'oeuvre, & lui continuant le principal
honneur de cette charge sur l'entière
administration de nos métaux, jusques
à ce que par sa discrétion prévoyante,
son vice-gouverneur établi
pour les ranger chacun en son devoir,
les ait réduits à la fin honorable
de leur perfection. Or ayant ici
sujet de traiter de cette Déalbation

@

La Toison d'Or. 149
& le loisir d'en dire quelque chose,
il nous faut remarquer que les Philosophes
en établissent de trois façons,
dont les deux premières appartiennent
au corps, la troisième à l'esprit.
La première est encore une préparation
de l'humidité froide qui préserve
le bois des injures du feu, qu'ils
appellent leur Saturne, par ce que
Saturne fait la congélation des spermes:
& de cette préparation dûment
faite, nous concevons en l'âme
le bon succès d'un heureux commencement.
La seconde est une humidité
grasse qui rend le bois susceptible
du feu, & combustible, laquelle
on dit être l'huile visqueuse des
Philosophes, & qui vient après la
corruption: or cette huile là est celle
qui donne la teinture, & le premier
menstrue philosophal & leur premier
vaisseau. Mais la troisième est
comme une incinération de terre
K iij
@

150 La Toison d'Or.
sèche, qui est au blanc, douée d'une
pure, vraie, fixe & subtile humidité,
qui ne rend aucune flamme, ne laissant
néanmoins de se former un
corps clair, transparent, luisant, & diaphane
comme un verre, qui est la pure
& parfaite blancheur, & la marguerite
des Philosophes, & leur Or blanc,
& la moitié de l'oeuvre: aussi que la
Calcination ne leur est autre chose
que purement blanchir. Quando dealbatum
fuerit aurum, post denigrationem eius, nominatur
aurum nostrum, & calx nostra, & magnesia
nostra, & aqua permanens, dit subtilement
Morien. Voilà donc la manière
de calciner selon les philosophes,
par le moyen d'une eau permanente
ou d'un vinaigre fort qui est la quintessence
de la matière & l'âme de la
Pierre. Mais notons en passant que
les métaux participent tous de cette
humidité radicale, laquelle n'est rien
qu'un commencement de toutes
choses molles: aussi est-ce pourquoi

@

La Toison d'Or. 151
tient-on assurément la Calcination
des Philosophes, n'être autre chose
que la blancheur, & la purgation &
la restauration de la chaleur naturelle:
ou un indice parfait, dévoiement,
*disturbation & expulsion de l'humidité
superflue, & une attraction d'une
ignée humidité, qui est cette blancheur
pure que nous nommons
Soufre interne des philosophes,
séparant le soufre accidentel & superflu
qui est la corruption; autrement
une douce liqueur, de laquelle
proviennent la substance animée de
notre Oeuvre, la quintessence souveraine
de tout bonheur, le meilleur
esprit & la vie, desquelles est tirée la
parfaite rougeur, & l'heureuse fin
de l'Oeuvre. Or cette liqueur se fait
ordinairement avec l'eau des Philosophes,
qui est proprement la sublimation
ou résolution des sages, ou
l'exaltation & la blancheur, & leur eau
K iiij

*disturbation : Latin disturbatio : destruction, démolition.

@

152 La Toison d'Or.
permanente; mais de telle force particulière,
qu'elle change bien tôt la
dure siccité en un souple & maniable
amollissement, tirant dehors la
quintessence, qui est la Pierre admirable
des Sages, & le Mercure végétal
qui sépare & conjoint les Eléments.
Ce qui arrive principalement
à cause que la partie que la violence
du feu a consommée & comprimée
ensemble est devenue subtile par l'esprit,
qui est une eau résolvante & une
humidité des corps corrompus
avec une chaleur amassée & annexée
avec l'esprit & radicale humeur; toutes
lesquelles choses font une racine
de tous les Eléments Philosophiques,
lesquels il faut refaire de nouveau après
la corruption, qui sont ces quatre
couleurs parfaites, dont la rouge
est la dernière.

Et puis te convient par bon sens Séparer les quatre Eléments,
@

La Toison d'Or. 153
Lesquels tous nouveaux tu feras, Et puis en oeuvre les mettras.
dit sagement la Fontaine des Amoureux
de Science. Or la sublimation
se nomme une vapeur terrienne plus
grossière, mais subtilement faite en
une humidité d'eau & inflammation
ou humidité de l'air, avec chaleur de
feu bien tempéré, laquelle chaleur
cause absolument la mutation & changement
nécessaires des Eléments: &
quiconque sait cette mutuelle conversion
des uns aux autres, celui là
est assurément dans la parfaite voie,
en laquelle il trouvera ce qu'il y
cherche dans la quintessence épuisée
des Eléments entiers, & ne retenant
plus de leurs immondicités superflues
& sales ordures. Or cette
quintessence est une humidité opérative
d'excellente nature, laquelle
donne lustre à tous les quatre Eléments
sans être comprimée, les transmuant

@

154 La Toison d'Or.
en sa propre nature de quintessence,
& cela s'appelle l'âme du
monde comprise en toutes choses,
que nous nommons aussi les feux des
Philosophes. C'est encore la vraie fixation
de laquelle parle Geber. Rien,
dit-il, ne deviendra ferme, soit qu'il
reçoive quelque lumière, ou devienne
une belle & pénétrante substance,
car de là vient le soufre des Philosophes,
& la cendre qui en est tirée,
sans la Lune qui est toute la maîtrise
& de très grand effet, car en icelle
se conserve une eau de métaux, laquelle
se réjouit au corps qu'elle anime
& rend vivant: ce qui est une
mixtion de blanche & rouge teinture,
& un esprit figurant, car la Lune
contient obscurément en soi la teinture
du Soleil, qu'elle produit en forme
de soufre rouge sur la fin de la
décoction, le tout par le moyen de
l'âme du monde & le feu des Philosophes

@

La Toison d'Or. 155
qui fait tout de soi-même.
Plusieurs noirceurs & corruptions se
trouvent encore en cette ablution,
par le feu chaud qui purifie toutes
choses, & blanchir les choses noires
lesquelles une fois amorties & réduites
à néant, rendent en même
temps la vie à la matière, en laquelle
on connaît une pure & entière chaleur
entremêlée d'une douce humidité
des métaux, desquels la matière
teinte reçoit force & vigueur.
La putréfaction tant désirée de tous les Philosophes, comme l'Ame
première de leur meilleure étude,
sera parfaite & accomplie, lors que
manifestement elle sera brisée & détruite
de sa première forme & d'une
couleur noire, qui devient blanche
attirant le secret en dehors par la corruption,
car ce qui était caché auparavant
icelle se montre en évidence
& se rachète de la mort, tant on

@

156 La Toison d'Or.
donne de pouvoir sur notre ouvrage
à l'essence noire du soufre des
Philosophes. C'est aussi ce que dit
Arnauld de Villeneusve en son Rosaire:
Huius operis perfectio, est naturae permutatio.
le tout ne consistant qu'en la
conversion de diverses natures. Raymond
en la Théorie de son Testament
en est de même avis [L'art,
dit-il, de notre magistère dépend
de la corruption.] Et dissoluimus, ajoute-il
encore, cum putrefactionibus. Et
en un autre endroit, il dit que quiconque
sait le moyen de pouvoir
détruire, c'est-à-dire, dissoudre l'or,
il est parvenu jusqu'au secret. Et, notre
pierre, poursuit-il toujours, ne
se trouve jamais que dans le ventre
de la corruption. Lapis noster nunquam
inuenitur nisi in ventre corruptionum. La
Tourbe des Philosophes y contribue
aussi ces mêmes paroles. [La
pourriture, disent-ils, est le premier

@

La Toison d'Or. 157
ascendant & la plus belle espérance de
toute l'oeuvre, laquelle découvre &
met en vue le plus haut mystère de
cette opération.] Qui est principalement
une certaine distinction &
vraie conversion des Eléments,

En leur essence & première matière, D'où se collige & peut voir l'oeuvre entière.
C'est de ce changement duquel nous avertissent si souvent ceux
de cette docte Tourbe après tant
d'autres anciens. [Change les Eléments,
& ce qui est humide fais le devenir
sec & ferme.] Lesquels passants encore
plus outre, assurent que la matière
& ce qui en dépend est, comme il
faut préparée, lors que le tout est
dûment pulvérisé & ne fait qu'un
corps ensemble; qui pour cet effet
aussi est fort à propos nommé Conjonction
des philosophes. Considère
donc encore une fois que la Calcination
se fait en vain, si quelque

@

158 La Toison d'Or.
poudre n'en est tirée dehors, laquelle
est l'eau des Philosophes, dite
Cendre d'Hermès ou poudre
de Mercure, selon même que nous
le montre Augurel en ces termes.

L'Eau que j'entends extérieurement, D'une poudre a l'espèce proprement.
La décoction est aussi une des principales
& nécessaires parties que
doivent rechercher ceux qui savent
employer la fleur de leur meilleure
vacation sur les essais de notre
magistère. Albert le grand est bien
de cet avis entre les autres Philosophes
qui n'en font pas moins d'état,
mais puisqu'il s'est le premier présenté
devant mes yeux, j'en rapporterai
les paroles. De tous les Arts,
dit-il, même des plus parfaits, nous
n'en savons pas un qui de plus près
imite la nature, que celui des Alchimistes,
à cause de la décoction &

@

La Toison d'Or. 159
formation qui se cuisent en une eau
rouge & ignée des métaux, tirants de
près les vives qualités du Soleil &
tant soit peu de la nature; aussi est-ce
une assation & commune dissolution
des Philosophes, dont l'humidité se
consommera peu à peu avec le feu
clair: mais il faut bien prendre garde,
que l'esprit qui est ainsi aride & desséché
du corps, ou ne correspondra
plus audit corps, ou bien il ne sera
encore assez du tout épuré & parfait.
La Distillation des Philosophes, autrement appelée Clarification,
apporte un grand avancement à la
conclusion de notre ouvrage, que
nous disons être une certaine purification
de quelque matière avec une
humidité radicale, lesquelles jointes
font espérer aux Sages une fin
désirée de toute l'oeuvre; moyennant
cette coagulation, l'alliance parfaite
se fait & la conception du soufre

@

160 La Toison d'Or.
non vulgal, & Corbeau ou
du Faucon d'Hermès, qui se tient
toujours, (dit-il, avec le Trévisan)
au bout des montagnes, c'est-à-dire,
sur la superficie du métal, quand il
est spiritus niger non urens, l'esprit noir &
non brûlant, criant sans cesse: Je suis
le blanc du noir & le rouge du Citrin.
La rencontre que j'ai faite d'un bel
Enigme sur cet Oiseau, me la fait
recueillir le trouvant assez sortable à
notre sujet, en mémoire duquel
il a été doctement composé; puis que
la curiosité modeste de notre oeuvre
mystique y est comprise, j'en ferai
libéralement part à la souvenance
& au mérite du lecteur bénévole.

Enigme.
J'habite dans les monts, & parmi la *planure, Père devant que fils j'ai ma mère engendré,
Et ma mère sans père en ses flancs m'a porté,
Sans avoir nul besoin d'aucune nourriture.
Hermaphrodite suis d'une & d'autre nature, Du plus

*planure : plaine, du latin planus plan.

@

La Toison d'Or. 161
Du plus fort le vainqueur, du moindre surmonté,
Et ne se trouve rien dessous le Ciel voûté,
De si beau, de si bon, & parfaite figure,
En moi, dans moi, sans moi, naît un étrange Oiseau, Qui de ses os non os se bâtit un tombeau,
Où sans ailes volant, mourant se *revifie.
Et de nature l'art en ensuivant la loi, Il se métamorphose à la fin en un Roi,
Six autres surmontant d'admirable harmonie.

Le Rosaire nous parle aussi de la Coagulation
qu'il compare au Corbeau
qui vole sans ailes, laquelle se fait
principalement par la dissolution causée
de la chaleur, & par la congélation
causée par la froideur, qui sont les
deux moyens de la parfaite génération.
Hermès parlant de quelle chaleur
toute l'oeuvre se peut entretenir
dit en sa Table d'Emeraude, que le
Soleil en est le père, la Lune en est
la mère, & le feu tiers le gouverneur
nous remontrant que sa force,
Est toute parfaite & entière, Quand il retourne en Terre arrière. L

*revifie : revient à la vie.

@

162 La Toison d'Or.
Et lors que par degrés cet Elixir vient
à se muer en terre ferme, laquelle
puis après peut servir à tant de diverses
opérations qu'on ne les peut nombrer,
sur quelque corps propice
qu'on la veille appliquer: Et pour
cette raison la pouvons-nous aussi
comparer à une aire bien fournie,
qui conserve sûrement tous les
grains qu'on lui présente, & fait
profit de toutes choses, comme
notre Art étant parfait convertit
tout ce qui rapporte & approche
de sa nature en sa même nature, &
fait étant secouru de suffisants matériaux,
des bâtiments admirables &
dignes d'un parfait Architecte du
Soleil.

@

La Toison d'Or. 163
D E L A D I V E R S E O P E R A T I O N de l'Oeuvre, de la variété des noms, &
des Similitudes dont usent les Philosophes en cet Art pour la préparation d'icelle Oeuvre.
pict 'Est un dire commun entre
les Philosophes que celui-là sait industrieusement un excellent Chef-d'oeuvre des métaux & se rend des plus grands maîtres
en cet Art, qui peut éteindre &
amortir la vivacité du mercure: si ne
se faut-il pas pourtant arrêter sur
cette lettre si crue, qu'il ne soit aucunement
besoin d'y gloser quelque
sens, par ce qu'ils traitent tous diversement
de leur mercure. Nous
mettrons en avant pour l'entrée de
leurs controverses mercuriales, ce
qu'en dit Senior, par la préférence
que lui donne son nom sur les autres

@

164 La Toison d'Or.
Auteurs. [Notre feu, dit-il,
est une eau, mais lors que tu pourras
approprier un feu à un autre feu, &
un mercure à un autre mercure, cette
science te suffira pour la fin glorieuse
de tes prétentions.] Vous voyez comme
il appelle ce vif-argent un feu &
une eau, & qu'il est nécessaire que ce
feu soit fait par le moyen d'un autre
feu. Il dit encore que l'âme sera tirée
dehors par la pourriture, qui est
la noirceur & première couleur du
parfait Elixir, laquelle s'influe derechef
dans ce corps mort pour lui
faire part de son esprit & le faire revivre
& ressusciter, à ce que le Sage
Philosophe possède puis après, &
l'Esprit & le corps paisiblement ensemble
de son oeuvre parfait. C'est
ce que dit encore la Tourbe parlant
de leur Mercure qu'ils appellent leur
feu. [Prenez, dit elle, l'esprit noir
non brûlant, avec lequel il faut dissoudre

@

La Toison d'Or. 165
& diviser les corps: cet Esprit
est tout feu, dissolvant toutes sortes
de corps par sa propriété ignée, &
les divisant avec ses semblables en
essence.]
Plusieurs autres tiennent que ce Mercure est proprement appelé
quintessence, l'âme du monde, esprit,
eau permanente, menstrue,
& d'une infinité d'autres noms qui lui
rapportent tous selon la diversité de
ses effets, auquel ils donnent tant
de force & de vertu, que sans l'assistance
de cette âme vivifiée, le corps
de notre vaisseau, c'est-à-dire la matière
noire qu'ils appellent le Dragon
dévorant sa queue, qui est sa
propre humidité, n'obtiendrait jamais
la vie, & ne ferait paraître aucun
signe de bon effet. Prends, disent-ils,
ce vif-argent, & ce corps de
Magnésie noire, ou quelque soufre
pur & non brûlé, que tu dois
L iij
@

166 La Toison d'Or.
pulvériser & comprimer dans un vinaigre
très fort: mais tu n'y reconnaîtras
aucune apparence de changement
ni mutation des couleurs
permanentes, qui sont les noire, blanche
& rouge, toutes trois très nécessaires,
si le feu n'est de la partie qui le
vienne à blanchir, & ne s'approche
de cette composition, car c'est lui
seul qui se réserve cette propriété, &
qui le sait bien gouverner, lui faisant
recevoir une rougeur au-dedans,
laquelle, dit la Tourbe des Philosophes,
peut devenir en or, se transmuant
en certain Elixir dont on épuise
une eau, qui sert à plusieurs
teintures, donnant la vie & la couleur
à toutes celles qui lui sont rapportées.
Mais comme la noirceur est
le premier qui faut connaître en
l'ouvrage, & qui sert tellement de
marchepied aux autres, qu'elles y
peuvent asseoir fixement quelles

@

La Toison d'Or. 167
qu'elles soient leurs entières démarches,
car puisque celle-là a précédé,
toutes les autres y peuvent venir assurément,
aussi les contient elle toutes
en puissance. Quicunque color, dit Arnauld,
post nigredinem, apparebit, laudabilis est.
Et quand tu verras ta matière noircie,
réjouis toi & te console en toi
même, pour ce que c'est le commencement
de l'oeuvre. Au grand Rosaire
des Philosophes il dit encore, que
toute la perfection de cette science
consiste au changement de la nature,
qui ne se peut faire que par le chemin
que lui fraye heureusement cette
planche noire tant désirée, sans les
vestiges de laquelle ce serait, comme
l'on dit, compter sans son hôte,
avec lequel il serait force de
recommencer une autre fois, &
faire état de l'autre comme de chose
non advenue. Mais si tu peux apercevoir
dans ton vaisseau le soufre
L iiij
@

168 La Toison d'Or.
noir duquel nous traitons ici,
est nostri operis perfectio, & une attente infaillible
des autres voies nécessaires.
Voici ce qu'en estime cette grave
prévoyante Tourbe, à savoir,
que la couleur Citrine & la rouge
qui paraissent extérieurement, la
noire étant déjà passée pour faire ouverture
à celles qui la suivent, sont
extrêmement bonnes & pleines
de bon succès, après lesquelles une
autre couleur pourprée fort précieuse
& de grande espérance survient,
qui rend tout assuré l'heureux événement
du triomphe, ou de la magnificence
promise à notre Roi: &
cette couleur est le meilleur & le plus
pur Mercure qui nous fournit les
plus exquises teintures de notre magistère
toutes remplies d'une très
suave odeur. Or toutes ces belles &
excellentes propriétés justement octroyées
à ce digne Mercure, démontrent

@

La Toison d'Or. 169
clairement l'estime qu'en
doivent faire les Sages Philosophes,
lesquels lui attribuent aussi d'une
commune voix non seulement l'honneur
d'un bon & favorable commencement,
mais encore croient-ils
qu'il préside heureusement à la perfection
& totale conclusion de l'oeuvre,
tirant de son essence un vrai remède
à toutes langueurs, & le régule
glorieux de la félicité humaine, appuyée
des fermes pilotis de son rare
pouvoir & cimentée de la subtile vivacité
de cet esprit volant.
Hermès ce grand Prince des Philosophes n'ignorant rien des choses
naturelles qui se peuvent apprendre,
y a tant reconnu de propriétés, que
l'excellence de ce Mercure a porté
son esprit au delà de toutes les louanges
qu'on peut modestement donner
à un corps minéral, pour le favoriser
d'un éloge glorieux répondant

@

170 La Toison d'Or.
à ses propres mérites & merveilleuses
perfections. Voulant donc par
un abrégé métaphorique décrire
succinctement les particulières
propriétés de ce susdit mercure, il
use de ces mots. [Je me suis, dit-il,
donné de garde d'un Oiseau, l'appelant
ainsi pour ce qu'il est esprit &
corps, premier né de la Terre,

Très commun, très caché, très vil, très précieux, Conservant, détruisant, bon & malicieux, Commencement & fin de toute créature, &c.
car la corruption & la noirceur sont
le commencement & la fin de toutes
choses. Ce qu'Augurel en sa chrysopée
confirme encore fort à propos
quand il parle de cet Oiseau noir dissolvant
les corps par ces vers suivants.

Et qui plus est cette nature efforce Qui d'amollir ces deux métaux s'efforce, En toute chose est naturellement,
@

La Toison d'Or. 171
En lui donnant fin & commencement.
Les axiomes & principes naturels
nous assurant que la corruption universelle
est le sperme commun, le
ciment & la semence propre à toutes
générations. Mais enfin pour revenir
au naturel de notre Oiseau,
nous devons remarquer en lui & reconnaître
une telle prévoyance,
qu'il a bien l'industrie d'esquiver
& prévoir ce qui lui est contraire,
prenant son vol tantôt au signe du
Lion ou de l'Ecrevisse, & tantôt au
signe du Chariot & du Capricorne.
Mais si après tant de subtiles fuites,
tu le peux arrêter & corriger de ses
légèretés retenant le cours de sa vitesse,
tu pourras obtenir à juste titre
d'emphytéose perpétuelle de fort
riches minéraux, & jouir à longues
années de maintes choses précieuses,
dont l'exquise valeur ne t'était
encore venue à parfaite Connaissance.

@

172 La Toison d'Or.
L'ayant enfin arrêté tu le peux diviser
& séparer en diverses parties
faisant en sorte que tu t'en puisses réserver
quelque part, laquelle tu feras
abaisser jusques en sa terre morte &
pourrie, aussi long temps que cet esprit
volatil lui vienne aider à se remettre
sur pieds par sa forte nature,
la décorant encore d'une variété de
belles couleurs agréables, qui sont
indices très certains de sa Clarification:
& lors que tous ces retours
lui sont arrivés les bons Auteurs
l'appellent, la Terre & le Plomb des
Sages, de laquelle on peut heureusement
user, ayant acquise cette
propriété que d'échauffer le vaisseau
d'Hermès, c'est-à-dire, du Mercure,
& distiller en temps & lieu, par
nombre ou certaine distribution de
la partie, qualifiant cette terre spiritualisée
de divers noms selon la succession
des Couleurs & les diverses

@

La Toison d'Or. 173
opérations de cet esprit volant sans
aides, en sublimant & rectifiant jusques
au fond toute la masse qui se
décroît, puis se purifie, & rend de
plus en plus son teint plus beau,
jusques à ce qu'elle ait atteint la première
perfection blanche avec laquelle
elle subit la mort une autre fois,
pour retourner derechef, & tôt après
à une plus glorieuse vie, qui est
d'une teinture rouge. Fais encore putréfier
ce corps & le pulvérise jusques
à ce que l'occulte & caché qui
est le rouge intérieur vienne à se démontrer
& manifester à vue d'oeil:
puis divise & dissous les éléments,
de telle sorte que tu les puisses rejoindre
& réunir selon les occurrences, &
pulvérise derechef le tout tant que
la chose corporée & matérielle, devienne
en son essence animée & spirituelle
ce qu'étant commodément
fait il te faut encore retirer l'âme du

@

174 La Toison d'Or.
corps que tu rassembleras & rectifieras
à son esprit.
Ce gentil messager des Dieux Mercure plein d'inventions & de subtilités
ainsi tourné, de toutes parts,
s'est acquis force lustre, duquel il
fait librement & largement égale
portion à ses associés & plus proches
voisins; comme à Venus, à laquelle
il donne une blancheur, à Jupiter
trop violent il modère & diminue
les forces, rend Saturne endurci,
& fait que Mars s'amollisse,
donne à la Lune une couleur Citrine,
& résout tous les corps en une
parfaite eau, de laquelle on épuise
la vraie source d'une admirable vertu:
ce que le Trévisan déclare ouvertement
en la pratique de son livre
de la Philosophie naturelle des
métaux, de sorte qu'il nous suffira
d'envoyer les lecteurs à ce qu'il en
décrit pertinemment, sans nous y

@

La Toison d'Or. 175
arrêter plus longtemps.
Les Philosophes encore nous enseignent sur le doigt les moyens nécessaires
de parvenir aux préparations
du soufre noir, jusques à la
première nature du rouge, qu'ils appellent
distillation, tant qu'elle arrive
à une gomme oléagineuse &
aquatique, incombustible, fort pénétrante,
& du tout semblable au
corps, laquelle à cet effet est de
plusieurs nommée l'âme, pour ce
qu'elle vivifie, conjoint, insère &
rend les Natures en Esprit. Ce soufre
ainsi réduit, surpasse en excellence
tous les prix & les valeurs
qu'on lui saurait donner, aussi
l'ont-ils grandement prisé & qualifié
d'un éloge d'honneur, quand ils
lui ont prérogativement attribué le
rare nom de lait de vierge ou de
pucelle, lac virgineum, qui revient aucunement
à la forme de quelque

@

176 La Toison d'Or.
gomme rouge, toute d'or & ressemblant
à l'eau des Philosophes, très
resplendissante, qu'il faut coaguler,
communément appelée des Sages,
tinctura sapientiae, teinture admirable de
Sapience, ou le feu vif des couleurs
permanentes, une âme & un esprit
qui s'étend loin par sa vertu se rendant
volatil, ou se retire & restreint
quand il lui plaît, d'une teinture fixe
dans ses individus, c'est-à-dire dans sa
nature propre & homogénée.
Ce Mercure non vulgal est encore appelé Soufre rouge, gomme
d'or, or apparent, corps désiré, or
singulier, eau de sapience, terre d'argent,
terre blanche, air de sapience,
(remarquez que l'enfant des Philosophes
est né dans l'air) lors principalement
qu'il a reçu une insigne
& parfaite blancheur. Toute la
Tourbe des Philosophes arrêtée
sur les circonstances qui doivent
paraître
@

La Toison d'Or. 177
paraître sur la surface & sur le corps
entier de leur fruit, en a légué ce jugement.
Il faut, disent-ils, savoir
qu'on ne peut rendre l'or au rouge,
qu'il n'ait passé premièrement au
blanc après la corruption, pour ce
qu'il n y a point de voie aux deux
extrémités de l'oeuvre que par la blancheur
qui en est le milieu; afin que
vous observiez toutes les règles qu'il
faut tenir en cette méthode, puis
que le désordre & le centre de confusion,
qui le fait plutôt suivre par les
estafiers de la désolation que des avant
coureurs de consolation élevés
sous la prudente discipline d'un ordre
nécessaire à cette opération. Or
toutes ces couleurs, quoi qu'elles
soient d'une même nature, & se retrouvent
successivement en un même
sujet, si traînent-elles pourtant
divers effets, car il est vrai que le
blanc sera fait noir par le rouge, &
M
@

178 La Toison d'Or.
que d'une eau pure la couleur cristalline
paraîtra du rouge citrin, toutes
séparées de quelque secrète vertu particulière.
Morien te fraye sur les replis
de son livre, traitant de la transmutation
des métaux métaphoriquement,
la proportion & les degrés
que tu dois rechercher en la composition
de ton labeur: Fac, dit-il, ut
fumus rubens fumum album capiat, ac deorsum
ambos effunde & coniunge, la fumée rouge
dois comprendre la blanche, & les
joindre toutes deux ensemble. Le
Code de toute vérité dit aussi sur le
même sujet: [blanchissez le rouge,
& rougissez le blanc, car c'est tout
l'art, le commencement & la fin.]
Senior parlant encore de cette variété
des couleurs, nous donne à entendre
aux paroles suivantes, le grand
profit & nécessité d'icelles. C'est une
chose admirable que de considérer
les belles fonctions & les nobles factions

@

La Toison d'Or. 179
de cet esprit mercuriel, lequel
si tu viens à jeter par-dessus les trois
autres défaillants, il porte aide & secours
au blanc, & par-dessus le citrin
& le rouge, il le rend aussi parfaitement
blanc qu'une couleur de lys
ou argentine, puis il aide & donne
couleur au rouge par-dessus le citrin
le rendant comme albâtre. Morien
forme & conforme son jugement
sur le fidèle rapport des plus experts
en cette science, autorisant par son
opinion ce qu'ils en ont traité, la
sentence desquels a puis après gravement
passé en arrêt de maxime irrévocable.
Prends garde, dit-il, au
citrin parfait qui se développe peu
à peu de cette citrinité, pour se
donner & acquérir une plus ample
& relevée augmentation de rougeur,
s'étant au préalable démis premièrement
d'une forte & puissante
noirceur qu'elle avait obtenue en sa
M ij
@

180 La Toison d'Or.
première saison, pour servir de terre,
de base & fondement assuré à la semence
de toute l'oeuvre.
De tous ces Théorèmes irréfragables solidement soudés en l'idée
des plus fameux Architectes qui ont
heureusement entrepris la fabrique
industrieuse de cette excellente Pierre,
& ciselée de leur ouvrière main
en cube de Hermès, nous pouvons
facilement comprendre, Que l'or
des Philosophes est tout autre que
l'or commun ou l'argent, son plus
proche suivant & premier émulateur
de sa perfection, combien que
la similitude qu'en donnent les sages
enfants de la science, semble pourtant
avoir quelque communication & familière
conjonction avec l'or & l'argent
commun, aussi bien qu'avec les autres
métaux, qui manquent en effet
de la même pureté & perfection des
plus hauts en couleur, mais semblables

@

La Toison d'Or. 181
en puissance tendant tous avec le temps
& le soin prévoyant de la nature à la
même faveur & degré de qualité suprême
de leur Roi très luisant, quoi
que plusieurs Auteurs soient d'opinion
que les métaux impurs demeurent
toujours tels, sans jamais arriver
à plus haut lustre, & que le plomb retient
toujours du plomb, toutefois
nous voyons que l'excellence de l'oeuvre
est souvent comparée à ces inférieurs
& imparfaits métaux, pour l'affinité
réciproque qu'ils ont ensemble,
sinon d'effet, au moins d'espoir &
d'espérance.
Considérez ce que fort à propos pour confirmer nos écrits en rapporte
Senior, parlant des imparfaits,
qui néanmoins prétendent
quelque jour de venir au pair des
plus parfaits, n'étant devancés de
leur essence plus noble, que de primogéniture
& de temps seulement,
M iij
@

182 La Toison d'Or.
ayant autrefois été moindres en décoction,
d'extraction aussi vile, &
d'étoffe autant abjecte que la composition
naturelle des imparfaits,
les plus parfaits restants originaires
& sans aucune différence de noblesse
à la commune semence & principes
universels de ces abjects & sordides
métaux. Je suis, dit-il, un fer,
(se servant d'une Prosopopée pour le
faire parler d'un jargon plus que métallique)
un fer, dis-je dur & sec, mais
tel en puissance & vertu, que chose
aucune ne se peut égaler à moi, car
je suis une coagulation au vif-argent
des Philosophes.] La Tourbe dit
aussi que le Cuivre & le Plomb deviendront
une pierre précieuse, qualifiant
même la plus noble & parfaite
couleur de l'oeuvre & l'oeuvre
même du non de cuivre; aussi disent-
ils encore que le Plomb est le commencement
de leur vrai magistère, &

@

La Toison d'Or. 183
sans lequel rien ne peut être fait.
Autant en ont-ils exposé d'un plomb
rouge fait en un blanc ou un Vénus
de Mars. Et d'un plomb blanc,
(ont-ils continué) tu en feras une
teinture blanche, qui est le soufre
lunaire, & lors ton labeur sera déjà passé
de la noirceur & parvenu au blanc,
seconde livrée des officiers de notre
Roi, & le milieu proportionné de
l'artifice. Et c'est pourquoi le Philosophe
nous a enseigné qu'il n'y a
rien de plus voisin ou qui s'approche
plus de l'or & de sa nature, que
le plomb, en ce qu'en lui consiste
la vie, & qu'il attire à soi tous les secrets.
Mais il ne faut pas prendre ces
belles qualités, de si près à la lettre,
ni rechercher au plomb commun
ces rares prééminences, auquel ces
vertus & propriétés ne se peuvent
trouver, mais seulement en celui
qu'on appelle des Philosophes, d'autant
M iiij
@

184 La Toison d'Or.
que par la facilité de sa putréfaction
& de l'infection de la terre puante,
il obtient de l'avantage sur les
autres métaux: c'est pourquoi ont-
ils tous dit avec Raymond Lulle,
que sans la putréfaction l'oeuvre ne
se peut faire, qui est l'eau, le feu & la
clef de la parfaite Magnésie. A cette
même fin Morien l'a doctement comparé
à l'arsenic, à l'orpiment, à la tutie,
à la terre pourrie & au soufre puant,
à tout venin, poison & pourriture,
pour la correspondance qu'il a avec ces
choses; puis encore à d'autres corps
qui ne sont point pourtant du nombre
des minéraux, mais qui en retiennent
seulement quelques complexions,
comme au sang & plusieurs autres
semblables de telle qualité; & finalement
à diverses matières minérales,
comme au sel, alun & autres, toutes
ces variétés lui étant attribuées pour
la grande & apparente diversité qu'il

@

La Toison d'Or. 185
tient en ses effets, proprement rapportés
à chaque espèce particulière
de ces corps susnommés. C'est pourquoi
dit Gebert, que leur Pierre est
extraite des corps métalliques préparés
avec leur arsenic, c'est-à-dire
avec la corruption. Et Calid en son
miroir des Secrets. Vnge folium toxico:
Oints, dit-il, le feuillet de venin,
qui dénote encore cette susdite putréfaction.
Mais sur toutes choses Alphidius nous avertit de bien prendre garde,
d'entretenir & gouverner prudemment
un corps animé, & une Pierre presque
morte, qui est cette noirceur, car en
iceux en tant que tels, nous n'y retrouverons
aucune voie, aucune proposition
ni délibération de notre enquête,
pour ce que leurs forces ne s'augmentent
nullement mais au contraire s'anéantissent
perceptiblement sans aucun
fruit, s'étant débilitées & anéanties;

@

186 La Toison d'Or.
comme dit est, par la privation
qui leur advient de leur chaleur
naturelle, laquelle se diminue
jusques à la mort destituée de toutes
ses premières fonctions. Que si pourtant
tu leur penses donner un trop
grand feu, pour empêcher que la
chaleur qui les nourrit & entretient,
ne périsse, ta matière deviendra rouge
devant que de noircir, qui est la
privation de la vie, & ce faisant tu auras
perdu toute ta peine: c'est pourquoi
il te faut aider d'un feu très lent
& naturellement bien disposé, afin de
*revifier ce que la privation aurait débilité
par sa violence dommageable.
Car comme dit Ripla en ses douze
portes, cent troisième chapitre. Garde
toujours que par trop grande
chaleur, tes corps ne soient incinérés
en poudre sèche, rouge & inutile,
mais tâche à ton possible de les
pouvoir rendre en poudre noire semblable


*revifier : rendre la vie.

@

La Toison d'Or. 187
au bec des corbeaux, au bain
chaud, ou bien en notre fient, les
tenant avant toutes choses en chaleur
humide jusques à ce que quatre
vingt nuits soient passées, & que la
couleur noire apparaisse en ton vaisseau,
qui est ce premier sel des Philosophes,
& une teinture attirant comme
certain sel alcali & autres saumures
des corps, laquelle se transmuant
subtilement ès choses attirées, elle
deviendra pareille aux essences naturelles
des natures métalliques.
Or les auteurs traitent diversement de la variété tant de leurs Pierres
que de leurs sels, d'autant que la
plus grande partie en constitue de
trois sortes en la perfection de l'oeuvre
entière: j'en prends à garant &
pour témoignage assuré de ma thèse
la proposition décrite au grand
Rosaire en cette sorte. Tres sunt lapides,
& tres sales sunt, ex quibus totum magisterium

@

188 La Toison d'Or.
consistit. Lucas Rodargire en traite
encore assez amplement en sa dissolution
philosophique, arrêté sur ce
même nombre ternaire. Mais il ne
faut pas oublier que Raymond Lulle
appelle ces trois sels, trois menstrues,
trois vases, trois vifs-argents, trois soufres,
& trois feux, qui ne sont autre
chose, à proprement parler, & non
plus hyperboliquement en philosophe
obscur, que la couleur noire, la
blanche & la rouge, lesquelles sont
tirées des essences naturelles de la
matière due. Les susdits sels ont
tant de puissance sur les parfaites essences
de notre magistère, que Senior
dit en ces termes: Notre corps
deviendra premièrement une cendre,
qui se verra réduire en sel, puis
enfin parviendra par son opération
diverse à une mesure & degré très
parfait du Mercure des Philosophes.

@

La Toison d'Or. 189
Mais d'entre tous les sels est à noter pour l'instruction & totale fabrique
de l'oeuvre, que l'armoniac principalement
y tient le premier lieu,
surpassant en excellence l'impureté
& l'essence moins noble de tous les
autres, qui pour cet effet se trouvent
beaucoup moins propres à notre
ouvrage, ainsi que nous l'assure Aristote
en plusieurs endroits de ses
oeuvres, nous induisant par sa diserte
plume, à nous servir seulement du
sel armoniac en notre opération,
d'autant qu'il s'est naturellement acquis
l'art de dissoudre les corps, les amollir
& les animer. Or rien n'est-il
animé, ni né ni engendré, sinon après
la corruption, comme dit Morien,
qui est cette couleur noire, ou
ce sel armoniac, & l'esprit noir dissolvant
les corps. La Tourbe y ajoute
d'abondance encore ces paroles, confirmant
notre affirmative. Il faut,

@

190 La Toison d'Or.
dit elle, entendre & parfaitement
savoir, que les corps ne prendront
aucune teinture, que l'esprit premièrement
caché dedans leur ventre
qui est encore cet esprit noir, n'en soit
tiré dehors: ce qu'étant fait, il en
viendra une eau & un corps qui est
semblable à la nature, humaine & spirituelle,
car elle contient alors corps,
âme & esprit, laquelle étant d'une
essence & couleur déliée, ne peut
parfaitement teindre cette grosseur
terrestre, si elle n'est subtilisée par cet
esprit & rendu semblable à lui, mais
l'esprit d'une nature aquatique est
teinte en Elixir, qui pour cet effet
produira une blanche, rouge, pure
& entière fixation d'une couleur parfaite
& teinture pénétrante, laquelle
se mêle entre tous les métaux, ainsi
que le Mercure céleste se joint à
chacune planète & se rend de leur nature,
s'étant approché de quelqu'un

@

La Toison d'Or. 191
de ses associés nobles ou imparfaits.
Mais encore faut-il connaître que la perfection de toute la maîtrise,
dépend de ce point unique, qu'il
faut tirer le soufre hors du corps
parfait ayant une nature fixe car le
soufre est la très ancienne & très subtile
partie du sel cristallin, de saveur
douce, délectable au goût, & d'humidité
aromatique, lesquels étant
par l'espace d'un an dedans le feu, paraîtront
toujours comme cire fondue,
& partant s'en tient quelque partie
dans le vif-argent, le teignant en un or
très pur, & pour ce l'humidité ou eau
que l'on tire des corps des métaux,
s'appelle l'âme de cette Pierre, cachée
dans ladite humidité, car cette
eau est dite esprit, & la vertu du dit
esprit se dit âme & teinture, qui
teint & fixe toute ladite eau en pur
or. Mais le Mercure ou la force &
vigueur d'icelui s'appelle aussi esprit,

@

192 La Toison d'Or.
quand il a tiré à soi la nature sulfureuse,
& la Terre aride est le corps, &
le corps de la quintessence, & l'extrême
& absolue teinture, qui est la vraie
essence & nature parfaite s'emparant
de toutes formes. Or quoi que ces
trois ne proviennent que d'une seule
racine, si ont-ils néanmoins différentes
& indifférentes opérations, les
noms desquels sont infinis, selon les
couleurs qui apparaissent, & si le
tout revient à un, savoir à cette finale
rougeur, se servant comme de
chaînons attachés si artistement les
uns aux autres, qu'on n'y peut reconnaître
aucune fin absolue, mais
l'une finissant son action ordinaire,
l'autre la recommence, par ce que
prima forma destructa introducitur iterum alia,
dit à ce propos Raymond, lequel
l'appelle encore en son Testament,
Catena deaurata, qui est la société du visible
avec l'invisible, & qui lie ensemble
ble
@

La Toison d'Or. 193
tous les quatre Eléments.

C'est la belle chaîne dorée, Que j'ai circulant décorée.
dit la Complainte de Nature. A raison
de quoi Jean de Mehun en son
Romant de la Rose, l'appelle paillarde,
par ce qu'elle se conjoint indifféremment
à toutes les formes les unes
après les autres.

L E S V E R T U S A D M I R A B L E S
& forces surhumaines de cette noble Teinture,
succinctement rapportées en la
dernière partie de notre Institution brève & facile à comprendre.

pict E S teintures, les plus
exquises sont volontiers les mieux reçues, selon l'usage des saisons qui leur donne la vogue & le cours entre les hommes,
N
@

194 La Toison d'Or.
par le désir non méprisable, mais
plutôt très louable des esprits modestement
curieux du prix inestimable
de quelque honorable nouveauté,
tant pour les émoluments qui
talonnent de près cette curiosité,
que pour les honneurs prémédités
& les bienséances séantes & convenables
à leurs honnêtetés, qui les
épient en fin d'un bon succès en l'entière
possession des doux fruits pleins
de félicité. Ce sont les deux plus fermes
ressorts & les moyens plus apparents
pour chatouiller jusques au vif
d'une douce espérance & d'une calme




bonace les airs *favoniens & du tout
favorables à la paisible promptitude
de nos soupirs, que les profits & les
contentements de savourer à plein
fonds, quelque objet mûrement
proposé, dans l'idée de nos conceptions,
premièrement méditées qu'attachées
fixement aux agrafes du


*bonace : calme de la mer, après un orage.:
*favoniens : Latin : favonius : Vent doux du couchant, zéphyr.

@

La Toison d'Or. 195
bonheur & de l'honneur de cette
délectable jouissance. Or si naturellement
nous soupirons après la chose
autant aimable que dignement
aimée & désirée pour les causes principalement
ci-dessus mentionnées;
à plus forte raison devons-nous aspirer
à la possession parfaite de notre
merveilleuse teinture. Mais pour ce
que malaisément nous pouvons nous
porter à la recherche pénible d'une
chose inconnue, vu principalement
que la réelle & actuelle connaissance
doit premièrement être occupée
dans les détours sinueux d'une
vive imagination, qu'elle se puisse
solidement tenir & arrêter aux
greffes avant-courrières d'une honnête
amitié, & que les sens communs
soient préalablement divertis à bien
connaître la chose aimable devant
qu'elle soit aimée; je traiterai en
peu de mots, & selon notre portée
N ij
@

196 La Toison d'Or.
des mets délicieux se notre ouvrage
tissu de la science naturelle, issue
& fomentée dans la conscience pure
& nette des sages anciens, que je dirais
volontiers Mages élus à cet
office par préférence autorisé de
la divinité, & aux sacrées conceptions
de l'arbre mystérieux qui les a favorisés
d'un si souverain baume: afin que
par la vraie connaissance de ses rares
raretés & qualités particulières,
chaque âme vertueuse glorieusement
émue des raisons élevées
sous le vol avantageux de cette
glorieuse teinture, se rende aussi tôt
les esprits amoureusement épris de sa
grandeur admirée, que les ailes débonnaires
d'une courtoise Renommée
retient aux gages ordinaires de
sa fidélité, pour annoncer à tous les
sages l'estime qu'elle fait elle-même
de l'excellence de ses objets, de
tout temps vénérables aux yeux plus

@

La Toison d'Or. 197
clairvoyants & mieux jugeant de
l'odeur très suave d'une telle harmonie
la douceur de laquelle change
les vagues ondoyantes d'un si douteux
naufrage, soumis à la merci
de maintes craintives irrésolutions,
en Phare d'allégresse assurée, par l'aiguille
nautique de leur dextérité, si
tôt que le tournoi de cet esquif fragile,
mais de l'entier vaisseau, mainte
fois échoué, aborde en fin heureusement
au port de salut & de consolation
sous les voiles riantes & la
docte conduite des fameux pilotes &
bénins Alcyons des Iles Jasoniques:
ce qui fait que leurs coeurs déjà tous
ravis dans les Mausolées sacrés d'un
saint Enthousiasme fixement arrêtés
aux doux attraits d'une telle
mémoire, font fumer les Autels de
leur ardente dévotion dans le Temple
d'honneur & de reconnaissance par
un acte bienveillant d'une pieuse
N iij
@

198 La Toison d'Or.
humilité, en signe d'allégresse complète
de leur contentement extatique,
céleste & surpassant la surface
apparente des humaines contemplations,
dont les graves idées sont
seulement capables de pouvoir élever
jusqu'à la cime sourcilleuse des
plus hauts monts ouvre-cieux, les
essences formées de leurs intelligences,
par la vive effigie & naïve représentation
d'un soleil terrien rayonnant
ici-bas autant que le céleste,
auprès duquel même ses brillants éclairs
portent peu de lumière dans le
coeur des humains, qui lui font à qui
mieux paraître l'hommage qu'ils
lui doivent, leur représentant aux
vifs élans de ses moites ardeurs, les
atomes universels de l'image de sa
gloire, dans les angles délicieux des
minières terrestres par les profondes
perspectives & sublimes proportions
d'un art mystique, Philosophique

@

La Toison d'Or. 199
& du tout admirable.
Je dirai donc de notre Teinture dont l'esprit animé s'est en sorte rendu
parfait, qu'il parfait entièrement
les couleurs plus parfaites,

Et qu'autre semblable à soi, Ne se peut trouver d'aloi, Qu'en sa propre essence: Surpassant heureusement De ses effets mêmement, La pure excellence.
De cette vive source les sages anciens
ont prudemment puisé quatre points
remarquables, extraits d'un plus
grand nombre de ses propres vertus:
mais quoi? vertus si relevées de maximes
infaillibles, que la Nature même
y portant quelque envie, semblait
quasi se former un ombrage
en la difficulté de lui signer pour approbation
de tant de qualités acquises,
N iiij
@

200 La Toison d'Or.
Par un acquiescement & libre volontaire, Cette puissance en tout toute hors d'ordinaire.
Il est vrai qu'elles sont telles que la plupart ne les pouvant pas bien
comprendre, lui refusent cette croyance,
comme chose impossible & hors
d'une conception naturelle: de sorte
que l'ignorance grossière de ces têtes
légères, ne voulant reconnaître en
autrui ce qui surpasse leur commune
opinion, pensent tenir en bride
les minutes surhumaines de ces perfections,
& leur river le clou d'un si
grand privilège par les arrêts de quelque
âme incrédule,

Sous le faible compas d'une vaine apparence, Si l'effet d'un bonheur, & si l'expérience Ne leur montrait au doigt cette présomption.
Ou ne relevaient le nez d'outrecuidance
à ces âmes bizarres, empoisonnées
d'un scrupule volage, & d'une
erreur plus que panique & profane,

@

La Toison d'Or. 201
au grand mépris de notre magistère;
mais que dis-je, non pas, mais plutôt
à la conclusion de la censure frénétique
de tant de cervelles légèrement
timbrées sur l'enclume mal polie
d'un monde entier de zoïles jaloux,

Qui ne tiennent autre vie, Que de la détraction: Mais la sainte affection, Dont cet art divin j'envie, Consent que sans passion, Je l'aime n'aimant l'envie.
@

202 La Toison d'Or.
E X P O S I T I O N P A R T I C U L I E- re des effets merveilleux de la vraie
médecine des Philosophes rédigés en quatre remarques générales.
pict E premier point de
sa perfection est de préserver la personne de quelque maladie qui lui puisse arriver en son entier état & salubre convalescence,
lui communiquant cette
bonne & parfaite disposition jusqu'à
quelque nombre même des
descendants de sa postérité, & chassant
entièrement par sa prévoyante
opération, les causes menaçantes de
nos maux qui pourraient journellement
accabler & mater notre fragile
infirmité, sans le prompt remède
& souveraine précaution de ce
dictame singulier. Calid en son miroir
des secrets d'Alchimie, dit qu'elle

@

La Toison d'Or. 203
mondifie les corps de leurs maladies
accidentelles, & conserve leurs
saines substances en l'entière prospérité
exempte de toute altération
imparfaite.
Le second accomplit & rend parfait le corps des métaux, selon la couleur
de la médecine: car si elle est au
blanc, elle les transmuera tous en lune
fine, & si au rouge, en soleil très
parfait.
Le troisième change toute sorte de pierres en pierres précieuses, à
mesure de la décoction qu'aura acquise
notre susdite médecine, la
décuisant parfaitement.
Le quatrième décuit tout verre, & le rend aussi en pierre précieuse de
quelque couleur que l'on voudra,
selon que la médecine aura été plus
ou moins décuite, comme aux autres
précédents points, il est déjà remarqué.

@

204 La Toison d'Or.
L'Oeuvre mystique de notre Pierre étant parfait & du tout accompli
est un don de Dieu si précieux,
qu'il surpasse en ses merveilles
les plus admirables secrets des sciences
du monde: pour cette cause aussi
l'appelons-nous après tant d'autres
bons Auteurs, le trésor incomparable
des trésors. Platon l'a tant prisé,
que qui, dit-il, s'est acquis ce don
du Ciel, il tient tout le meilleur du
monde en sa possession, étant parvenu
au comble des richesses, & au
trésor des médecines. Les Philosophes
lui donnent la vertu de guérir
toutes sortes de personnes détenues
de langueurs ou autres maladies quelles
qu'elles soient: pris en breuvage
un peu chauffé & mêlé dans du vin
ou avec eau tirée de quelque simple
& qui ait la propriété d'aider à chaque
mal, on sera du tout guéri en
un jour, s'il n'y a qu'un mois qu'on

@

La Toison d'Or. 205
en soit affligé, en douze jours s'il y a
un an, & en un mois, si le mal est invétéré:
duquel la dose ne doit passer
le poids d'un grain pour en user utilement
car plus grande quantité
pourrait plus nuire que profiter.
Les hydropiques en sont guéris, les
paralytiques, lépreux, ictériques, apoplectiques,
Iliaques, éthiques, démoniaques,
insensés & furibonds,
ceux qui sont sujets aux tremblements
de coeur, aux fièvres, mal caduc,
frémissement de membres, douleurs
d'estomac, de fluxions tant
des yeux que de toutes les parties du
corps, intérieures & extérieures; cette
médecine rend l'ouïe bonne, fortifie
le coeur, rétablit les membres
imparfaits en leur entier, chasse du
corps toutes apostumes, fistules, ulcères;
enfin pour abréger, c'est un
vrai baume contre toutes sortes de
maux, & un singulier préservatif des

@

206 La Toison d'Or.
infirmités corporelles, réjouissant
l'esprit, augmentant les forces, conservant
la jeunesse, chassant la vieillesse
& les démons, tempérant les qualités,
le sang n'étant plus sujet à la
putréfaction, le flegme n'ayant aucune
puissance sur les autres humeurs,
la colère sans violence ni promptitude
passionnée, la mélancolie ne
dominant qu'en son lieu & réceptacle
ordonné de la nature: bref en cet
oeuvre on voit du tout accompli le
grand secret & le trésor incomparable
des plus rares secrets de tous les Philosophes.
Senior dit que cette projection,
rajeunit l'homme, le rend dispos
& joyeux, l'entretenant en parfaite
santé jusques à dix ages. C'est pourquoi
& non sans raison Hippocrate,
Galien, Constantin, Alexandre,
Avicenne & plusieurs autres célèbres
& fameux médecins, l'ont préférée
à tous leurs médicaments, l'appelant

@

La Toison d'Or. 207
médecine parfaite & baume
universel.
En second lieu nous tenons pour maxime arrêtée par les expériences
qu'en ont fait les Auteurs,
qu'elle change les métaux imparfaits
en pure lune & soleil très parfait,
rendant même l'argent en bel or très
pur, plus haut & plus entier que le
naturel, constant & permanent en
sa couleur, substance & pesanteur.
Pour le troisième il est très certain que cette poudre, fait & engendre
d'autres pierres précieuses
par sa projection sur les pierres communes
liquéfiées, les rendant plus
excellentes que leur naturel ne porte,
comme jaspes, hyacinthes, corail
blanc & rouge, smaragdites, chrysolites,
saphirs, cristallins, escarboucles,
rubis, topazes, chrysoprases, diamants,
& toutes autres différentes espèces
de pierreries, qu'elle rend

@

208 La Toison d'Or.
beaucoup meilleures & surpassant:
en force & vertu les naturelles; que
cette médecine peut toutes liquéfier
par sa propriété.
Et pour le quatrième & dernier point de notre magistère, il a cette
vertu, que de se communiquer aux
animaux végétaux, & en tous corps
infimes pour les rendre parfaits, n'y
ayant même si simple reptile ici-bas
qui ne serve de clairon résonnant pour
annoncer la gloire de ce prix excellent,
duquel même si vous appliquez
tant soit peu sur quelque verre
brisé & rompu, il se découpe, & départ
incontinent en toutes sortes de
couleurs, qu'il purifie selon sa décoction,
car quand il est permanent
au vert, elle fera des émeraudes,
s'il parvient à sa couleur de l'arc en
Ciel qui paraît au vaisseau devant
le blanc, il fera des opales, si au Saturne,
il produit des diamants, & si
au rouge,
@

La Toison d'Or. 209
au rouge, des escarboucles.
Mais de peur que les Sages ne portent quelque envie à ma plume, d'avoir
si naïvement, & peut être trop
au jour à leur gré dépeint le tableau
des Philosophes, qu'ils ont tant ombragé
de passages obscurs, que les sentes
entrelacées de leurs figures hiéroglyphiques
ne se peuvent découvrir
que par les sens rassis de nos prudents
Oedipes, la science desquels franchissant
les Enigmes jaloux de ce Sphinx
d'ignorance, trop ambigus pour des
moindres cervelles que nos *Daves
arguts & subtils en la science d'une
vraie philosophie, les a tous heureusement
délivrés des cruelles misères
de la nécessité, jouissant paisiblement
du Royaume parfait non plus de
Thèbes seulement, mais du Roi
même & des puissances de la terre
universelle, par la dissolution d'un
noeud vraiment Gordien, proposé
O

*Dave arguts : Dave ? Argut : latinisme : qui est d'un esprit aigu.

@

210 La Toison d'Or.
ès cartels de défi de ce monstre
importun, & par la prévoyance honorable
de leur esprit, récompensé d'un
si grand prix que de posséder tout
ce que le monde tient le plus cher en
ses trésors, à l'endroit desquels le
voeu de Platon est accompli, d'avoir
en sa république des Philosophes
Rois & des Rois Philosophes pour
régner paisiblement. Pour éviter dis-
je, la juste réprimande de nos graves
docteurs, je ferai fin à ce discours,
puisque aussi bien la règle des proportions
de notre carré Géométrique,
congédie cette facile instruction
de parler plus longtemps, nous
permettant d'y imposer silence, &
clore nos écrits par l'autorité du
miroir très luisant des Secrets de Calid.
[Qui l'aura sue, dit-il, la sache
& qui ne l'aura sue, ne la pourra
savoir.] Aussi croyons nous avoir
assez vivement buriné pour le présent

@

La Toison d'Or. 211
les vifs linéaments de cette brève
méthode, au gré des plus savants, à la
prudence desquels je remets librement
la censure de mes défectuosités,
s'ils y en reconnaissent quelque marque
décrite; les priant néanmoins
par les voies ordinaires de ma simplicité,
de prendre en bonne part l'intention
de mes pieux desseins qui n'auront
jamais autre désir que de pouvoir
toujours profiter au public.

C O N C L U S I O N.
pict Ouvrage le plus parfait,
le plus recommandable & le plus de requête, est celui la qui comble son ouvrier des jouissances de ce qu'il peut
souhaiter à son utilité, & qui combat
pour la défense de son maître
prévoyant contre les attaques importunes
de l'indigence, mère des
O ij
@

212 La Toison d'Or.
inventions, desquelles les hommes
se servent seulement pour réduire
au petit pied cette peste publique,
ennemie conjurée de toute humaine
félicité. Or si par le fort contrepoison
de cet homicide venin, l'homme
dissipe & exhale heureusement les
vapeurs de ses souffrances, pour savourer
tout à loisir, les biens que
lui suggère utilement le labeur de
ses mains ménagères, par l'industrie
d'un bel esprit, curieux de rendre &
témoigner quelque bienveillant
devoir de charité au besoin de son
compagnon de plus grossière étoffe,
& conséquemment de sens plus
hébété & de plus lourd jugement, à
ce qu'il le puisse relever du doute
de succomber aux pièges langoureux
de la nécessité, par l'excellence de
quelque art chasse-soin; chaque
personne vaincue d'une journalière
expérience des artistes effets d'un si

@

La Toison d'Or. 213
digne ouvrier, le révère en soi-même,
& loue en ce qu'il peut l'auteur
de cette invention, qui conserve
l'entretien de la vie humaine: demeurerions
nous brutalisant sans
voir fumer de l'ardeur de nos coeurs
des victimes consacrées à la vive
mémoire de notre teinture admirable,
qui rend son possesseur hors du
pair de tous les hommes, l'élevant
au sommet de la félicité? deviendrions-
nous en ce bonheur stupides & insensibles
aux honneurs dus à cet
oeuvre sublime? vu que le silence
mal séant & trop ingrat de notre
bouche indiscrètement muette, aurait
en cet endroit mauvaise grâce; si
d'aventure ce défaut ne se voulait
purger sur la crainte raisonnable &
apparente d'avoir la langue moins éloquente
que le sujet nous pourrait
fournir de matière en affluence,
ou si le déplaisir d'en discourir trop
O iij
@

214 La Toison d'Or.
peu, ne retenait nos leurres bégayantes
aux termes spécieux d'une
modeste taciturnité: car en ce cas
l'excuse d'une insuffisance prétendue,
trouverait lieu dans nos écrits,
quoi que mal aisément l'ingratitude
se visible de la méconnaissance
d'un artifice, se grand & se parfait
qu'il n'y a rien en ce val sublunaire
qui s'y puisse égaler, se peut honnêtement
couvrir à l'abri de quelque
vaine raison devant tous les judicieux,
qui condamneront toujours d'anathème
public, ceux qui blasphémeront
contre la vraie essence & réelle
nature de cet oeuvre admirable,

Image très parfait de la divinité, Que le Ciel aux humains a bénin suscité, De beau, de précieux, de rare, & d'excellence.
Mais pour ce qu'il n'est pas à propos de profaner les marguerites, les
Sages Philosophes très avisés, n'en

@

La Toison d'Or. 215
ont aussi traité que par figures énigmatiques,
en paroles obscures, co-
locutions & dialogues hyperboliques,
ou similitudes ombragées, afin
qu'une si belle perle ne puisse être
contaminée des holocaustes impurs
de personnes abjectes, & non sanctifiées
selon que le requiert ce très
sacré mystère. Les âmes pusillanimes
n'osent pas entreprendre de suer longtemps
après les pas de la Vertu, pour
leur sembler de difficile accès & de pénible
conquête, au lieu que les esprits
généreusement nés & ne dégénérant
de l'aigle légitime, qui regarde
d'une vue assurée les rayons du Soleil,
quelques brillants qu'ils soient
ne reculent jamais pour aucune appréhension
des chemins épineux:
Aussi l'honneur prenant plaisir à cette
vive poursuite, les conduit par la
main après maintes traverses, & ne
les quitte point qu'ils ne soient arrivés
O iiij
@

216 La Toison d'Or.
au haut du Mont de leurs félicités,
pour triompher heureusement
de la fertile moisson & des labeurs ensemencés
dans le terroir de leur persévérance,
qui vient enfin à bout des
palmes glorieuses. La valeur des Argonautes
ne peut être divertie de
leur célèbre entreprise par les *Syrtes
périlleux qui les voulaient frustrer
du bonheur de leur conquête,
qu'ils ne la poursuivissent à la pointe
de la constance, sous laquelle leur
vertu se rendait immortelle: aussi ne
furent-ils déçus du doux fruit de
leur gloire espérée, puis que le temps
amène-tout leur remit à la longue
entre les mains le joyau précieux
qu'une âme casanière n'eut osé se
promettre ni mettre la voile au vent
sous l'incertain des ondes insensées
pour la dépouille honorable d'un
si riche butin. Autant en pouvons-nous
juger de notre oeuvre, le choix se


*Syrtes : sables mouvants, très dangereux pour les navires.

@

La Toison d'Or. 217
fait des Nautoniers élus à cette
affaire dans le conseil des Cieux,
encore n'y abordent-ils & ne l'emportent
qu'après un long travail, appuyé
de patience pour amollir le coeur de
notre Pierre, qui sait bien diviser
de la commune & confuse Economie
de ce large univers, ceux qu'elle
veut retenir à ses gages, & se donner
à eux après avoir premièrement &
mûrement examiné leurs consciences
ou prudemment tiré les vers du
nez de leur discrétion, pour en faire
un ferment propice à sa grandeur: car
elle prend son temps pour se laisser
vaincre à la fidèle persévérance de
ces sages Cavaliers de la Toison, auxquels
seuls elle se communique, non
indifféremment à tous, & non toujours
encore, mais en certaine saison,
puis qu'elle attend son temps; que
les épis blonds tournent à maturité,
que le fruit de la terre se soit déjà

@

218 La Toison d'Or.
conservé plusieurs années, & que
les cerveaux posés de ses cohéritiers
soient capables de cette dot nuptiale.

Car Geber dit que vieux étaient, Les Philosophes qui l'avaient: Et toutefois en leurs vieux jours, Ils jouirent de leurs amours.
Auquel age principalement la prudence & la vraie prud'hommie,
ou jamais, se rendent familières des
hommes, qui doivent en ce temps
grisonnant avoir fait banqueroute
aux vêtements d'une trop prompte
jeunesse. Et c'est pourquoi Senior
dit que l'homme d'esprit & de bon
jugement peut aisément comprendre
le vrai moyen d'aborder heureusement
au Cap d'espérance de
cet art, lorsqu'il se donnera tout à
fait & sans discontinue à la lecture
des bons Auteurs, par le moyen
desquels il sera illuminé, & trouvera

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La Toison d'Or. 219
l'entrée facile pour parvenir enfin
à la vraie connaissance de ce divin
Secret: ainsi le tient quelque moderne
auteur en ce quatrain suivant
conformément à tous les bons essais
de la vraie science.

Souvent le poil grison délivre les Oiseaux, Que le Saturnien loge dans nos vaisseaux: Et la vivacité du Mercure volage, Ne se dompte jamais que dans l'esprit du sage.
F I N.
pict
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